‹ Pages choisies des grands écrivainsChapitre 54 sur 59 · LA PETITE NOÉMI · texte numérisé non relu

LA PETITE NOÉMI

formait des groupes de jeunes gens pour la voir prier. Elle était trop belle pour nos pays, et elle était aussi sage que belle. »

Gela nie toucha vivement. Depuis, j'ai pensé beaucoup plus à elle, et, quand Dieu m'a eu donné une fille, je l'ai appelée Noémi

Le séminaire Saint-Nicolas du Chardonnet, situé à côté de l'église de ce nom, entre la rue Saint-Victor et la rue de Pontoise, était devenu, depuis la Révolution, le petit séminaire du diocèse de Paris. Jusqu'en 1837 cet établissement n'eut aucun éclat. La renaissance brillante du cléricalisme lettré et mondain se fait entre 1830 et 1840. Saint-Nicolas fut, durant le premier tiers du siècle, un obscur établissement religieux ; les études y étaient faibles ; le nombre des élèves restait fort audessous des besoins du diocèse. Un prêtre assez remarquable le dirigea pourtant, ce fut M. l'abbé Fi-ère, théologien profond, très versé dans la myslique chrétienne. Mais c'était l'homme le moins fait pour éveiller et stimuler des enfants faisant leurs études littéraires. Saint-Nicolas fut sous sa direction une maison tout ecclésiastique, peu nombreuse, n'ayant en vue qfue la cléricature, un séminaire par anticipation, ouvert aux seuls sujets qui se destinaient à l'état ecclésiastique, et où le côté profane des études était tout à fait négligé.

M. de Qiiélen eut une visée de génie en confiant la direction de cette maison à M. Dupanloup. L'aristocratique prélat n'appréciait pas beaucoup la direction toute cléricale de l'abbé Frère; il aimait la piété, mais la piété mondaine, de bon ton, sans barbarie scolastique ni jargon mystique, la piété comme complément d'un idéal de bonne société, qui était, à vrai dire, sa principale religion. Si Hugues ou Richard de Saint- Victor se fussent présentés à lui comme des pédants ou des rustres, il les eût pris en maigre estime. Il avait pour M. Dupanloup la plus vive affection. Celui-ci était alors légitimiste et ultramontain. Il a fallu les exagérations des temps qui ont suivi pour mlervertir les rôles et pour qu'on ait pu le considérer comme un gallican et un orléaniste. M. de Quélen trouvait en lui un fils spirituel, partageant ses dédains, ses préjugés. 11 savait sans doute le secret de sa naissance. Les familles qui avaient veillé paternellement sur le jeune ecclésiastique, qui en avaient fait un homme bien élevé et qui l'avaient introduit dans leur monde fermé, étaient celles que connaissait le noble archevêque et qui formaient pour lui les confins de l'univers. J'ai vu M. de Quélen; il m'a laissé l'idée du parfait évoque de l'ancien régime. Je me rappelle sa beauté (une beauté de femme), sa taille élégante, la ravissante grâce de ses mouvements. Son esprit n'avait d'autre culture que celle de l'homme !%du monde d'une excellente éducation. La religion était pour lui inséparable des bonnes manières et de la dose de bon sens relatif que donnent les études classiques. Telle était aussi la mesure intellectuelle de M. Dupan-

loup. Ce n'était ni la belle imagination qui assure une valeur durable à certaines œuvres de Lacordaire et de Montalembert, ni la profonde passion de Lamennais ; l'humanisme, la bonne éducation, étaient ici le but, la fin, le terme de toute chose; la faveur des gens du monde bien élevés devenait le suprême critérium du bien. De part et d'autre, absence compliHe de théologie. On se contentait de la révérer de loin. Les études théologiques de ces hommes distingués avaient été très faibles. Leur foi était vive et sincère; mais c'était une foi implicite, ne s'occupant guère des dogmes qu'il faut croire. Ils sentaient le peu de succès qu'aurait la scolastique auprès du seul public dont ils se préoccupaient, le public mondain et assez frivole qu'a devant lui un prédicateur de Saint-Roch ou de Saint-Thomas d'Aquin.

C'est dans ces dispositions d'esprit que M. de Quélen remit entre les mains de M. Dupanloup l'austère et obscure maison de l'abbé Frère et d'Adrien de Bourdoise. Le petit séminaire de Paris n'avait été jusquelà, aux termes du Concordat, que la pépinière des prêtres de Paris, pépinière bien insuffisante, strictement limitée à l'objet que la loi lui prescrivait. C'était bien autre chose que rêvait le nouveau supérieur porln par le choix de l'archevêque à la fonction, peu recherchée, de diriger les éludes des jeunes clercs. Tout lui parut à reconstruire, depuis les bâtiments, où le marteau ne laissa d'entier que les murs, jusqu'au plan des études, que M. Dupanloup réforma de fond en comble. Deux points essentiels résumèrent sa pensée. D'abord,

il vit qu'un petit séminaire tout ecclésiastique n'avait à Paris aucune chance de sucûôs, et ne suffirait jairais au recrutement du diocèse. Il conçut l'idée, par Jes informations s'étendant surtout à l'ouest de la France et à la Savoie, son pays natal, d'amener à Paris les sujets d'espérance qui lui étaient signalés. Puis il voulut que sa maison fût une maison d'éducation modèle telle qu'il la concevait, et non plus un séminaire au type ascétique et clérical. Il prétendit, chose délicate peut-être, que la même éducation servît aux jeune*: clercs et aux fils des premières familles de France. La réussite de la difficile affaire de la rue Saint-Florentin l'avait mis à la mode dans le monde légitimiste ; quelques relations avec le monde orléaniste lui assuraient une autre cUentêle dont il n'était pas bon de se priver. A l'affût de tous les vents de la mode et de la publicité, il ne négligeait rien de ce qui avait k faveur du moment. Sa conception du monde était très aristocratique ; mais il admettait trois aristocraties, la noblesse, le clergé et la littérature. Ce qu'il voulait, c'était une éducation libérale, pouvant convenir également au clergé et à la jeunesse du faubourg Saint- Germain, sur la base de la piété chrétienne et des lettres classiques. L'étude des sciences était à peu près exclue; il n'en avait pas la moindre idée.

