DIGNITE DE LA SCIENCE
n me semble que la science ne retrouvera sa dignité qu'en se posant définitivement au grand et large point de xue de sa fin véritable. Autrefois il y avait place pour ce petit rôle assez innocent du savant de la Restauration; rôle demi-courtisanesque, manière de se laisser prendre pour un homme solide, qui hoche la tète sur les ambitieuses nouveautés, façon de s'attacher à des Mécènes ducs et pairs, qui pour suprême faveur vous admettaient au nombre des meubles de leur salon ou des antiques de leur cabinet; sous tout cela quelque chose d'assez peu sérieux, le rire niais de la vanité, si agaçant quand il se mêle aux choses sérieuses!... VoUà le genre qui doit à jamais disparaître; voilà co qui est enterré avec les hochets d'une société où le factice avait encore une si grande part. C'est rabaisser la science que de la tirer du grand milieu de l'humanité pour en faire une vanité de cour ou de salon; car le jour n'est pas loin où tout ce qui n'est pas sérieux et vrai sera ridicule. Soyons donc
vrais, au nom de Dieu, vrais comme Thaïes quand, de sa propre initiative et par besoin intime, il se mit à spéculer sur la nature; vrais comme Socrate, vrais comme Jésus, vrais comme saint Paul, vrais comme tous ces grands hommes que l'idéal a possédés et entraînés après lui! Laissons les gens du vieux temps dire petitement pour l'apologie de la science : elle est nécessaire comme toute autre chose; elle orne, elle donne du lustre à un pays, etc. Niaiserie que tout celai Quelle est Tâme philosophique et belle, jalouse d'être parfaite, ayant le sentiment de sa valeur intérieure, qui consentirait à se sacrifier à de telles vanités, à se mettre de gaieté de cœur dans la tapisserie inanimée de l'humanité, à jouer dans le monde le rôle des momies d'un musée 1 Pour moi, je le dis du fond de ma conscience, si je voyais une forme de \ie plus belle que la science, j'y courrais. Comment se rési gner à ce qu'on sait être le moins parfait? Comment se mettre soi-même àa rebut, accepter un rôle de parade, quand la vie est si courte, quand rien ne peu1 réparer la perte des moments qu'on n'a point donnés aux déUces de l'idéal? 0 vérité, sincérité de la vie ô sainte poésie des choses, avec quoi se consoler d( ne pas te sentir? Et à cette heure sérieuse à laquelle l faut tonjv/urs se transporter pour apprécier les choses à leur vrai jour, qui pourra mourir tranquille, si, ei jetant un regard en arrière, il ne trouve dans sa vit que frivoUté ou curiosité satisfaite ? La fin seule esl digne du regard; tout le reste est vanité. Vivre, ce n'est pas glisser sur une agréable surface, ce n'est paf
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jouer avec le monde pour y trouver son plaisir; c'est consommer beaucoup de belles choses, c'est être le compagnon de route des étoiles, c'est savoir, c'est espérer, c'est aimer, c'est admirer, c'est bien faire. Celuilà a le plus vécu, qui, par son esprit, par son cœur et par ses actes a le plus adoré 1
A mes yeux, le seul moyen de faire l'apologie des sciences philologiques, et en général de l'érudition, est de les grouper en un ensemble, auquel on donnerait le nom de sciences de l'humanité, par opposition aux sciences de la nature. Sans cela, la philologie n'a pas d'objet, et elle prête à toutes les objections que l'on dirige si souvent contre elle.
L'humihté des moyens qu'elle emploie pour atteindre son but ne saurait être un reproche. Cuvier disséquant des limaçons aurait provoqué le sourire des esprits légers, qui ne comprennent pas les procédés de la science. Le chimiste manipulant ses appareils ressemble fort à un manœuvre ; et pourtant il fait rœu\TP la plus libérale de toutes : la recherche de ce qui est M. de Maistre peint quelque part la science moderne « les bras chargés de livres et d'instruments de toute espèce, pâle de veilles et de travaux, se traînant souUlée d'encre et toute pantelante sur la chemin de la vérité, en baissant vers la terre son front sillonné
d'algèbre ». Un grand seigneur, comme M. de Maistre, devait se trouver en effet humilié d'aussi pénibles investigations, et la vérité était bien irrévérencieuse de se rendre pour lui si difficile. Il devait préférer la méthode plus commode de la « science orientale, libre, isolée, volant plus qu'elle ne marche, présentant dans toute sa personne quelque chose d'aérien et de surnaturel, hvrant au vent ses cheveux qui s'échappent d'une mitre orientale, son pied dédaigneux ne semblant toucher la terre que pour la quitter ». C'est le caractère et la gloire de la science moderne d'arriver aux plus hauts résultats par la plus scrupuleuse expérimentation, et d'atteindre les lois les plus élevées de la nature, la main posée sur ses appareils. Elle laisse au vieil a priori le chimérique honneur de ne chercher qu'en lui-même son point d'appui; ella se fait gloire de n'être que l'écho des faits, et de ne mêler en rien son invention propre dans ses découvertes.
