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redevient pas enfant, et la dose de naïveté qu'il faut pour la composition des œuvres franches et absolues est la qualité du monde qu'on se donne le moins. Un génie à l'ancienne manière, s'il paraissait de nos jours, semblerait lourd et grossier. Sa foi exclusive nous fatiguerait; nous aurions bientôt découvert son peu d'instruction, sa manière partielle et étroite de juger les choses. Mais ce qui fait notre impuissance dans les genres qui supposent une grande originalité d'esprit ou de caractère est précisément la cause de notre supériorité en histoire. L'ampleur des événements qui ont signalé la fin du dernier siècle et le commence ment de celui-ci, le nombre et la variété des incidents ■pli ont suivi, notre réflexion si exercée à saisir le jeu «t les lois des révolutions humaines, tout cela forme une excellente condition pour l'intelUgence du passé. De même qu'en philosophie nous sommes incapables d'inventer un nouveau système, mais mieux placés qu'on ne le fut jamais pour les juger tous; de même on peut affirmer qu'aucun moment ne fut plus favorable que le nôtre pour comprendre des mouvements que la raideur dogmatique du xvu* siècle et l'âpreté philosophique du xviii' ne pouvaient saisir dans leur fuyante vérité. La critique commence où finit le génie créateur, et c'est précisément lorsque l'âge des grande» choses est passé que l'on aperçoit dans les œuvres anciennes un caractère de puissance dont les contemporains de ces œuvres n'avaient qu'à demi le secret.
Ainsi entendue, il n'y a nulle exagération à le dire
l'histoire n'a pas quarante ans et se rattache à une série d'études qui se continue et s'achève sous nos yeux. Certes, l'antiquité et quelques époques des temps modernes ont eu de merveilleux narrateurs, qui nous ont transmis la vivante image de la société de leur temps et des événements dont ils furent les témoins. Jamais les luttes intérieures de la cité et les alternatives de la vie politique ne seront décrites avec plus de -vivacité qu'elles ne l'ont été par les historiographes de la Grèce, de Rome, de la Renaissance italienne, et en général des pays grecs et latins. Israël eut un autre don, celui de l'histoire prophétique et apocalyptique, l'idée d'une formule providentielle, entraînant les empires à l'exécution d'un plan divin, idée qui a trouvé dans Bossuetson dernier interprète, et qui renfermait le germe de la philosophie de l'histoire, telle que les modernes l'ont conçue. Mais nulle part avant notre temps je ne trouve le sentiment immédiat de la vie du passé. Les plus intelligents historiens de l'antiquité veulent-ils nous représenter une époque un peu éloignée de la leur, ce sont d'étranges méprises, d'énormes anachronismes. Ne comprenant que ce qu'ils avaient sous les yeux, jugeant tout à la mesure du présent. Os commettent sur les questions d'origine des contresens qui nous font sourire Tite- Live est* ici à la hauteur de Mézeray; le génie grec lui-même, malgré son extrême pénétration, n'eut rien de ce que nous regardons comme essentiel à Tintelligence critique des époques reculées. Notre siècle le premier a eu ce genre de finesse qui saisit, dans l'uni-
formité en apparence incolore des récits anciens, des traits de mœurs et de caractère qui n'ont plus d'analogues dans l'état actuel de la société.
C'est la gloirft d'Augustin Thierry d'avoir travaillé pour une large part à cette conquête, l'une des plu? belles du xix* siècle. Le sens historique se manifesta en lui spontanément et comme par une sorte de révélation. Lui-môme a raconté l'impression que lui fit, dès son enfance, au collège de Blois, une page de Chateaubriand, pleine du vif sentiment des époques et des races. Dès 1817, il montrait l'insuffisance de l'ancienne école et traçait les lignes essentielles de la méthode qui lui a depuis inspiré des œuvres accomplies.
Quelques hommes, dont il serait injuste de séparer le nom du sien, Fauriel, Chateaubriand, Wal ter Scott, lui servirent d'initiateurs dans cette œuvre de résurrection; le premier par sa vaste curiosité et sa rare ouverture d'esprit, les deux autres par leur profonde entente des instincts éternels de l'humanité.