La vieille maison de la rue Saint- Victor fut ainsi, pendant quelques années, la maison de France où il y eut le plus de noms historiques ou connus ; y obtenir une place pour un jeune homme était une grâce chèrement marchandée. Les sommes très considérables dont

les familles riches achetaient cette faveur servaient à l'éducation gratuite des jeunes gens sans fortune qui étaient signalés par des succès constants. La foi absolue de M. Dupanloup dans les études classique se mçntrait en ceci. Ces études, pour lui, faisaient parlie.de la religion. La jeunesse destinée à l'état ecclésiastique et la jeunesse destinée au premier rang social lui paraissaient devoir être élevées de la même manière. Virgile lui semblait faire partie de la culture intellectuelle d'un prêtre au moins autant que la Bible. Pour une élite de la jeunesse cléricale, il espérait qu'il sortirait de ç/\ mélange avec des jeunes gens du monde, soumis aux mêmes disciplines, une teinture et des habitudes plus distinguées que celles qui résultent de séminaires peuplés uniquement d'enfants pauvres et de fils de paysans. Le fait est qu'il réalisa sous ce rapport des prodiges. Composée de deux éléments en apparence inconciliables, la maison avait une parfaite unité. L'idée que le talent primait tout le reste étouffait les divisions, et, au bout de huit jours, le plus pauvre garçon débarqué de province, gauche, embarrassé, s'il faisait un bon thème ou quelques vers latin bien tournés, était l'objet de l'envie du petit millionnaire qui payait sa pension sans s'en douter.

En cette année 1836, j'obtins justement, au collège de Tréguier, tous les prix de ma classe. Le palmaj-es tomba sous les yeux d'un des hommes éclairés que l'ardent capitaine employait à recruter sa jeune armée. Kn une minute, mon sort fut décidé. « Faites-le venir, » dit l'impétueux supérieur. J'avais quinze ans et demi;

nous n'eûmes pas le temps de la réfloxion. J'étais en vacances chez un ami, dans un village près de Tréguier; le 4 septembre, dans l'après-midi, un exprès vint me chercher. Je me rappelle ce retour comme si c'était d'hier. Il y avait une lieue à faire à pied àtravers la campagne. Les sonneries pieuses de Y Angélus du soir, se répondant de paroisse en paroisse, versaient dans l'air quelque chose de calme, de doux et de mélancolique, image de la vie que j'allais quitter pour toujours. Le lendemain, je partais pour Paris ; le 7, je vis des choses aussi nouvelles pour moi que si j'avais été jeté brusquement en France de Tahiti ou de Tombouctou.

Oui, un lama bouddhiste ou un faquir musulman, transporté en un clin d'œil d'Asie en plein boulevard serait moins surpris queje ne le fus en tombant subitement dans un milieu aussi différent de celui des mes vieux prêtres de Bretagne, têtes vénérables, totalement devenues de bois ou de granit, sortes de colosses osiriens, semblables à ceux que je devais admirer plus taï'd en Egypte, se développant en longues allées, grandioses en leur béatitude. Ma vie à Paris fut le passage d'une religion à une autre. Mon christianisme de Bretagne ne ressemblait pas plus à celui que je trouvais ici qu'une vieille toile, dure comme une planche, ne ressemble à de la percale. Ce n'était pas la même reUgion. Mes vieux prêtres, dans leur lourde chape

romane, m'apparaissaient comme des mages, ayant les paroles de l'éternité ; maintenant, ce qu'on me présentait, c'était une religion d'indienne et de calicot, une piété musquée, enrubannée, une dévotion de petites bougies et de petits pots de fleurs, une théologie de demoiselles, sans solidité, d'un style indéfinissable, composite comme le frontispice polychrome d'un livre d'Heures de chez Lebel.

Ce fut la crise la plus grave de ma vie. Le Breton jeune est difficilement transplanlable. Laviverépulsiori morale que j'éprouvais, compliquée d'un changement total dans le régime et les habitudes, me donna le plus terrible accès de nostalgie. L'internat me tuait. Les souvenirs de la vie libre et heureuse que j'avais jusque-là menée avec ma mère me perçaient le cœur. Je n'étais pas le seul à souffrir. M. Dupanloup n'avait pas calculé toutes les conséquences de ce qu'il faisait. Sa manière d'agir, impérieuse à la façon d'un général d'armée, ne tenait pas compte des morts et des malades parmi ses jeunes recrues. Nous nous communiquions nos tristesses. Mon meilleur ami, un jeune homme de Goutances, je crois, transporté comme moi, excellent cœur, s'isola, ne voulut rien voir, mourut. Les Savoisiens se montraient bien moins acclimatables encore. Un d'eux, plus âgé que moi, m'avouait que, chaque soir, il mesurait la hauteur du dortoir du troisième étage au-dessus du pavé de la rue Saint-Victor. Je tombai malade ; selon toutes les apparences, j'étais perdu. Le Breton qui est au fond de moi s'égarait en des mélancolies infinies. Le dernier Angélus du soir

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que j'avais enteiidu rouler sur nos chères coUiAies elle dernier soleil que j'avais vu se coucher sur ces tranquilles campagnes me revenaient en mémoire comme des flèches aiguSs.

Selon les règles ordinaires, j'aurais dû mourir; j'aurais peut-être mieux fait. Deux amis que j'amenai avec moi de Bretagne, l'année suivante, donnèrent cette grande marque de fidélité : ils ne purent s'habituer à ce monde nouveau et repartirent. Je songe quelquefois qu'en moi le Breton mourut; le Gascon, hélas 1 eut des raisons suffisantes de vivre. Ce dernier s'aperçut même que ce monde nouveau était fort curieux et valait la peine qu'on s'y attachât.

Au fond, celui qui me sauva fut celui qui m'avait mis à cette cruelle épreuve. Je dois deux choses à M. Dupanloup : de m'avoir fait venir à Paris et de m'avoir empêché de mourir en y arrivant. La vie sortait de lui ; il m'entraîna. Naturellement, il s'occupa d'abord peu de moi. L'homme le plus à la mode du clergé parisien, ayant une maison de deux cents élèves à diriger ou plutôt à fonder, ne pouvait avoir le souci personnel de l'enfant le plus obscur. Une circonstance singulière fut un lien entre nous. Le fond de ma blessure était le souvenir trop vivant de ma mère. Ayant toujours vécu seul auprès d'elle, je ne pouvais me détacher des images de la vie si douce que j'avais goûtée pendant des années. J'avais été heureux, j'avais été pauvre avec elle. Mille détails de cette pauvreté même, rendus plus touchants par l'absence, me creusaient le cœur. Pendant la nuit, je

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ne pensais qu'à elle; je ne pouvais prendre aucun sommeil. Ma seule consolation était de lui écrire des lettres pleines d'un sentiment tendre et tout humides de regrets. Nos lettres, selon l'usage des maisons religieuses, étaient lues par un des directeurs. Celui qui était chargé de ce soin fut frappé de l'accent d'amour profond qui était dans ces pages d'enfant. Il communiqua une de mes lettres à M. Dupanloup, qui en fut tout à fait étonné.