Les plus humbles procédés se trouvent ainsi ennoblis par leurs résultats. Les lois les plus élevées des sciences physiques ont été constatées par des manipulations fort peu différentes de celles de l'artisan. Si les plus hautes vérités peuvent sortir de l'alambic et du creuset, pourquoi ne pourraient-elles résulter également de l'étude des restes poudreux du passé ? Le philologue sera-t-il plus déshonoré en travaillant sur des mots et des syllabes que le cliimiste en travaillant dans son laboratoire?
Le peTi de résultats qu'auront amené certaines bran-
ches des études philologiques ne sera même pas une objection contre elles. Car, en abordant un ordre de recherches, on ne peut deviner par avance ce qui en sortira, pas plus qu'on ne sait au juste, en creusant une mine, les richesses qu'on y trouvera. Les veines du mêlai précieux ne se laissent pas deviner. Peutêtre marche-t-on à la découverte d'un monde nouveau ; peut-être aussi les laborieuses investigations auxquelles on se livre n'amèneront-elles d'autres résultat que de savoir qu'il n'y a rien à en tirer. Et ne dites pas que celui qui sera arrivé à ce résultat tout négatif aura perdu sa peine. Car, outre qu'il n'y a pas de recherche absolument stérile et qui n'amène directement ou par accident quelque découverte, il épargnera à d'autres les peines inutiles qu'il s'est données. Bien des ordres de recherches resteront ainsi comme des mines exploitées jadis, mais depuis abandonnées, parce qu'elles ne récompensèrent pas assez les travailleurs de leurs fati^jues et qu'elles ne laissent plus d'espoir aux explorateurs futurs. Il importe, d'ailleurs, de considérer que les résultats qui paraissent à tel moment les plus insignifiants peuvent devenir les plus importants, par suite de découvertes nouvelles et de rapprochements nouveaux. La science se présente toujours à l'homme comme une terre inconnue ; il aborde souvent d'immenses régions par un coin détourné et qui ne peut donner une idée de l'ensemble. Les premiers navigateurs qui découvrirent l'Amérique étaient loin de soupçonner les formes exactes et les relations véritables des parties de ce
nouveau monde. Était-ce une île isolée, un groupe d'îles, un vaste continent ou le prolongement d'un autre continent ? Les explorations ultérieures pouvaient seules répondre. De même dans la science, les plus importantes découvertes sont souvent abordées d'une manière détournée, oblique, si j'ose le dire. Bien peu de choses ont été tout d'abord prises à plein et par leur milieu. Ce fut par d'informes traductions qu'Anquelil-Duperron aborda la littérature zende, comme au moyen âge, ce fut par des versions arabes très imparfaites que la plupart des auteurs scientifiques de la Grèce arrivèrent d'abord à la connaissance de l'Occident. Le célèbre passage de Clément d'Alexandrie sur les écritures égyptiennes était resté insignifiant, jusqu'au jour où, par suite d'autres découvertes, il devint la clef des études égyptiennes. L'accessoire peut ainsi, par suite d'un changement depoint de vue, devenir le principal. Les théologiens, qui au moyen âge, occupaient la scène principale, sont pour nous des personnages très secondaires. Les rares savants et penseurs, qui, à cette époque, ont cherché par la vraie méthode, alors inaperçus ou persécutés, sont à nos yeux sur le premier plan; car seuls, ils ont été continués ; seuls ils ont eu de la postérité. Aucune recherche ne doit être condamnée dès l'abord comme inutile ou puérile ; on ne sait ce qui en peut sortir, ni quelle valeur elle peut acquérir d'un point de vue plus avancé.
