‹ Pages choisies des grands écrivainsChapitre 55 sur 59 · J40 PAGES CHOISIES · texte numérisé non relu

J40 PAGES CHOISIES

un des éléments les plus essentiels du monde, la douce, timide et pensive piété.

Personne n'est donc inutile dans l'humanité. Le sauvage, qui \It à peine la vie humaine, sert du moins comme force perdue. Or, je l'ai déjà dit, il était convenable qu'il y eût surabondance dans le dessin des formes de l'humanilé. La croyance à l'immortalité n'implique pas autre chose que cette invincible confiance de l'humanité dans l'avenir. Aucune action ne meurt. Tel insecte c[ui n'a eu d'autre vocation que de grouper sous une forme vivanle un certain nombre de molécules et de manger une feuille a fait une œuvre qui aura des conséquences dans la série éternelle des causes.

La science, comme toutes les autres faces de la vie humaine, doit être représentée de cette large manière. 11 ne faut pas que les résultats scientifiques soient maigrement et isolément atteints. Il faut que le résidu final qui restera dans le domaine de l'esprit humam soit extrait d'un vaste amas de choses. De môme qu'aucun homme n'est inutile dans l'humanité, de même aucun travailleur n'est inutile dans le champ de la science. Ici, comme partout, il faut qu'il y ait une immense déperdition de force. Quand on songe au vaste engloutissement de travaux et d'activité intellectuelle qui s'est fait, depuis trois siècles et de nos jours, dans les recueils périodiques, les revues, etc., Iravaux dont il reste souvent si peu de choses, on éprouve le même sentiment qu'en voyant la ronde éternelle des générations s'engloutir dans la tombe, en

se tirant par la main. Mais il faut qu'il en soit ainsi : car, si tout ce qui est dit et trouvé était assimilé du premier coup, ce serait comme si l'homme s'astreignait à ne prendre que du nutritif. Au bout de cent ans, un génie de premier ordre est réduit à deux ou trois pages. Les vingt volumes de ses œuvres complotes restent comme un développement nécessaire de sa pensée fondamentale. Un volume pour une idée ! Le xviii* siècle se résume pour nous en quelques pages exprimant ses tendances générales, son esprit, sa méthode ; tout cela est perdu dans des milHers de livres oubliés et criblés d'erreurs grossières. On remplirait la plus vaste bibliothèque des livres qu'a produits telle controverse, celle de la Réforme, celle du jansénisme, celle du thomisme. Toute cette dépense de force inteltectuelle n'est pas perdue^ si ces controverses ont fourni un atome à l'édifice de la pensée moderne. Une foule d'existences littéraires, en apparence perdues, ont été en effet utiles et nécessaires. Qui songe maintenant à tel grammairien d'Alexandrie, illustre de son temps? Et pourtant il n'est pas mort; car il a servi à esquisser Alexandrie, et Alexandrie demeure un fait immense dans l'histoire de l'humanité.

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