Le plus beau trait du caractère de M. Dupanloup était l'amour qu'il avait pour sa mère. Quoique sa naissance fûl, par un côté, la plus grande difficulté de sa vie, il honorait sa mère d'un vrai culte. Cette vieille dame demeurait à côté de lui , nous ne le voyions jamais ; nous savions cependant que, tous les jours, il passait quelque temps avec elle. Il disait souvent que la valeur des hommes est en proportion du respect qu'ils ont eu pour leur mère. Il nous donnait à cet égard des régies excellentes, que j'avais du reste toujours pratiquées, comme de ne jamais tutoyer sa mère et de ne jamais finir une lettre à elle adressée sans y mettre le mot respect. Par là, il y eut entre nous une vraie étincelle de communication. Le jour où ma lettre lui fut remise était un vendredi. C'était le jour solennel. Le soir, on lisait en sa présence les places et les notes de la semaine. Je n'avais pas cette fois-là réussi ma composition : j'étais le cinquième ou le sixième. « Ah! dit il, si le sujet eût été celui d'une lettre que j'ai lue ce matin, Ernest Renan eût été le premier. » Dès lors, il me remarqua. J'existai pour lui,

il fut pour moi ce qu'il était pour tous, un principe de vie, une sorte de dieu. Un culte remplaça un culte, et le sentiment de mes premiers maîtres s'en trouva fort affaibli.

Ceux-là seuls, en effet, qui ont connu Saint-Nicolas du Ghardonnet dans ces années brillantes de 1838 à 1884, peuvent se faire une idée de la vie intense qui s'y développait. Et cette vie n'avait qu'une seule source, un seul principe, M. Dupanloup lui-même. Il était sa maison tout entière. Le règlement, l'usage, l'administration, le gouvernement spirituel et temporel, c'était lui. La maison était pleine de parties défectueuses ; il suppléait à tout. L'écrivain, l'orateur, chez lui, étaient de second ordre ; l'éducateur était tout à fait sans égal. L'ancien règlement de Saint- Nicolas du Ghardonnet renfermait, comme tous les règlements de séminaire, un exercice appelée la lecture spirituelle. Tous les soirs, une demi-heure devait être consacrée à la lecture d'un ouvrage ascétique; M. Dupanloup se substitua d'emblée à saint Jean Glimaque et aux Vies des Pères du désert. Gette demi-heure, il la prit pour lui. Tous les jours, il se mit directement en rapport avec la totalité de ses élèves par un entretien intime, souvent comparable, pour l'abandon et le naturel, aux homélies de Jean Ghrysoslome dans la Palxa d'Antioche. Toute circonstance de la vie intérieure de la maison, tout événement personnel au supérieur ou à l'un des élèves, était l'occasion d'un entretien rapide, animé. La séance des notes du vendredi était quelque chose de plus saisissant et plus per-

sonnel encore. Chacun vivait dans l'attente de ce jour, Les observations dont le supérieur accompagnait la lecture des notes étaient la vie ou la mort. Il n'y "avait aucune punition dans la maison; la lecture des notes et les réflexions du supérieur étaient l'unique sanction qui tenait tout en haleine et en éveil.

Ce régime avait ses inconvénients, cela est hors de doute. Adoré de ses élèves, M. Dupanloup n'était pas toujours agréable à ses collaborateurs. On m'a dit que, plus tard, dans son diocèse, les choses se passèrent de la même manière, qu'il fut toujours plus aimé de ses laïques que de ses prêtres. Il est certain qu'il écrasait tout autour de lui. Mais sa violence même nous attachait ; car nous sentions que nous étions son but unique. Ce qu'il était, c'était un éveilleur incomparable ; pour tirer de chacun de ses élèves la somme de ce qu'il pouvait donner, personne ne l'égalait. Chacun de ses deux cents élèves existait distinct dans sa pensée ; il était pour chacun d'eux l'excitateur toujours présent, le motif de vivre et de travailler. Il croyait au talent et en faisait la base de la foi. 11 répétait souvent que l'homme vaut en proportion de sa faculté d'admirer. Son admiration n'était pas toujours assez éclairée par la science ; mais elle venait d'une grande chaleur d'âme et d'un cœur vraiment possédé de l'amour du beau. II a été le Villemain de l'école catholique. M. Villem^in fut, parmi les laïques, l'homme qu'il a le plus aimé et le mieux compris. Chaque fois qu'il venait de le voir, il nous racontait la conversation qu'il avait eue avec lui sur le ton de la plus chaleureuse sympathie.

Les défauts de l'éducation qu'il donnait étaient les défauts mêmes de son esprit. Il était trop peu rationnel, trop peu scientifique. On eût dit que ses deux cents élèves étaient destinés à être tous poètes, écrivains, orateurs. Il estimait peu l'instruction sans le talent. Cela &e foyait surtout à l'entrée des nicolaïtes à Saint-Sulpice, où le talent n'avait aucune valeur, oîi la scolastique et l'érudition étaient seules prisées. Quand il s'agissait de faire de la logique et de la philosophie en latin barbare, ces esprits, trop nourris de belles-lettres, étaient réfractaires et se refusaient à une aussi rude nourriture. Aussi les nicolaïtes étaientils peu estimés à Saint-Sulpice. On n'y nommait jamais M. Dupanloup ; on le trouvait trop peu théologien. Quand un ancien élève de Saint-Nicolas se hasardait à rappeler cette maison, quelque vieux directeur se trouvait là pour dire : « Ohl oui, du temps de M. Bourdoise... » montrant clairement qu'il n'admettait pour cette maison d'autre illustration que son passé du xvn* siècle-

La Révolution n'eut aucun effet sur Saint-Sulpice. Un de ces esprits froids et fermes, comme la société en a toujours possédé, rebâtit la maison exactement sur les mêmes bases. M. Émery, prêtre instruit et gallican modéré, par la confiance absolue qu'il sut inspirer à Napoléon, obtint les autorisations nécessaires. On l'eût fort étonné si on lui eût dit que la demande d'une telle autorisation constituait une basse concession au pouvoir civil et une sorte d'impiété. Tout fut donc rétabli comme avant la Révolution; chaque porte tourna dans ses anciens gonds, et, comme d'Olier à la Révolution rien n'avait subi de changement , le xvii° siècle eut un point dans Paris où il se continua sans la moindre modiûcation.

Saint-Sulpice fut, au milieu d'une société si différente, ce qu'il avait toujours été, tempéré, respectueux pour le pouvoir civil, désintéressé des luttes politiques. En règle avec la loi, grâce aux sages mesures prises par M. Émery, il ne sut rien de ce qui se passait dans

le monde. Après 1830, l'émotion fut un moment assez vive. L'écho des discussions passionnées du temps franchissait parfois les murs de la maison; le^ discours de M. Mauguin (je ne sais pas bien pourquoi) avaient surtout le privilège d'émouvoir les jeunes. Un jour, l'un de ceux-ci lut au supérieur, M. Duclaux, un fragment de séance qui lui parut d'une violence effrayante. Le vieux prêtre, à demi plongé dans le nirvana, avait à peine écouté. A la fin, se réveillant et serrant la main du jeune homme : « On voit bien, mon ami, lui dit-il, que ces hommes-là ne font pas oraison. »

Ces vieux sages consommés ne s'émouvaient de rien. Le monde était pour eux un orgue de Barbarie qui se répète. Un jour, on entendit quelque bruit sur la place Saint-Sulpice : « Allons à la chapelle mourir tous ensemble, » s'écria l'excellent M.***, prompt à s'enflammer. — « Je n'en vois pas la nécessité, » répondit M.***, plus calme, plus prémuni contre les excès de zèle ; et l'on continua de se promener en groupe soug les porches de la cour.