Les sciences physiques offrent une foule d'exemples de découvertes d'abord isolées, qui restèrent de lon-
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gues années presque insigniCantes, et n'acquirent de l'importance que longtemps après, par l'accession de /aits nouveaux. On a suivi longtemps une voie en apparence inféconde, puis on l'a abandonnée de désespoir, quand tout à coup apparaît une lumière inattendue; sur deux ou trois points à la fois, la découverte éclate, et ce qui, auparavant, n'avait paru qu'un fait isolé et sans portée, de\dent, dans une combinaison nouvelle, la base de toute une théorie. Rien de plus difficile que de prédire l'importance que l'avenir attachera à tel ordre de faits, les recherches qui seront continuées et celles qui seront abandonnées. L'attraction du succin n'était aux yeux des anciens physiciens qu'un fait curieux, jusqu'au jour où autour de ce premier atome vint se construire toute une science. Il ne faut pas demander dans l'ordre des investigations scientifiques, l'ordre rigoureux de la logique, pas plus qu'on ne peut demander d'avance au voyageur le plan de ses découvertes. En cherchant une chose, on en trouve une autre; en poursuivant une chimère, on découvre une magnifique réaUté. Le hasard, de son côté, vient réclamer sa part. Exploration universelle, battue générale, telle est donc la seule méthode possible. « On doit considérer l'édifice des sciences, disait Cuvier, comme celui de la nature... Chaque fait a une place déterminée et qui ne peut être rempHe que par lui seul. » Ce qui n'a pas de valeur en soi-même peut en avoir comme moyen nécessaire.
La critique est souvent plus sérieuse que son
objet. On peut commenter sérieusement un madrigal ou un roman frivole ; d'austères érudits ont consacré leur rie à des productions dont les auteurs ne pensèrent qu'au plaisir. Tout ce qui est du passé est sérieux : un jour Béranger sera objet de science et relèvera de l'Académie des inscriptions. Molière, si enclin à se moquer des savants en us, ne serait-il pas quelque peu surpris de se voir tombé entre leurs mains? Les profanes, et quelquefois môme ceux qui s'appellent penseurs, se prennent à rire des minutieuses investigations de l'archéologue sur les débris dupasse. Dépareilles recherches, si elles avaient leur but en elles-mêmes, ne seraient sans doute que des fantaisies d'amateurs plus ou moins intéressantes; mais elles deviennent scientifiques, et en un sens sacrées, si on les rapporte à la connaissance de l'antiquité, qui n'est possible que par la connaissance des monuments. Il est une foule d'études qui n'ont ainsi de valeur qu'en vue d'un but ultérieur. Il serait peutêtre assez difficile de trouver quelque philosophie dans la théorie de l'accentuation grecque : est-ce une raison pour la déclarer inutile? Non certes, car sans elle, la connaissance approfondie de la langue grecque est impossible. Un tel système d'exclusion mènerait à renouveler le spirituel raisonnement par lequel, dans le conte de Voltaire, on réussit à simplifier si fort l'éducation de Jeannol.
Que de travaux d'ailleurs qui, bien que n'ayant aucune valeur absolue, ont eu, de leur temps, et par suite des préjugés établis, une sérieuse importance!
L'Apologie de Naudé pour les grands hommes faussement soupçonnés de magie ne nous apprend pas grand'chose, et cependant put de son temps exercer une véritable influence. Combien de livres de notre siècle seront jugés de même par l'avenir! Les écrits destinés à combattre une erreur disparaissent avec l'erreur qu'ils ont combattue. Quand un résultat est acquis, on ne se figure pas ce qu'il a coûté de peine. Il a fallu un génie pour conquérir ce qui de\ient ensuite le domaine d'un enfant.
La philologie est, de toutes les branches de la connaissance humaine, celle dont il est le plus difficile de saisir le but et l'unité. L'astronomie, la zoologie, la botanique ont un objet déterminé. Mais quel est celui de la philologie? Le grammairien, le Unguiste, le lexicographe, le critique, le littérateur dans le sens spécial du mot, ont droit au titre de philologues, et nous saisissons en effet entre ces études diverses un rapport suffisant pour les appeler d'un nom commun. C'est qu'il en est du mot de philologie comme de celui de philosophie, de poésie et de tant d'autres dont le vague même est expressif. Quand on cherche, d'après les habitudes des logiciens, à trouver une phrase équivalente à ces mots compréhensifs, et qui en soit la définition, l'embarras est grand, parce qu'ils n'ont ni dans leur objet ni dans leur méthode rien qui les caractérise uniquement. Socrate, Diogène, Pascal, Voltaire sont appelés philosophes : Homère, Aristophane, Lucrèce, Martial, Chaulieu et Lamartine sont
appelés poètes, sans qu'il soit facile de trouver le lien de parenté qui réunit sous un même nom des esprits si divers. De telles appellations n'ont pas été formées sur des notions d'avance définies ; elles doivent leur origine à des procédés plus libres et au fond plus exacts que ceux de la logique artificielle. Ces mots désignent des régions de l'esprit humain entre lesquelles U faut se garder de tracer des démarcations trop rigoureuses. Où finit l'éloquence, où commence la poésie? Platon est-il poète, est-il philosophe? Questions bien inutiles sans doute, puisque, quelque nom qu'on lui donne, il n'en sera pas moins admirable, et que les génies ne travaillent pas dans les catégories exclusives que le langage forme après coup sur leurs œuvres. Toute la différence consiste en une harmonie particulière, un timbre plus ou moins sonore, sur lequel un sens exercé n'hésite jamais.