Si nous cherchons, en effet, à déterminer quel fut entre les dons que se partagèrent les génies historiques de notre siècle, celui qui échut au maître illustre dont nous essayons de caractériser la manière, nous trouverons que ce fut l'intuition dhccte des sentiments et des passions du passé. Où des historiens plus portés à la spéculation ont vu soit le résultat de formules générales, soit l'accomplissement de desseins providentiels, M. Thierry a vu l'action des hommes. Nul n'a saisi d'un coup d'œU aussi clair le jeu des mobile»
humains; nul n'a rendu une vie si active aux générations éteintes; nul n'a ressenti d'une manière aussi personnelle les joies et les douleurs des hommes d'autrefois. Loin de nous la pensée môme d'un reproche contre l'école qui veut voir dans la suite des affaires de ce monde l'application de lois supérieures à la volonté des individus. L'histoire admet une extrême variété de méthode et donne lieu à des modes d'exposition profondément divers. Depuis la théorie la plus abstraite, à condition bien entendu qu'elle ne soit pas chimérique, jusqu'au récit le plus minutieux, à condition qu'il soit exact, tout a sa valeur et son prix quand il s'agit de ressaisir la chaîne infinie de causes dont le présent est le dernier anneau. Si l'on envisage sur une petite étendue les rides qui, en se croisant, forment le mouvement des eaux de la mer, on est tenu de prendre ce mouvement pour un va-et-vient fortuit, qu'il serait impossible d'assujettir à une loi régulière; considérées sur une plus grande échelle, les rides, en s'ajoutant l'une à l'autre, de^denneiit des vagues qui constituent par leur réunion des vagues plus grandes encore ; enfin, en se plaçant de manière à embrasser l'ensemble de l'Océan, on saisit des marées, des courants irrésistibles, qui transportent d'un pôle à l'autre des masses gigantesques. De même, en histoire, le mélange des événements divers qui forment le tissu des choses humaines ne paraît d'abord qu'une mêlée confuse de passions et d'intérêts, sous lesquels il est difficile de saisir un mouvement général. Mais l'existence et la formule de ce mouvement se révèlent
à celui qui possède une vue plus étendue de l'ensemble. L'histoire n'est ni une géométrie inflexible, ni l'œuvre nue de la liberté bumaine, ni un jeu du hasard; elle est conduite par de profondes raisons, mais ces raisons sont appliquées par des hommes. La comédie de ce monde est à la fois divine et humaine. Le jeu des individus et le jeu des formules sont donc également essentiels à montrer; l'histoire théorique et l'histoire narrative se complètent et se supposent l'une l'autre, loin de s'exclure et de se contrarier.
Peu philosophe, si l'on prend ce mot pour synonyme de métaphysicien, mais grand philosophe, si on l'entend dans son acception la plus large, Thierry a vu dans l'histoire une lutte d'agents libres, où chacun se fait sa destinée : la nature humaine a été sa grande loi, et, si j'ose le dire, sa Providence; l'expUcation des événements que d'autres cherchent dans une volonté supérieure aux causes finies ou dans la force des choses, il ne l'a demandée qu'aux instincts du cœur de l'homme, à l'opposition des races et à l'éternelle inégaUté qui maintient à travers les âges la distinction primitive des vainqueurs et des vaincus.
Là est la raison du charme infini que les écrits d'Augustin Thierry ont exercé sur toutes les classes de lecteurs. Il n'est pas donné à tous de sui\Te le fil déhé d'inductions subtiles, de saisir des aperçus qui supposent la comparaison d'une grande masse de faits, de s'intéresser à des êtres collectifs que les personnes peu famiUères avec la réflexion philosophique sont
tentées de prendre pour des fictions arbitraires. Mais tous comprennent la nature humaine agissant et se déployant avec largeur dans un sympathique récit, quelque éloignés de nos mœurs que soient les faits racontés.
M. Thierry possédait avec une lucidité qui tenait du prodige la faculté essentielle à ce genre de restitution, je veux dire le sens intime qui, sous la lettre morte des chartes et des chroniques, sait découvrir l'esprit. Peu d'historiens ont mieux su tirer d'un texte tout C6 qu'il renferme sur les relations sociales et les mœurs d'une époque. Chargé quelquefois par son amitié de faire pour lui quelques recherches, je n'assistais jamais sans étonnement à la \ive et prompte opération par laquelle il saisissait le document original, l'embrassait, le devançait parfois, et l'assimilait à son récit. Le moindre débris lui révélait un ensemble organique qui, par l'effet d'une sorte de puissance régénératrice, jaillissait complet devant son imagination. Quand ses yeux affaiblis ne lui permirent plus de lire les monuments écrits, ce don singuher d'intuition se porta sur l'architecture. Parcourant avec M. Fauriel le midi de la France, et n'ayant tout juste de vue que ce qu'il fallait pour se conduire, il retrouvait, en présence des ruines, toute sa facilité de lecture. Son œU, si incertain dans les circonstances ordinaires, était alors d'une merveilleuse promptitude : aucune des lignes principales, aucun trait caractéristique ne lui échappaient.