Dans les difficultés religieuses du temps, ces messieurs de Saint-Sulpice gardèrent la même attitude sage et neutre, ne montrant un peu de chaleur que quand l'autorité épiscopale était menacée. Ils reconnurent très vite le venin de M. de Lamennais et le repoussèrent. Le romantisme théologique de Lacordaire et de Montalembert les trouva aussi peu sympathiques. L'ignorance dogmatique et l'extrême faiblesse de cette école, en fait de raisonnement, les choquaient. Hs virent toujours le danger du journalisme catho-

lique. L'ultramontanisme ne parut l'abord à ces maîtres austères qu'une façon commode d'en i ppeler à une autorité éloignée, souvent mal informée, d'une autorité rapprochée et plus difficile à tromper. Les anciens qui avaient fait leurs études à la Sorbonne avant la Révolution tenaient hautement pour les quatre propositions de 1682.

Bossuet était en tout leur oracle. Un des directeurs lea plus respectés, M. Boyer, lors de son voyage à Rome, eut une discussion avec Grégoire XVI sur les propositions gallicanes. Il prétendait que le pape ne put rien répondre à ses arguments. Il diminuait, il est vrai, sa victoire en avouant que personne à Rome ne le prit au sérieux et qu'on rit beaucoup au Vatican de l'uomo antediluviano : c'était lui que l'entourage du pape appelait ainsi. On eût mieux fait de l'écouter. Vers 1840, tout cela changea. Les vieux d'avant la Révolution étaient morts; les jeunes passèrent presque tous à la thèse l'infaillibilité papale ; mais il resta encore une profonde différence entre ces ultramontains de la dernière heure et les hardis contempteurs de la scolastique et de l'Eglise gallicane sortis de l'école de Lamennais. Saint-Sulpice n'a jamais trouvé sûr de faire litière à ce point des règles établies.

On ne saurait nier qu'il ne se mêlât à tout cela une certaine antipathie contre le talent et quelque chose de la routine de scolastiques gênés dans leurs vieilles thèses par d'importuns novateurs Mais il y avait aussi dans la règle suivie par ces prudents directeurs un tact pratique très sûr. Ils voyaient le danger d'ètr<>

plus royalistes que le roi et savaient qu'on passe facilement d'un excès à l'autre. Des hommes moins détachés qu'eux de tout amour-propre auraient triomphé le jour où le maître de ces brillants paradoxes, Lamennais, qui les avait presque argués d'hérésie et de froideur pour le saint-siège, devint lui-même hérétique et se mit à traiter l'Église de Rome de tombeau des âmes et de mère d'erreurs. Ce qui est vieux doit rester vieux; comme tel, il est respectable; rien de plus choquant que de voir l'homme d'un autre âge dissimuler ses allures et prendre les modes des jeunes gens. C'est par ce franc aveu des choses que Saint-Sulpice représente en religion quelque chose de tout à fait honnête. A S.aint-Sulpice, nulle atténuation des dogmes de l'Écriture n'était admise ; les Pères, les conciles et les docteurs y paraissaient les sources du christianisme. On n'y prouvait pas la divinité de Jésus-Christ par Mahomet ou par la bataille de Marengo. Ces pantalonnades théologiques, qu'on faisait applaudir à Notre- Dame, à force d'aplomb et d'éloquence, n'avaient aucun succès auprès de ces sérieux chrétiens. Ils ne pensaient pas que le dogme eût besoin d'être mitigé, déguisé, costumé à la jeune France. Ils manquaient de critique en s'imaginant que le catholicisme des théologiens a été la religion même de Jésus et des apôtres; mais ils n'inventaient pas pour les gens du monde un christianisme revu et adapté à leurs idées. Voilà pourquoi l'étude (dirai-je la réforme?) sérieuse du christianisme viendra plutôt de Saint-Sulpice que de directions comme celle de M. Lacordaire ou de M. Gratry,

à plus forte raison de M. Dupanloup, où tout est adouci, faussé, émoussé, où l'on présente non point le christianisme tel qu'il résulte du concile de Trente et du concile du Vatican, mais un christianisme désossé en quelque sorte, sans charpente, privé de ce qui est son essence. Les conversions opérées par les prédications de cette sorte ne sont bonnes ni pour la religion ni pour l'esprit humain. On croit avoir fait des chrétiens : on a fait des esprits faux, des politiques manques. Malheur au vague ! mieux vaut le faux. « La vérité, comme a très bien dit Bacon, sort plutôt de l'erreur que de la confusion. »

Ainsi, au milieu du pathos prétentieux qui a envahi, de nos jours, l'apologétique chrétienne, s'est conservée une école de solide doctrine, répudiant l'éclat, abhorrant le succès. La modestie a toujours été le don particulier de la compagnie de Saint-Sulpice. Voilà pourquoi elle ne fait aucun cas de la littérature ; elle l'exclut presque, n'en veut pas dans son sein. La règle des sulpiciens est de ne rien publier que sous le voile de l'anonyme et d'écrire toujours du style le plus effacé, le plus éteint. Ils voient à merveille la vanité et les inconvénients du talent, et ils s'interdisent d'en avoir. Un mot les caractérise, la médiocrité; mais c'est une médiocrité voulue, systématique. Ils font exprès d'être médiocres. « Mariage de la mort et du vide, » disait Michelet de l'alliance des jésuites et des sulpiciens. Sans doute; mais Michelet n'a pas assez vu que le vide est ici aimé pour lui-même. Il devient alors quelque chi'sede louchant; on se défend de penser, de peur de

penser mal. L'erreur littéraire paraît à ces pieux maîtres la plus dangereuse des erreurs, et c'est justement pour cela qu'ils excellent dans la vraie manière d'écrire. Il n'y a plus que Saint-Sulpice où l'on écrive comme à Port-Royal, c'est-à-dire avec cet oubli total de la forme qui est la preuve de la sincérité. Pas un moment ces maîtres excellents ne songeaient que, parmi leurs élèves, dût se trouver un écrivain ou un orateur. Le principe qu'ils prêchaient le plus était de ne jamais faire parler de soi et, si l'on a quelque chose à dire, de le dire simplement, comme en se cachant.

