‹ Pages choisies des grands écrivainsChapitre 48 sur 59 · IS · texte numérisé non relu

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Comment saisir la physionomie et l'originalité des littératures primitives, si on ne pénètre la vie morale et intime de la nation, si on ne se place au point môme de l'humanité qu'elle occupa, afin de voir et de sentir comme elle, si on ne la regarde vivre, ou plutôt si on ne vit un instant avec elle? Rien de plus niais d'ordinaire que l'admiration que l'on voue à l'antiquité. On n'y admire pas ce qu'elle a d'original et de véritablement admirable ; mais on relève mesquinement dans les œuvres antiques les traits qui se rapprochent de notre manière ; on cherche à faire valoir des beautés qui, chez nous, on est forcé de l'avouer, seraient de second ordre. L'embarras des esprits superficiels visà-vis des grandes œuvres des littératures classiques est des plus risibles. On part de ce principe qu'il faut à tout prix que ces œuvres soient belles, puisque les connaisseurs l'ont décidé. Mais, comme on n'est pas capable, faute d'érudition, d'en saisir la haute originalité, la vérité, le prix dans l'histoire de l'esprit hu-

main, on se relève par les menus détails; on s'extasie devant de prétendues beautés, auxquelles l'auteur ne pensait pas; on s'exagère à soi-même son admiration; on se figure enthousiaste du beau antique, et on n'admire en effet que sa propre niaiserie. Admiration toute conventionnelle, qu'on excite en soi pour se conformer à l'usage, et parce qu'on se tiendrait pour un barbare si on n'admirait pas ce que les connaisseurs admirent. De là les tortures qu'on se donne pour s'exciter devant des œuvres qu'U faut absolument trouver belles^ et pour découvrir çà et là quelque menu détail, quelque épithète, quelque trait brillant, une phrase qui traduite en français donnerait quelque chose de sonnant. Si l'on était de bonne foi, on mettrait Sénèque au-dessus de Démosthène. Certaines personnes à qui on a dit que Rollin est beau s'étonnent de n'y trouver que dos phrases simples, et ne savent à quoi s'en prendre pour admirer, incapables qu'elles sont de concevoir la beauté qui résulte de ce caractère de naïve et délicieuse probité. C'est l'homme qui est beau; ce sont les choses qui sont belles, et non le tour dont on les dit. Mais il y a si peu de personnes capables d'avoir un jugement esthétique! On admire de confiance et pour ne pas rester en arrière. Combien y a-t-il de spectateurs qui, devant un tableau de Raphaël, sachent ce qui en fait la beauté, et ne préféreraient, s'ils étaient francs, un tableau moderne, d'un style clair et d'un coloris éclatant? Un des plaisirs les plus piquants qu'on puisse se donner est de faire ainsi patauger les esprits médiocres à propos d'œuvres

qu'on leur a bien persuadé d'avance être belles. Fréron admire Sophocle pour avoir respecté certaines convenances, auxquelles assurément ce poète ne pensait guère. En général, les Grecs ne connaissaient pas les beautés de plan, et c'est bien gratuitement que nous leur en faisons honneur. J'en ai vu qui trouvaient admirable l'entrée de VŒdipe Roi^ parce que le premier vers renferme une jolie antithèse et peut se traduire par un vers de Racine.

Depuis qu'on a répété (et avec raison) que la Bible est admirable, tout le monde prétend bien admirer la Bible. Il est résulté de cette disposition favorable qu'on y a précisément admiré ce qui n'y est pas. Bossuet, que l'on croit si biblique, et qui l'est si peu, s'extasie devant les contresens et les solécismes de la Vulgate, et prétend y découvrir des beautés dont il n'y a pas trace dans l'original. Le bon Rollln y va plus naïvement encore et relève dans le Cantique de la mer Rouge, Vexorde, la suite des pensées, le plan, le style même. Enfin Lowth, plus insipide que tous les autres, nous fait un traité de rhétorique aristotélicienne sur la poésie des Hébreux, où l'on trouve un chapitre sur les métaphores de la Bible, un autre sur les comparaitons, un autre sur les prosopopées, un autre sur le sublime de diction, etc., sans soupçonner un instant ce qui fait la beauté de ces antiques poèmes, savoir l'inspiration spontanée, indépendante des formes artificielles et réfléchies de l'esprit humain jeune et neuf dans le monde, portant partout le Dieu dont il conserve encore la récente impression.