L'histoire d'ailleurs est un art autant qu'une science
la perfection de la forme y est essentielle, et toute critique qui ne tient compte, dans l'appréciation des œuvres historiques, que des recherches spéciales est par là même défectueuse. Dès qu'il s'agit de sujets touchant à la morale et h la politique, la pensée n'est complète que quand elle est arrivée à une forme irréprochable, même sous le rapport de l'harmonie, et il n'y a pas d'exagération à dire qu'une phrase mal agencée correspond toujours à une pensée inexacte. La langue française est arrivée sous ce rapport à un tel degré de perfection, qu'on peut la prendre comme une sorte de diapason dont la moindre dissonance indique une faute de jugement ou de goût. On ne comprendra jamais l'artifice infini que M. Thierry mettait dans sa composition, ce qu'il dépensait de temps et de labeurs pour fondre les tons, pondérer les parties, construire un ensemble harmonieux avec des matériaux barbares, ici maigres, là surabondants. Toute son œuvre, soumise au plus rigoureux examen, n'offrirait pas un trait de déclamation : la peinture y résulte des faits \ivement présentés, sans aucun des procédés artificiels de couleur locale par lesquels les novices croient suppléer à l'art savant, dont ils n'ont pas le secret.
Le soin du style était poussé chez lui à un degré incomparable. Gettehumble partie du travail littéraire, qui consiste surtout à éteindre et à effacer, partie si peu comprise des personnes inexpérimentées, qui ne peuvent se figurer ce qu'il en coûte à l'art pour se cacher, était celle qu'il affectionnait le plus. Il dictait
quinze à vingt Lignes par jour, et ne les fixait qu'après les avoir amenées au dernier degré de perfection dont il était capable. Admirable leçon, au milieu de l'abaissement des mœurs littéraires dont nous sommes les témoins I L'œuvre d'un maître tout adonné à sa pensée ne dépasse pas cinq volumes. Il sut résister à l'entraînement du succès, et protesta par son inaltérable conscience contre les scandales qui ont souillé en ces dernières années le champ de l'histoire. Les récits impro^'isés, les misérables compilations décorées d'un nom illustre, par lesquels on a exploité la bienveillance d'un public qu'on savait favorable, tous ces procédés de littérature mercantile appliqués à son étude de prédilection lui paraissaient des sacriv^ges. PUne avait déjà remarqué que l'histoire a le privilège de plaire, même quand elle n'est point soutenue par des qualités essentielles dans tous les autres genres. Cette observation ne pouvait échapper au génie industriel qui, de notre teraps, a envahi jusqu'au domaine de l'esprit. L'histoire, en effet, a souffert plus qu'aucune autre étude de la grande dépréciation dont le travail sérieux a été frappé depuis quelques années. Des gens sans vocation s'y sont abattus comme sur une proie facile, et ont détruit la fleur même de ce qu'Us n'ont pas touché. Les honteuses excuses par lesquelles on essaye de justiûer tant de profanations trouvaient Thierry sans pitié. La fonction de l'homme voué aux travaux intellectuels lui apparaissait comme sacrée : n croyait que les droits de la beauté et de la vérité sont imprescriptibles, et qu'aucune circonstance atté-
nuante ne peut être invoquée en faveur de l'écrivain qui sacrifie à des nécessités extérieures le développement spontané de sa pensée.