Vous en parliez bien à votre aise, chers maîtres, et avec cette complète ignorance du monde qui vous fait tant d'honneur. Mais, si vous saviez à quel point le monde encourage peu la modestie, vous verriez combien la littérature aurait de la peine à s'accommoder de vos principes. Que serait-il arrivé si M. de Chateaubriand avait été modeste? Vous aviez raison d'être sévères pour les procédés charlatanesques d'une théologie aux abois, cherchant les applaudissements par des procédés tout mondains. Mais, hélas ! votre théologie à vous, qui est-ce qui en parle? Elle n'a qu'un défaut, c'est qu'elle est morte. Vos principes littéraires ressemblaient à la rhétorique de Ghrysippe, dont Gicéron disait qu'elle était excellente pour apprendre à se taire. Dès qu'on parle ou qu'on écrit, on cherche fatalement le succès. L'essentiel est de n'y faire aucun sacrifice, et c'est là ce que votre sérieux, votre droiture, votre honnêteté enseignaient dans la perfection.

Sans le vouloir, Saint-Sulpice, où l'on méprise la

littérature, est ainsi une excellente école de style ; car la règle fondamentale du style est d'avoir uniquement en vue la pensée que l'on veut inculquer, et par conséquent d'avoir une pensée. Gela valait bien mieux que la rhétorique de M. Dupanloup et le gongorisme de l'école néo-catholique. Sainl-Sulpice ne se préoccupe que du fond des choses. La théologie y est tout, et, si la direction des études y manque de force, c'est que l'ensemble du catholicisme, surtout du catholicisme français, porte très peu aux grands travaux. Après tout, Sainl-Sulpice a eu, de notre temps, comme théologien, M. Carrière, dont l'œuvre immense est, sur quelques points, remarquablement approfondie; comme érudits, M. Gosselin et M. Paillon, à qui l'on doit de si consciencieuses recherches; comme philologues, M. Garnier et surtout M. Le Hir, les seuls maîtres éminents que l'école catholique en France ait produits dans le champ de la critique sacrée.

Mais ce n'est point par là que ses pieux éducateurs veulent être loués. Saint-Sulpice est avant tout une école de vertu. C'est principalement par la vertu que Saint-Sulpice est une chose archaïque, un fossile de deux cents ans. Beaucoup de mes jugements étonnent les gens du monde, parce qu'ils n'ont pas vu ce que j'ai vu. J'ai vu à Saint-Sulpice, associés à des idées étroites, je l'avoue, les miracles que nos races peuvent produire en fait de bonté, de modestie, d'abnégation personnelle. Ce qu'il y a de vertu dans Saint-Sulpice suffirait pour gouverner un monde, et cela m'a rendu difficile pour ce que j'ai trouvé ailleurs. Je n'ai ren

SAINT-SULPICE ET LES SULPICIENS. 323 contré dans le siècle qu'un seul homme qui méritât d'être comparé à ceux-là, c'est M. Damiron. Ceux qui ont connu M. Damiron ont connu un sulpicien. Les autres ne sauront jamais ce que ces vieilles écoles de silence, de sérieux el de respect renferment de trésors pour la conservation du bien dans l'humanité.

Telle était la maison où je passai quatre années au moment le plus décisif de ma vie. Je m'y trouvai comme dans mon élément. Tandis que la plupart de mes condisciples, affaiblis par l'humanisme un peu fade de M. Dupanloup, ne pouvaient mordre à la scolastique, je me pris tout d'abord d'un goût singulier pour cette écorce amère; je m'y passionnai comme un ouistiti sur sa noix. Je revoj'ais mes premiers maîtres de basse Bretagne dans ces graves et bons prêtres, remplis de conviction et de la pensée du bien. Saint- Nicolas du Chardonnet et sa superficielle rhétorique n'étaient plus pour moi qu'une parenthèse de valeur douteuse. Je quittais les mots pour les choses.

Les deux années de philosophie qui servent d'introduction à la théologie ne se font pas à Paris; elles se font à la maison de campagne d'Issy, située dans le village de ce nom, un peu au delà des dernières maisons de Vaugirard. La construction s'étend en longueur au bas d'un vaste parc, et n'a de remarquable qu'un pavillon central qui frappe le connaisseur par la finesse et l'élégance de son style. Ce pavillon fut la résidence suburbaine de Marguerite de Valois, la première femme de Henri IV, depuis 1606 jusqu'à sa mort en 1615.

Après la mort de la reine Margot, le casin fut vendu et appartint à diverses familles parisiennes, qui l'habitèrent jusque vers 1655. Olier sanctifia la maison que rien jusque-là n'avait préparée à une destination pieuse, en l'habitant dans les dernières années de sa vie. M. de Bretonvilliers, son successeur, la donna à la compagnie de Saint-Sulpice et en fit la succursale de la maison de Paris. Rien ne fut changé au petit pavillon de la reine ; on y ajouta de longues ailes et

on retoucha légèrement les peintures. Les Vénus devinrent des Vierges; avec les Amours, on fit des anges; les emblèmes à devises espagnoles, qui remplissaient les espaces perdus, ne choquaient personne. Une belle pièce ornée de représentations toutes profanes a été badigeonnée il y a une cinquantaine d'années ; un lavage suffirait peut-être encore aujourd'hui pour tout retrouver. Quant au parc chanté par Bouteroue, il est resté tout à fait sans modification : des édicules pieux, des statues de sainteté y ont seulement été ajoutés. Une cabane, décorée d'une inscription et de deux bustes, est l'endroit oii Bossuet et Fénelon, M. Tronson et M. de Noailles eurent de longues conférences sur le quiétisme et tombèrent d'accord sur les trentequatre articles de la vie spirituelle, dits « articles d'Issy ». Plus loin, au fond d'une allée de grands arbres, près du petit cimetière de la compagnie, se voit une imitation intérieure de la Santa- Casa de Lorette, que la piété sulpicienne a choisie pour son lieu de prédilection et décorée de ces peintures emblématiques qui lui sont chères. Je voifs encore la Rose mystique, la Tour d'ivoire, la Porte d'or, devant lesquelles j'ai passé de longues matinées en un demisommeil. IJortus conclusus, fons signatus, très bien figurés en des espèces de miniatures murales, me donnaient fort à rêver ; mais mon imagination, tout à fait chaste, restait dans une douce note de piété vague. Hélas I ce beau parc mystique d'Issy, je crois que la guerre et la Commune l'ont ravagé. II. a été, après la cathédrale de Tréguier, le second berceau de ma pensée.

Je passais des heures sous ces longues allées de charmes, assis sur un banc de pierre et lisant. C'est là que j'ai pris (avec bien des rhumatismes peut-être) un goût extrême de notre nature humide, automnale, du nord de la France. Si, plus tard j'ai aimé l'Hermon et les flancs dorés de l'Antiliban, c'est par suite de l'espèce de polarisation qui est la loi de l'amour et qui nous fait rechercher nos contraires. Mon premier idéal est une froide charmille janséniste du xvu* siècle, en octobre, avec l'impression vive de l'air et l'odeur pénétrante des feuilles tombées. Je ne vois jamais une vieille maison française de Seine-et-Oise ou de Seineet-Marne, avec son jardin aux palissades taillées, sans que mon imagination me représente les livres austères qu'on a lus jadis sous ces allées. Malheur à ({ui n'a senti ces mélancolies et ne sait pas combien de soupirs ont dû précéder les joies actuelles de nos cœurs!