L'admiration, pour n'être point vaine et sans objet, doit donc être historique, c'est-à-dire érudite. Chaque œuvre est belle dans son milieu, et non parce qu'elle rentre dans l'un des casiers que l'on s'est formé d'une manière plus ou moins arbitraire. Tracer des divisions absolues dans la littérature, déclarer que toute œuvre sera une épopée, ou une ode, ou un roman, et critiquer les œuvres du passé d'après les règles qu'on s'est posées pour chacun de ces genres, blâmer Dante d'avoir fait une œuvre qui n'est ni une épopée, ni un drame, ni un poème didactique, blâmer Klopstock d'avoir pris un héros trop parfait, c'est méconnaître la liberté de l'inspiration et le droit qu'a l'esprit de souffler où il veut. Toute manière de réaliser le beau est légitime, et le génie a toujours le même droit de créer. L'œuvre belle est celle qui représente, sous des traits finis et individuels, l'éternelle et infinie beauté de la nature humaine.

Le savant seul a le droit d'admirer. Non seulement la critique et l'esthétique, qu'on considère comme opposées, ne s'excluent pas ; mais l'une ne va pas sans l'autre. Tout est à la fois admirable et critiquable, et celui-là seul sait admirer qrii sait critiquer. Comment comprendre par exemple la beauté d'Homère sans être savant, sans connaître l'antique, sans avoir le sens du primitif? Qu'admire-t-on d'ordinaire dans ces \4eux poèmes? De petites naïvetés, des traits qui foni sourire, non ce qui est véritablement admirable, le tableau d'un âge de l'humanité dans son inimitable vérité. L'admiration de Chateaubriand n'est si souvent défec-

tueuse, que parce que le sens esthétique si éminenl dont il était doué ne reposait pas sur une solide instruction.

C'est donc par des travaux de philosophie scientifique que Ton peut espérer d'ajouter, dans l'état actuel de l'esprit humain, au domaine des idées acquises. Quand on songe au rôle qu'ont joué dans l'histoire de l'esprit humain des hommes comme Érasme, Bayle, Wolf, Niebuhr, Strauss ; quand on songe aux idées qu'ils ont mises en circulation, ou dont ils ont hâté l'avènement, on s'étonne que le nom de philosophie, prodigué si libéralement à des pédants obscurs, à d'insignifiants disciples, ne puisse s'appliquer à de tels hommes. Les résultats de la haute science sont longtemps, je le sais, à entrer en circulation. Des immenses travaux déjà accomplis par les Lodianistes modernes, quelques atomes à peine sont déjà devenus de droit commun. Un innombrable essaim de doctes philologues a complètement réformé en Allemagne l'exégèse biblique, sans que la France connaisse encore le premier mot de leurs travaux. Toutefois, pour la science comme pour la philosophie, il y a des canaux secrets par lesquels s'infiltrent les résultats. Les idées de Wolf sur l'épopée ou plutôt celles qu'il a amenées sont devenues du domaine public. La grande poésie panthéiste de Gœthe, de Victor Hugo, de Lamartine, suppose tout le travail delà critique moderne, dont le dernier mot est le panthéisme hltéraire. J'ai peine à croire que M. Hugo aitlulleyne, Wolf, WOham Jones, et pourtant sa poésie les suppose. Il vient un certain

jour OÙ les résultats de la science se répandent dans l'air, si j'ose le dire, et forment le ton général de la littérature. M. Fauriel n'était qu'un savant critique ; le don de la production artistique lui fut presque refusé; peu d'hommes ont pourtant exercé sur la littérature productive une aussi profonde influence.

S'il est un homme pour lequel il soit vrai de dire que l'histoire de sa \'ic fut l'histoiie de ses travaux, c'est assurément Eugène Burnouf. Jamais pensée ne fut plus absorbée que la sienne dans la recherche du vrai; jamais existence ne fut plus exclusivement vouée à. l'objet qu'elle s'était assigné. Et pourtant ceux qui ne connaîtront cet homme éminent que par ses livres n'apprécieront jamais que la moindre partie de ses admirables facultés. Il fut supérieur à ses travaux, non qu'il ne les ait portés au plus haut degré de perfection qu'il soit possible d'atteindre dans l'état actuel de la science, mais parce que volontairement il s'y borna à l'œuvre la plus humble et la plus utile, évitant avec autant de soin que d'autres les recherchent, les occasions de déployer les parties brillantes de son génie.