La fermeté de principes littéraires qui le prémunit toujours contre les dangereux succès de la littérature frivole tenait au profond sérieux de son esprit, à son horreur pour la légèreté et le mauvais goût, au merveilleux éveil qui le passionnait pour tout ce qui appartient au noLle exercice de l'intelligence. Ceux qui l'ont connu dans sa jeunesse ont gardé un frappant souvenir de la vivacité qu'il portait dans les directions les plus variées. Les cruelles infirmités qui eussent écrasé tant d'autres existences n'enlevèrent rien à la plénitude de la sienne. « Il avait fait, suivant sa tou-. chante expression, amitié avec les ténèbres. » J'ai sous les yeux une correspondance des premiers temps de sa cécité, adressée à un intime et illustre ami. Les impatiences et les illusions qui ont laissé leur trace dans ces feuUles jaunies par les années sont chose surprenante. Son ardeur, loin d'être abattue par une épreuve qui eût surpassé tout autre courage, est plus grande que jamais. On sent que le mobile de son acti^-ité n'est point atteint par la mort des organes et que la forte passion qui l'attache à la vie est supérieure aux coups du sort.
Ainsi se conserva jusqu'au bout le beau feu de cette vie si limpide et si pure. Le dégoût, l'ennui, le désespoir, ne l'atteignirent jamais. Le monde comprend peu un pareU stoïcisme et voit souvent une sorte de sécheresse dans l'âpreté de ces grandes âmes, dures poui
elles-mêmes et par conséquent un peu pour les autres, qui ont l'air de se consoler de tout, pourvu que l'univerL reste livré à leur contemplation. Mais, au fond, c'est là le plus haut degré du désintéressement et le plus beau triomphe de l'âme humaine. Ce que la conscience timorée des âmes tendres et vertueuses appelle l'égoïsme du génie n'est d'ordinaire que le détachement des jouissances personnelles et l'oubli de soi pour l'idéal. Comme toutes les saines et fortes natures, peu préoccupées d'elles-mêmes, passionnées pour les choses, M. Thierry garda au milieu des souffrances le goût de la vie, l'amour de son oeuvre, la grande curiosité. Je le vis peu de jours avant le moment où la paralysie gagnant de proche en proche atteignit l'organe même qui servait de foyer à la vie de l'esprit, la seule qui lui restât. De funestes symptômes faisaient pressentir une fin prochaine : il n'en était pas moins ardent, moins empressé de vivre. Une seule pensée l'occupait . aurait -il le temps d'achever les corrections qu'il avait commencées? Ltî jour où il cessa d'exister pour la pensée, il réveilla à quatre heures du matin son domestique et lui dicta un léger changement à une phrase de la Conquête, que lui seul pouvait désirer meilleure qu'elle n'était. En dictant cette correction, sa langue s'embarrassa, et dès lors s'étendit sur son intelligence un voile qui ne se dissipa plus. Insatiable de perfection, il est mort, comme tous les grands artistes, en rêvant mieux encore que ce qu'il a fait, et pourtant nul plus que lui n'eut le droit d'emporter au tombeau la satisfaction de l'œuvre achevée. Ses écrits, empreints
du doiîble sceau du génie, la hardiesse dans la création et lo fini du détail, resteront comme un monument de ce que peut la volonté humaine contre des obstacles en apparence insurmontables, et sa vie aura réalisé le prodige, sans exemple peut-être, d'une âme forte sachant se passer des sens extérieurs et continuant durant trente années une brillante carrière intellectuelle avec des organes plus qu'à demi conquis par la mort. Là est la grande leçon morale qu'Augustin Thierry a dornée à notre tem>ps. Le monde des sens lui a manqué, et il a toujours eu des raisons de vi%Te. L'univers lui apparut comme quelque chose de curieux et d'attachant qui mérite qu'on s'en occupe : il eut cet esprit d'investigation, cet immense appétit de vérité qui fait embrasser la vie avec ardeur ou la supporter avec courage. C'est par là, di'sons-le, que notre siècle se relèvera de son abattement. Quand le monde sera épuisé, quand la terre et le ciet, le présent et le passé, seront connus dans tous leurs secrets, alors il sera temps de dire avec l'Ecclésiaste : « Rien de nouveau sous le soleU... Tout est vanité. » Mais jusque-là on n'aura point le droit de parler d'ennui et de dégoût. L'immor*alité consiste à travaillera une œuvre immortelle, telles que sont l'art, la science, la religion, la vertu, la tradition du beau et du bien sous toutes leurs formes. Ces œmTes-là étant de tous les tem.ps, il y a toujours, même aux plus tristes époques, des vocations pour les hautes intelligences et des devoir» pour les nobles cœurs.