Le supérieur de la maison d'Issy, quand j'y passai, était M. Gosselin. C'est l'homme le plus poli et le plus aimable que j'aie jamais connu. Sa famille appartenait à cette partie de l'ancienne bourgeoisie qui, sans être affiliée aux jansénistes, partageait l 'attachement extrême de ces derniers pour la religion. Sa mère, à laquelle il paraît qu'il ressemblait beaucoup, vivait encore, et il l'entourait de respects touchants, il aimait à rappeler les premières leçons de pohtesse qu'elle lui donnait vers 1799. Dans son enfance, il s'était habitué, selon un usage auquel il était dangereux de se soustraire, à dire « citoyen ». Dès les premiers jours où l'on célébra la messe catholique, après la Révolution, sa mère l'y

mena. Ils se trouvijreat presque seuls avec le prêtre. « Va offrira monsieur de lui servir la messe. » lui dit madame Gosselin. L'enfant s'approcha et balbutia en rougissant : « Citoyen, voulez-vous me permettre de vous servir la messe ? — Chut ! reprit sa mère; il ne faut jamais dire citoyen à un prôtre. » Il est impossible d'imaginer une plus charmante affabilité, une aménité plus exquise. Il n'avait que le souffle et il atteignit la vieillesse par des prodiges de soin et de sobre liygiône. Sa jolie petite figure, maigre et une, son corps fluet, remplissant mal les plis de sa soutane, sa propreté raffinée, fruit- d'une éducation datant de l'enfance, le creux de ses tempes se dessinant agréablement sous la petite calotte de soie flottante qu'il portait toujours, formaient un ensemble très distingué.

M. Gosselin était un crwdit plutôt qu'un théologien. Sa critique était sûre dans les Umites d'une orthodoxie dont il ne discuta jamais sérieusement les titres ; sa placidité, absolue. Il a composé une Histoire littéi^aire de Fénelon, qui est un livre fort estimé. Son traité du Pouvoir du pape sur les souverains au moyen âge est plein de recherches.

Mon inclination et les conseils d'un pieux et savant ecclésiastique breton qui était grand vicaire de M. de Quélen, M. l'abbé Tresvaux, me firent prendre M. Gosselin pour directeur. J'ai gardé de lui un précieux souvenir. Il n'est pas possible d'imaginer plus de bienveillance, de cordialité, de respect pour la conscience d'un jeune homme. La hberté qu'il me laissa était absolue. Gomme il voyait l'honnêteté de ma nature, la

pureté de mes mœurs et la droiture de mon esprit, l'idée ne lui vint pas un iiislant que des doutes s'élèveraient pour moi sur des matières où lui-même n'en avait aucun. Le très grand nombre de jeunes ecclésiastiques qui avaient passé entre ses mains avaient un peu émoussé son diagnostic; il procédait par catégories générales, et je dirai bientôt comment quelqu'un qui n'était pas mon directeur vit dans ma conscience beaucoup plus clair que lui et que moi.

Deux directeurs, M. Goltofrey, l'un des professeurs de philosophie, et M. Pinault, professeur de mathématiques et de physique, étaient en tout le contraste absolu de M. Gosselin. M. Gottofrey, jeune prêtre de vingt-six ou vingt-huit ans, n'était, je crois, qu'à demi de race française. Il avait la ravissante figure rose d'une miss anglaise, de beaux grands yeux, où respirait une candeur triste. C'était le plus extraordinaire exemple que l'on puisse imaginer d'un suicide par orthodoxie mystique. M. Gottofrey eût certainement été, s'il l'avait voulu, un mondain accompli. Je n'ai pas connu d'homme qui eût pu être plus aimé des femmes. Il portait en lui un trésor infini d'amour. Il sentait le don supérieur qui lui avait été départi ; puis, avec une sorte de fureur, '1 s'ingéniait à s'anéantir lui-même. On eût dit qu'il voyait Satan dans les grâces dont Dieu avait été pour lui si prodigue. Un vertige s'emparait de lui; il se prenait de rage en se voyant si charmant ; il était comme une cellule de nacre où un petit génie pervers serait toujours occupé à broyer sa perle intérieure. Aux temps héroïques du christianisme, il eût cherché

le martyre. A défaut du martyre, il courtisa si bien la mort, que cette froide fiancée, la seule qu'il ait aimée, flnit par le prendre. Il partit pour le Canada. Le typhus, qui sévit à Montréal en 1847, lui offrit une belle occasion de contenter sa soif. Il soigna les malades avec frénésie et mourut.

M. Pinaull ressemblait beaucoup à M. Littré par sa passion concentrée et par l'originalité de ses allures. Si M. Littré cùl reçu une éducation catholique, il eût été un mystique exalté ; si M. Pinault avait été élevé en dehors du catholicisme, il eût été révolutionnaire et positiviste. Les natures absolues ont besoin de ces partis tranchés. La physionomie de M. Pinault frappait tout d'abord. Criblé de rhumatismes, il semblait cumuler en sa personne toutes les façons dont un corps peut être contrefait. Sa laideur extrême n'excluait pas de ses traits une singulière vigueur; mais il n'avait pas été élevé comme M. Gosselin; il négligeait la propreté à un degré tout à fait choquant. Dans son cours, son vieux manteau et les manches de sa soutane servaient à essuyer les instruments et en général à tous les usages du torchon ; sa calotte, rembourrée pour préserver son vieux crâne des névralgies, formait autour de sa tête un bourrelet hideux. Avec cela, éloquent, passionné, étrange, parfois ironique, spirituel, incisif. Il avait peu de culture littéraire, mais sa parole était pleine de saillies inattendues. On sentait une puissante individualité, que la foi s'était assujettie, mais que la règle ecclésiastique n'avait pas domptée. C'était un saint; c'était à peine un prêtre ; ce n'était pas du tout un sul-

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picien. Il manquait à la première règle de la compagnie, qui est d'abdiquer tout ce qui peut s'appeler talent, originalité, pour se plier à la discipline d'une commune médiocrité.

La foi vive de M . Pinault le porta vers le sacerdoce. 11 ût peu de théologie ; on se contenta pour lui d'un minimum, et on l'appliqua tout d'abord aux cours de sciences, qui, dans le cadre des études ecclésiastiques^ sont l'acconîpagnement nécessaire des deux années de philosophie. A Saint-Sulpice de Paris, avec sa nullité Idéologique et son ardente imagination mystique, il eût paru étrange. Mais, à Issy, en contact avec de tout jeunes gens qui n'avaient pas étudié les textes, il acquit bien vite une influence considérable. Il fut le chef de ceux qu'entraînait une ardente piété, des « mystiques », comme on les appelait. Il était leur directeur à tous ; cela faisait une coterie à part, une sorte d'école d'où les profanes étaient exclus et qui avait ses hauts secrets. Un auxiliaire très puissant de ce parti était le concierge laïque de la maison, celui qu'on appelait le père Ilanique. J'étonne toujours les réalistes qu;ind je leur dis que j'ai vu de mes yeux un type que leur connaissance insuffisante du monde himiain ne leura pas permis de trouver sur leur chemin, je veux ilire le portier subUme, arrivé aux degrés ies plus transcendants de la spéculation. Dans sa j>auvre loge Je concierge, Ilanique avait presque autant d'import.ince que M. Pinault. Ceux qui visaient à la sainteté le consultaient, l'admiraient. On opposait sa simplicité à la froideur d'âme des savants; on le citait comme

un exemple de la gratuité absolue des dons de Dieu.