Le trait essentiel du caractère d'Eugène Burnoul fut le dévouement et l'oubli de soi-même. Non content de donner à ses li^Tcs la forme la plus stricte-

ment scientifique, il se refusait jusqu'aux moyens les plus légitimes de publicité, moyens dont le charlataniume peut abuser, il est vrai, mais que la bonne science n'est pas obligée pour cela de s'interdire. « Il en est des vérités philosophiques, disait-U en 1848, en présidant la séance annuelle des cinq académies, comme des vérités morales : l'homme ne doit pas en détourner un seul instant ses regards, parce que c'est dans la contemplation incessante de ces vérités qu'U trouve, avec une règle infaillible, la récompense promise à qui sait les comprendre. Analyser les œuvres de la pensée humaine en. assignant à chacune son caractère essentiel, découvrir les analogies qui les rapprochent les unes des autres, et chercher la raison de ces analogies dans la nature même de l'intelligence qui, sans rien perdre de son unité indivisible, se multiplie par les productions si variées de la science et de l'art, tel est le problème que le génie des philosophes de tous les temps s'est attaché à résoudre, depuis le jour où la Grèce a donné à Thomme les deux puissants le\iers de l'analyse et de l'observation. » Telle était la pensée dominante d'Eugène Burnouf. L'histoire de l'esprit humain était le but suprême qu'il posait à la science, histoire non pas impro"\'isée par l'esprit de système ou de\inée a priori par une prétendue philosophie, mais fondée sur l'étude la plus patiente et la plus attentive des détails. C'est parce que l'Inde lui parut une des pages les plus importantes de cette histoire qu'il y consacra tous les efTorts de sa noble intelligence ; et c'est parce que les

études indiennes lui semblaient encore à leur enfance qu'il se confina dans les travaux de la philologie la plus spéciale. Il pensait avec raison qu'il ne s'agit pas encore de disserter sur une littérature que l'on connaît depuis un demi-siècle, et dont on ne possède les monuments en Europe que d'une manière très incomplète. Quelques personnes semblaient croire qu'avec ses hautes facultés, il eût fait une œuvre plus méritoire et plus honorable en écrivant sur l'Inde de savantes généralités qu'en se livrant à ce pénible travail d'éditeur et de traducteur. Eugène Burnouf résistait à ces entraînements, et, quand l'occasion le forçait à développer ces vues générales où éclatait la pénétration de sa critique, il ne le faisait qu'à contiacœur, en s'excusant d'avance des belles pages qu'il allait écrire, et en protestant que l'étude positive, la discussion philologique étaient à ses yeux, dans l'état actuel de la science, l'œuvre la plus urgente et la plus essentielle.

Cette admirable abnégation, il la portait jusqu'au mépris de ses droits les plus acquis. La priorité des découvertes le touchait peu quand il s'agissait dea siennes. Dans plusieurs circonstances où des personnes moins désintéressées eussent engagé de vives polémiques, il se tu*".. Il regardait comme perdu le temps employé à ces stériles débats. Son cours au Collège de France était le reflet du même esprit. Nul n'était plus capable que lui d'attacher un auditoire par sa parole vive, élevée, pleine de justesse. Il se refusait ce moyen si légitime de séduction-^ il n'était

éloquent qu'à la dérobée et dans ses moments d'oubli. Il croyait mieux faire pour la science en se bornanc h une analyse purement philologique des textes les plus difficiles de la littérature sanscrite, les Commentaires du code de Manou. Lui seul possédait le secret de ce style étrange, vraie algèbre de la pensée humaine ; à peine quatre ou cinq personnes en Europe étaient capables de le suivre. Il préférait cet austère enseignement à des développements qu'il jugeait pré matures, ou à des explications plus accessibles, mais que d'autres maîtres eussent pu donner comme lui.

Et ne croyons pas que ce fût là une fantaisie d'érudit, un simple amour de la difficulté pour ellemême et pour le plaisir qu'on trouve à la vaincre. Eugène Burnouf était convaincu que la science n'est soUde que si elle repose sur la plus scrupuleuse philologie. Voilà pourquoi une des intelligences les plus vives et les plus ouvertes de ce siècle se voua au rude métier de manœuvre, se borna presque à la tâche de recueillir des documents, d'apprendre des langues, de se créer des dictionnaires, des grammaires. La disproportion apparente qu'on peut trouver entre sa réputation méritée d'homme supérieur Rt le caractère de ses écrits, trop sérieux pour être généralement appréciés, n'eut pas d'autre cause. Cuvier est plus connu par son superficiel Discours sur les révolutions du globe que par les mémoires spéciaux qui forment, aux yeux du savant, ses véritables titres scientifiques.