L'antiquité, en cela plus sage, et plus rapprochée de l'origine de ces mots, les appliquait avec moins d'embarras. Le sens si complexe de son mot de grammaire ne lui causait aucune hésitation. Depuis que nous avons dressé une carte de la science, nous nous obstinons à donner une place h part à la philologie, à la philosophie ; et pourtant ce sont là moins des sciences spéciales que des façons diverses de traiter les choses de l'esprit.
Aune époque où l'on demande avant tout au savant de quoi il s'occupe, et h quel résultat il arrive, la philologie a dû trouver peu de faveur. On comprend le physicien, le chimiste, l'astronome, beaucoup moins
le philosophe, encore moins le philologue. La plupart, interprétant mal l'étymologie de son nom, s'imaginent qu'il ne travaille que sur les mots (quoi, dit-on, de plus frivole?) et ne songent guère à distinguer comme Zenon le philologue du logophile. Ce vague qui plane sur l'objet de ses études, cette nature sporadique, comme disent les Allemands, cette latitude presque indéfinie qui renferme sous le môme nom des recherches si diverses, font croire volontiers qu'il n'est qu'un amateur, qui se promène dans la variété de ses travaux, et fait des explorations dans le passé, à peu près comme certaines espèces d'animaux fouisseurs creusent des mines souterraines, pour le plaisir d'en faire. Sa place dans l'organisation philosophique n'es', pas encore suffisamment déterminée, les monographies s'accumulent sans qu'on en voie le but.
La philosophie, en effet, semble au premier coup d'œH ne présenter qu'un ensemble d'études sans aucune unité scientifique. Tout ce qui sert à la restauration ou à l'illustration du passé a droit d'y trouver place. Entendue dans son sens étymologique, elle ne comprendrait que la grammaire, l'exégèse et la critique des textes; les travaux d'érudition, d'archéologie, de critique esthétique, en seraient distraits. Une telle exclusion serait pourtant peu naturelle. Car ces travaux ont entre eux les rapports les plus étroits ; d'ordinaire, ils sont réunis dans les études d'un même individu, souvent dans le même ouvrage. En éliminer quelques-uns de l'ensemble des travaux philologiques, serait opérer une scission aitificielle et arbi-
traire dans un groupe naturel. Que l'on prenne, par exemple, l'école d'Alexandrie ; à part quelques spéculations philosophiques et théurgiques, tous les travaux de cette école, ceux môme qui ne rentrent pas directement dans la philologie, ne sont-ils pas empreints d'un même esprit, qu'on peut appeler philologique, esprit qu'elle porte même dans la poésie et la philosophie ? Une histoire de la philologie serait-elle complète si elle ne parlait d'Apollonius de Rhodes, d'Apollodore, d'Élien, de Diogène Laërce, d'Alhénée et des autres polygraphes, dont les œuvres pourtant sont loin d'être philologiques dans le sens le plus restreint? — Si, d'un autre côté, on donne à la philologie toute l'extension possible, où s'arrêter? Si l'on n'y prend garde, on sera forcément amené à y renfermer presque toute la Uttérature réfléchie. Les historiens, les critiques, les polygraphes, les écrivains d'histoire Uttéraire devront y trouver place. Tel est l'inconvénient, grave sans doute, mais nécessaire et compensé par des grand avantages, de séparer ainsi un groupe d'idées de l'ensemble de l'esprit humain, auquel il tient par toutes ses libres. Ajoutons que les rapports des mots changent avec les révolutions des choses, et que, dans l'appréciation de leur sens, il ne faut considérer que le centre des notions, sans chercher à enclaver ces notions dans des formules qui ne leur seront jamais parfaitement équivalentes. Quand il s'agit de littérature ancienne, la critique et l'érudition rentrent de droit dans le cadre de la philologie; au contraire, celui qui ferait l'histoire de la philologie
moderne ne se croirait pas sans doute obligé de parler de nos grandes collections d'histoire civile et littéraire, ni de ces brillantes œuvres de critique esthétique qui se sont élevées au niveau des plus belles créations philosophiques.