Tout cela constituait une division profonde dans la maison. Les mystiques vivaient dans un état de tension si extraordinaire, que quelques-uns d'entre eux moururent. Cela ne fit qu'augmenter l'exaltation des autres.

Le goût de l'érudition est inné en moi. M. Gosselin contribua beaucoup à le développer. Il eut la bonté de me prendre pour son lecteur. Tous les jours, à sept heures du matin, j'allais dans sa chambre, et je lui Usais, pendant qu'il se promenait de long en large, toujours vif, animé, tantôt s'arrôtant, tantôt précipitant le pas, m'interrompant fréquemment par des réflexions judicieuses ou piquantes. Je lui lus de la sorte les longues histoires du Père Maimbourg, écrivain maintenant oublié, mais qui fut en son temps estimé de Voltaire; diverses publications de M. Benjamin Guérard, dont la science le fi-nppait beaucoup ; quelques ouvrages de M. de Maistre, en particulier sa Lettre sur V inquisition espagnole. Ce dernier opuscule ne lui plut guère. A chaque instant, il me disait en se frottant les mains : « Oh! comme on voit bien, mon cher, que M. de Maistre n'est pas théologien ! » Il n'estimait que la théologie, et avait un profond mépris pour la littérature. Il perdait peu d'occasions de traiter de fadaises et de futilités les études si estimées des nicolaïtes. M. Dupanloup, dont le premier dogme était que sans une bonne éducation littéraire on ne peut être sauvé, lui était peu sympathique. 11 évitait en général de prononcer son nom.

Pour moi, qui crois que la meilleure manière de

former des jeunes gens de talent est de ne jamais leur parler de talent ni de style, mais de les instruire et d'exciter fortement leur esprit sur les questions philosophiques, religieuses, politiques, sociales, scientifiques, historiques; en un mot, de procéder par l'enseignement du fond des choses, et non par l'enseignement d'une creuse rhétorique, je me trouvais entièrement satisfait de cette nouvelle direction. J'oubhai qu'il existait une littérature moderne. Le bruit qu'il y avait des écrivains dans le siècle arrivait quelquefois jusqu'à nous ; mais nous étions si habitués à croire qu'il ne pouvait plus y en avoir de bons, que nous dédaignions a -priori toutes les productions contemporaines. Le Télémaque était le seul livre léger qui fût entre mes mains, et encore dans une édition où ne se trouvait pas l'épisode d'Eucharis, si bien que je n'ai connu que plus tardées deux ou trois adorables pages. Je ne voyais l'antiquité que par Télémaque et Aristonoûs. Je m'en réjouis. C'est là que j'ai appris l'art de peindre la nature par des traits moraux. Jusqu'en 1863, je ne me suis figuré l'île de Chio que par ces trois mots de Fénelon, « l'île de Chio, fortunée patrie d'Homère ». Ces trois mots, harmonieux et rythmés, me semblaient une peinture accomplie, et, bien qu'Homère ne soit pas né à Chio, que petit- être il ne soit né nulle part, ils me représentaient mieux la belle (et mainte^ nanf si malheureuse) île grecque que tous les entassements do petits traits matériels.

M. Gollofrey me parlait très rarement, mais il m'observait attentivement avec une très grande curiosité.

Mes argumentations latines, faites d'un ton ferme et accentué, l'étonnaient, l'inquiétaient. Tantôt j'avais trop raison; tantôt je laissais voir ce que je trouvais de faible dans les raisons données comme valables. Un jour que mes objections avaient été poussées avec vigueur, et que, devant la faiblesse des réponses, quelques sourires s'étaient produits dans la conférence, il interrompit l'argumentation. Le soir, il me prit à part. Il me parla avec éloquence de ce qu'a d'antichrétien la confiance en la raison, de l'injure que le rationalisme fait à la foi. Il s'anima singulièrement me reprocha mon goût, pour l'étude. La recherche !.. à quoi bon? Tout ce qu'il y a d'essentiel est trouvé. Ce n'est point la science qui sauve les âmes. Et, s'exaltant peu à peu, il me dit avec un accent passionné : « Vous n'êtes pas chrétien I »

Je n'ai jamais ressenti d'effroi comme celui que j'éprouvai à ce mot prononcé d'une voix vibrante. En sortant de chez M. Gottofrey, je chancelais; ces mots : « Vous n'êtes pas chrétien I » retentirent toute la nuit à mon oreille comme un coup de tonnerre. Le lendemain, je confiai mon angoisse à M. Gosselin. L'excellent homme me rassura : il ne vit rien, ne voulut rien voir. Il ne me dissimula même pas tout à fait combien il était surpris et mécontent de cette entreprise, d'un zèle intempestif sur une conscience dont il était plus que personne responsable. Il tint, j'en suis sûr, l'acte illuminé de M. Gottofrey pour une imprudence, qui ne pouvait être bonne qu'à troubler une vocation naissante. Comme beaucoup de directeurs, M. Gosselin

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croyait Que les doutes sur la foi n'ont de gravité pour les jeunes gens que si l'on s'y arrête, qu'ils disparaissent quand les engagements sont pris et que la vie. est tirrêtée. Il me défendit de penser à ce qui venait d'arriver; je le trouvai même ensuite plus affectueux que jamais. Il ne comprit rien à la nature de mon espiit, ne devina pas ses futures évolutions logiques. Seul, .\I. GoUofrey vil clair. 11 avait raison, pleinement raison ; je le reconnais maintenant. 11 fallait ses lumières iranscendantes de martyr et d'ascète pour découvrir ce qui échappait si complètement à ceux qui dirigeaient ma conscience avec tant de droiture, du reste, et de

()uUté.