Eugène Burnouf ne voulut laisser aucun écrit de cette espèce. Il ne faisait nulle concession à la frivo-

lité (de cela, il faut le louer sans réserve), ni même au jublic simplement curieux (de ceci, on peut éprouver quelques regrets). Cet habile maître, appelé par la supériorité de son esprit et ses précieuses qualités morales à devenir le centre d'une grande école, resta ainsi dans l'isolement. Il craignait d'abaisser la science, et, ne tenant pas compte de la faiblesse de son siècle, il la rendait presque inabordable. La fière et noble manière des maîtres d'autrefois, repoussant comme indigne d'eux tout effort pour rendre l'instniction attrayante et facile, suppose dans l'élève une force de volonté, une résolution, un désintéressement bien rares de nos jours. L'œu\Te scientifique, d'ailleurs, renferme deux fonctions bien distinctes . le génie de la découverte, le travail des recherches originales et l'art de les rendre accessibles au public. Ces deux rôles ne peuvent être bien remplis que par la même personne. La science se trouve presque toujours mal des interprètes qui veulent parler pour elle sans connaître sa méthode et ses procédés. Par un rare bonheur, Eugène Burnouf réunissait ces deux aptitudes presque opposées ; mais, des riches dons de sa nature, il préféra les plus sévères, et négligea les plus brillants. Le public distrait ne sut pas comprendre cette haute abnégation. Eugène Burnouf put d'abord y être sensible ; mais cela n'atteignit pas le fond de son âme. Nous lui avons souvent entendu répéter qu'il n'était guidé dans ses travaux que par la vue la plus abstraite du devoir, et qu'il n'aA'ait besoiQ d'attCEire aucune récompense de l'opinion. Les joie»

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exqmses de rintérieur, qui lui furent si abondamment départies, d'abord auprès d'un père, dont le souvetii était pour lui un véritable culte, puis au sein d'une famille digne de lui, suffisaient à son bonheur; tout le reste, il le faisait parce qu'il croyait devoir le faire, n avouait que, dans ses premières années, il avait été soutenu par une noble émulation de gloire et, que peut-être, sans ce mobile, il n'eût pu mener à fin les immenses travaux par lesquels il débuta dans la science. Mais cette chaleur de jeunesse l'abandonna; il en était venu à cette paix inaltérable de l'homme qui ne connaît au monde qu'un seul juge, sa conscience.

Et c'est précisément parce qu'il la fuyait, que la gloire vint le chercher. L'opinion fut vraiment étrange à son égard. Elle ne sut pas le suivre dans la haute voie où il s'était engagé, et pourtant elle le comprit d'instinct ; elle sentit tout ce qu'il y avait de grave et d'élevé dans cette noble figure. Son immense réputation dans les écoles savantes de l'étranger réagit sur l'indifférence de ses compatriotes. Ses derniers jours furent son triomphe : à quelques semaines d'intervalle, n se vit élevé par le gouvernement aux fonctions d'inspecteur général de l'enseignement supérieur, et par l'Académie des inscriptions et beUes-lettres, à la charge de secrétaire perpétuel. Les louanges unanimes et sans mélange qui éclatèrent à sa mort prouvèrent qu'en prenant la part du sérieux et de l'honnête, il avait réellement pris la meUleuie part.

Son souvenir restera, pour tous ceux qui l'ont connu, un sublinie et cher entretien, un motif de foi et de confiance, une excitation à bien penser et à bien faire. Cette vie toute consacrée aux choses supérieures, cet exemple d'un homme possédé par la passion désintéressée du vrai, avec un rare génie pour la satisfaire, leur rappellera que, si la gloire n'est pas faite pour tous, les pures joies de l'étude et du devoir accompli sont ouvertes à tou? Non, aucun de ceux qui ont senti le parfum qui s'exhale de cet iliustre mort ne croira qu'il eût mieux fait de suivre une voie moins noble et moins pure.

Les grandes vocations sont irrésistibles et se dé« cèlent de bonne heure par un singulier caractère de précision et de fermeté. Au début de ses études et presque au sortir du collège, M. Thierry eut la vue claire de la mission qu'il devait accomplir ; il annonça avec assurance que l'histoire serait le cachet du xix" siècle, et qu'elle lui donnerait son nom, comme la philosophie avait donné le sien au xviii*. Ce paradoxe du jeune homme de vingt ans est aujourd'hui an fait pleinement vérifié. Oui, l'histoire est, en un sens, la création propre et originale de notre temps. Chaque siècle a ainsi un genre particulier de httérature qui lui sert de prétexte pour tout dire et sous lequel les nuances les plus déUcates de la pensée trouvent à s'exprimer. Il faut avouer que la société contemporaine forme unmiHeu peu favorable 4U développement de la poésie, de l'art, de toutes les productions spontanées. Ces sortes de productions supposent une foi et une simplicité que nous n'avons plus; on ne

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