Le champ du philologue ne peut donc être plus défini que celui du philosophe, parce qu'en effet Tun et l'autre s'occupent non d'un objet distinct, mais de toutes choses à un point de vue spécial. Le vrai philo logue doit être à la fois linguiste, historien, archéologue, artiste, philosophe. Tout prend à ses yeux un sens et une valeur, en vue du but important qu'il se propose, lequel rend sérieuses les choses les plus frivoles qui de près ou de loin s'y rattachent. Ceux qui, comme Heyne et Wolf, ont borné le rôle du philologue à reproduire dans sa science, comme en ime bibliothèque vivante, tous les traits du monde ancien, ne me semblent pas en avoir compris toute la portée. La philologie n'a point son but en elle-même : elle a sa valeur comme condition nécessaire de l'histoire de l'esprit humain et de l'étude du passé. Sans doute plusieurs des philologues dont les savantes études nous ont ouvert l'antiquité, n'ont rien vu au delà du texte qu'Us interprétaient et autour duquel Us groupaient les miUe paUlettes de leur érudition. Ici, comme dans toutes les sciences, U a pu être utUe que la curiosité naturelle de l'esprit humain ait suppléé à l'esprit philosophique et soutenu la patience des chercheurs.
Bien des gens sont tentés de rire en voyant des esprits sérieux dépenser une prodigieuse activité pour
expliquer des particularité grammaticales, recueillir des gloses, comparer les variantes de quelque», ancien auteur, qui n'est souvent remarquable que par sa bizarrerie ou sa médiocrité. Tout cela faute d'avoir compris dans un sens assez large l'histoire de l'esprit humain et l'étude du passé. L'intelligence, après avoir parcoum un certain espace, aime à revenir sur ses pas pour revoir la route qu'elle a fournie, et repenser ce qu'elle a pensé. Les premiers créateurs ne regardaient pas derrière eux ; Us marchaient en avant, sans autre guide que les éternels principes de la nature humaine. A un certain jour, au contraire, quand les livres sont assez multipliés pour pouvoir être recueillis et comparés, l'esprit veut avancer avec connaissance de cause, il songe à confronter son œu\Te avec ceUe des siècles passés; ce jour-là nait la httérature réfléchie, et parallèlement à elle la philologie. Cette apparition ne signale donc pas, comme on l'a dit trop souvent, la mort des littératures; elle atteste seulement qu'elles ont déjà une vie accomplie. La httérature grecque n'était pas morte apparemment au siècle des Pisistratides, où déjà l'esprit philologique nous apparaît si caractérisé. Dans les Uttératures latine et française, l'esprit philologique a devancé les grandes époques productrices. La Chine, llnde, i'.\rabie, la Syrie, la Grèce, Rome, les nations modernes ont connu ce moment où le travail intellectuel de spontané devient savant, et ne procède plus sans consulter ses archives déposées dans les musées et les bibliothèques. Le développement du peuple hébreu lui-même, qui semble oflrir
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avant Jésus moins de trace qu'aucun autre de travail réfléchi, présente dans son déclin des vestiges sensibles de cet esprit de recension, de collection, de rapiécetage, si j'ose le dire, qui termine la \'ie originale de toutes les littératures.
Ces considérations seraient suffisantes, ce me semble, pour l'apologie des sciences philologiques. Et pourtant elles ne sont à mes yeux que bien secondaires, eu égard à la place nouvelle que le développement de la philosophie contemporaine devra faire à ces études. Un pas encore, et l'on proclamera que la vraie philosophie est la science de l'humanité, et que la science d'un être qui est dans un perpétuel devenir ne peut être que son histoire. L'histoire, non pas curieuse mais théorique, de l'esprit humain, telle est la philosophie du xix* siècle. Or cette étude n'est possible que par l'étude immédiate des monuments, et ces monuments ne sont pas abordables sans les recherches spéciales du philologue.