RÉSIGlNATION A L'OUBLI

Le dessin général des formes de l'humanité ressemble à ces colossales figures destinées à être vues de loin, et où chaque ligne n'ost point accusée avec la netteté que présente une statue ou un tableau. Les formes y sont largement plâtrées, il y a du trop, et si l'on voulait réduire le dessin au strict nécessaire, il y aurait beaucoup à retrancher. En histoire, le trait est grossier; chaque linéament, au lieu d'être représenté par un individu ou par un petit nombre d'hommes, l'est par de grandes masses, par une nation, par une philosophie, par une forme religieuse. Sur les monuments de PersépoHs, on voit les différentes nations tributaires du roi de Perse représentées par un individu portant le costume et tenain entre ses mains les productions de son pays, pour en faire hommage au suzerain. Voici l'humanité : chaque nation, chaque forme, intellectuelle, religieuse, morale, laisse après elle un court résumé, qui en est comme l'extrait et la quintessence et qui se réduit souvent à un seul mot Ce typ'î

abrdgé et expressif demeure pour représenter les millions d'hommes à jamais obscurs qui ont vécu et sont morts pour se grouper sous ce signe. Grèce, Perse, Inde, judaïsme, islamisme, stoïcisme, mysticisme, toutes ces formes étaient nécessaires pour que la grande figure fût complète ; or, pour qu'elles fussent dignement représentées, il ne suffisait pas de quelques individus, il fallait d'énormes masses. La peinture par masses est le grand procédé de la Providence. Il y a une merveilleuse grandeur et une profonde philosophie dans la manière dont les anciens Hébreux concevaient le gouvernement de Dieu, traitant les nations comme des individus, établissant entre tous les membres d'une communauté une parfaite solidarité, et appliquant avec un majestueux à-pou-près sa justice distributive. Dieu ne se propose que le grand dessin général. Chaque être trouve ensuite en lui des instincts qui lui rendent son rôle aussi doux que possible. C'est une pensée d'une effroyable tristesse que le peu de traces que laissent après eux les hommes, ceux-là même qui semblent jouer un rôle principal. Et quand on pense que des millions de millions d'êtres sont nés et sont morts de la sorte, sans qu'il en reste de souvenir, on éprouve le môme effroi qu'en présence du néant ou de l'infini. Songez donc à ces misérables existences à peine caractérisées qui, chez les sauvages, apparaissent et disparaissent comme les vagues images d'un rêve. Songez aux mnombrables générations qui se sont entassées dans les cimetières de nos campagnes. Mortes, mortes à jamais?... Non, elles vivent dans l'humanité ; elles ont

servi à bâtir la grande Babel qui monte vers le ciel, et où chaque assise est un peuple.

Je vais dire le plus ravissant souvenir qui me reste de ma première jeunesse; je verse presque des larmes en y songeant. Un jour, ma mère et moi, en faisant un petit voyage à travers ces sentiers pierreux des côtes de Bretagne qui laissent à tous ceux qui les ont foulés de si doux souvenirs, nous arrivâmes à une église de hameau, entourée, selon l'usage, du cimetière, et nous nous y reposâmes. Les murs de l'église en granit à peine équarri et couvert de mousses, les maisons d'alentour construites de blocs primitifs, les tombes serrées, les croix renversées et effacées, les têtes nombreuses rangées sur les étages de la maisonnette qui sert d'ossuaire, attestaient que depuis les plus anciens jours oii les saints de Bretagne avaient paru sur ces flots, on avait enterré en ce lieu. Ce jour-là, j'éprouvai le sentiment de l'immensité de l'oubli et du vaste silence où s'engloutit la vie humaine avec un effroi que je ressens encore, et qui est resté un des éléments de ma vie morale. Parmi tous ces simples qui sont là, à l'ombre de ces vieux arbres, pas un, pas un seul ne vivra dans l'avenir. Pas un seul n'a inséré son action dans le grand mouvement des choses ; pas un seul ne comptera dans la statistique définitive de ceux qui ont poussé à l'élernelle roue. Je servais alors le Dieu de mon enfance, et un regard élevé vers la croix de pierre, sur les marches de laquelle nous étions assis, et sur le tabernacle, qu'on voyait à travers les vitraux de l'église, m'expliquait tout cela. El puis, on voyait à peu

de distance la mer, les rochers, les vagues blanchissantes, on respirait ce vent céleste qui, pénétrant jusqu'au fond du cerveau, y éveille je ne sais quelle vague sensation de largeur et de liberté. Et puis ma mère était à mes côtés ; il me semblait que la plus humble vie pouvait refléter le ciel grâce au pur amour et aux affections individuelles. J'estimais heureux ceux qui reposaient en ce lieu. Depuis j'ai transporté ma tente, et je m'explique autrement cette grande nuit. Ils ne sont pas morts ces obscurs enfants du hameau ; car la Bretagne vit encore, et ils ont contribué à faire la Bretagne ; — ils n'ont pas eu de rôle dans le grand drame, mais ils ont fait partie de ce vaste chœur, sans lequel le drame serait froid et dépourvu d'acteurs sympathiques. Et quand la Bretagne ne sera plus, la France sera , et quand la France ne sera plus, l'humanité sera encore, et éternellement l'on dira : Autrefois, il y eut un noble pays, sympathique à toutes les belles choses, dont la destinée fut de souffrir pour l'humanité et de combattre pour elle. Ce jour-là le plus humble paysan qui n'a eu que deux pas à faire de sa cabane au tombeau, vivra comme nous dans ce grand nom immortel ; il aura fourni sa petite part à cette grande résultante. Et quand l'humanité ne sera plus. Dieu sera, et l'humanité aura contribué à le faire, et dans son vaste sein se retrouvera toute vie, et alors il sera vrai à la lettre que pas un verre d'eau, pas une parole qui aura servi l'œuvre divine du .progrés ne sera perdue.

Voilà la loi de l'humanité : vaste prodigalité de l'in-

dividu, dédaigneuses agglomérations d'hommes (je me ûgure le mouleur gâchant largement sa matière et s'inquiétant peu que les trois quarts en tombent à terre); l'immense majorité destinée à faire tapisserie au grand bal mené par la destinée, ou plutôt à figurer dans un de ces personnages multiples que le drame ancien nppelait le chœur. Sont-ils inutiles? Non; car ils ont fait figure ; sans eux les lignes auraient été maigres et mesquines; ils ont servi à ce que la chose se (it d'une façon luxuriante; ce qui est plus original et plus grand. Telle religieuse (jui vit oubliée au fond de son souvent semble bien perdue pour le tableau vivant de l humanité. Nullement: car elle contribue à esquisser la vie monastique; elle entre comme un atome dans la grande masse de couleur noire nécessaire pour cela. L'humanité n'eût point été complète sans la vie monastique ; la vie monastique ne pouvait d'ailleurs être représentée que par un groupe innombrable : donc tous ceux qui sont entrés dans ce groupe, quelque oubliés qu'ils soient, ont eu leur part à la représentalion de Tune des formes les plus essentielles de l'humanité. En résumé, il y a deux manières d'agir sur le monde, ou par sa force individuelle, ou par le corps dont on fait partie, par l'ensemble où l'on a sa place. Ici l'action de l'individu paraît voilée; mais en revanche elle est plus puissante, et la part proportionnelle qui en revient à chacun est bien plus forte que s'il était resté isolé. Ces pau^Tes femmes, séparées, eussent été vulgaires, et n'eussent fait presque aucune figure dans l'humanité ; réunies, elles représentent avec énergie

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