‹ Pages choisies des grands écrivainsChapitre 7 sur 59 · LE RÉYE DE PROSPERO · texte numérisé non relu

LE RÉYE DE PROSPERO

Peu m'importe. Je me survivrai en vous, mes disciples fidèles. Mes vérités sont de l'ordre de celles qui ne périssent pas. Quiconque voudra refaire mes expériences arrivera au même résultat que moi. L'ordre d'investigation quo j'ai ouvert peut être élargi indéfiniment. La distillation, que nous avons créée, amènera des analyses plus intimes encore. L'apparente variété do la matière sera ramenée à l'unité. On fera mieux alors que faire de l'or, insipide rêve de ceux qui ne conçoivent la science que comme un moyen de satisfaire leurs penchants grossiers. Les sots! ils ne voient pas que changer tout en plomb- serait la même chose que changer tout en or. Pour moi, j'aimerais autant savoir faire l'un que l'autre. Mais j'aimerais encore mieux savoir faire de la lumière avec de la boue, de l'esprit avec la matière. On y \àendra ; on comprendra la \ie, et sans pouvoir modifier ce qu'elle a d'essentiellement fragile, on rectiûera les voies souvent inutilement compliquées de la nature ; on corrigera des abus, restes d'un développement historique, que l'instinct n'a pas eu de motifs suffisants pour réformer. Une plus haute raison gouvernera le monde ; peut-être même un peu de justice finira par y pénétrer. On corrigera, du moins en détail, ce qu'il y a d'inique et de cruel dans les partis pris généraux de la création.

GOTESCALC.

Nos maîtres d'école de Poméranie nous disent, au contraire, que l'homme doit souffrir, que le grand crime est de vouloir faire les choses autrement que

Dieu ne les a faites. La réforme du monde n'est-elle pas la grande hérésie? Si le monde, comme le rêvent les réformateurs, était mieux que le monde tel qu'il existe, Dieu l'eût fait tout d'abord ainsi. On ne commande pas à Dieu ; on ne guérit pas malgré lui, on ne s'enrichit pas malgré lui.

PROSPERO

Réformons toujours. Si, comme le veulent vos docteurs, le mal incorrigible est la dernière part de Dieu dans la nature, cette part sera toujours assez large.

niLARIUS.

Ainsi la légendre populaire, en vous prôtant des miracles, ne fait en somme que matérialiser vos inspirations, donner une forme grossière à vos idées.

PROSPERO

Sans contredit. Par la science, l'homme ne prolongera pas considérablement le nombre de ses années ; mais, en quarante ans, il vi^Ta cent fois plus qu'autrefois en quatre-vingts. Il mourra dignement, au moment qu'il aura fixé. Dans chaque ville, de nombreux petits palais, ornés de rubans et de fleurs, offriront à l'homme épuisé ce que l'État lui doit avant tout, le moyen de se procurer une mort douce, accompagnée de sensations exquises. Ceux qui souffriront alors, ce sera parce qu'ils y auront consenti. L'homme saura le monde, il pénétrera le ciel. Cela vaudra mieux que de ressusciter pour deux jours, et, quelque doux

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