La vraie littérature d'une époque est celle qui la peint et l'exprime. Des orateurs sacrés du temps de la Restauration nous ont laissé des oraisons funèbres imitées de celles de Bossuet et presque entièrement composées des phrases de ce grand homme. Eh bien! ces phrases, qui sont belles dans l'œmTe du xvii* siècle, parce que là elles sont sincères, sont ici insignifiantes, parce qu'elles sont fausses, et qu'elles n'expriment pas les sentiments du xix* siècle. Indépendamment de tout système, excepté celui qui prêche dogmatiquement le néant, le tombeau a sa poésie, et peut-être cette poésie n'est-eUe jamais plus touchante que quand un doute involontaire ^dent se mêler à la certitude que le cœur porte en lui-même, comme pour tempérer ce que l'affirmation dogmatique peut avoir de trop prosaïque. Il y a dans le demi-jour une teinte pins douce et plus triste, un horizon moins nettement dessiné, plus vague et plus analogue à la tombe. Les quelques pages de M. Cousin sur Santa- Rosa valenl
mieux pour notre manière de sentir qu'une oraison funèbre calquée sur celles de Bossuet. Une belle copie d'un tableau de Raphaël est belle, car elle n'a d'autre prétention que de représenter Raphaël. Mais une imitation de Bossuet faite au xix^ siècle n'est pas belle; car elle applique à faux des formes vraies jadis; elle n'est pas l'expression de rimmanité à son époque
On a délicatement fait sentir conibien les chefs d'oeuvre de l'art antique entassés dans nos musées perdaient de leur valeur esthétique. Sans doute puisque leur position et la signification qu'ils avaient à l'époque où ils étaient vrais faisaient les trois quarts de leur beauté. Une œuvre n'a de valeur que dans son encadrement, et l'encadrement de toute œmTC, c'est son époque. Les sculptures du Parthénon m valaient-elles pas mieux à leur place que plaquées par petits morceaux sur les murs d'un musée ? J'admire profondément les vieux monuments rehgieux du moyen âge ; mais je n'éprouve qu'un sentiment très pénible devant ces modernes églises gothiques, bâties par un arcliitecte en redingote, rajustant des fragments de dessins empruntés aux vieux temples. L'admiration absolue est toujours superficielle : nul plus que moi n'admire les Pensées de Pascal, les Sermons de Bossuet; mais je les admire comme œuvres duxvn* siècle. Si ces œuvres paraissaient de nos jours, elles mériteraient h peine d'être remarquées. La vraie admiration est historique. La couleur locale a un charme incontestable quand elle est vraie; elle est insipide dans le pastiche. J'aime l'Alhambraet Broce-
liande dans leur vérité; je me ris du romantique qui croit, en combinant ses mots, faire une œuvre belle. Là est l'erreur de Chateaubriand et la raison de l'incroyable médiocrité de son école. Il n'est plua lui-même lorsque, sortant de l'appréciation critique, il cherche à produire sur le modèle des œuvres dont il relève judicieusement les beautés.
Parmi les œuvres de Voltaire, celles-là sont bien oubliées, où il a copié les formes du passé. Qui estce qui lit la Hemnade ou les tragédies en dehors du collège? Mais celles-là sont immortelles où il a déposé l'élégant témoignage de sa finesse, de son immoralité, de son spirituel scepticisme; car celles-là sont vraies. J'aime mieux la Fête de Bdléhal ou la Pucelle, que la Mort de César ou le poème de Fontenoy. Infâme, tant qu'U vous plaira ; c'est le sii-cle, c'est l'iionirae. Horace est plus lyrique dans Nunc est bibendnm que dans Qualem ministrum fulminis alitem.
C'est donc uniquement au point de vue de l'esprit humain, en se plongeant dans son histoire non pas en curieux, mais par un sentiment profond et une intime sympathie, que la vraie admiration des œuvres primitives est possible. Tout point de vue dogmatique est absolu, toute appréciation sur des règles modernes est déplacée. La littérature du xvir siècle est admirable sans doute, mais h condition qu'on la reporte à son milieu, au xvn' siècle. Il n'y a que des pédants de collège qui puissent y voir le type éternel de la beauté. Ici comme partout, la critique est la condition de la grande esthétique. Le vrai sens des
choses n'est possible que pour celui qui se place à la source môme de la beauté, et, du centre de la nature humaine, contemple dans tous les sens, avec le ra\1ssement de l'extase, ces éternelles productions dans leur infinie variété ; temples, statues, poèmes, philo- Bophies, religions, formes sociales, passions, vertus, Bouffrances, amour, et la nature elle-même qui n'aurait aucune valeur sans l'être conscient qui l'idéalise.