VI. — Le défilé de la Hache
Après le sacrifice, l'espoir de Carlhage renaît. Une abondante pluie remplit les citernes. iS'arr'Ilavas, trahissant les Mercenaires, entre dans la ville avec ses cavaliers, qui portent en croupe des sacs de farine. Haniilcar sort de Cartha^'c, et entraîne une partie des barbares à sa poursuite : le siège était levé. Mâtho, seul, ne voulut pas s'éloigner, et s'enferma dans Tunis avei: ses troupes. Les autres, trompés par les manœuvres d'Hamilcar, se laissèrent attirer dans le défilé de la Hache.
Les Barbares avaient tenté d'abord de l'envelopper par de petits détachements; il leur échappait toujours. Ils ne se quittèrent plus. Leur armée était de quarante mille hommes environ, et plusieurs fois ils eurent la jouissance de voir les Carthaginois reculer.
Ce qui les tourmentait, c'étaient les cavaliers de Narr Havas! Souvent, aux heures les plus lourdes, quand on avançait par les plaines en sommeillant sous le poids des armes, tout à coup une grosse ligne de poussière montait à l'horizon; des galops
accouraient, et du sein d'un nuage plein de prunelles flamboyantes, une pluie de dards se précipitait. Les Numides, couverts de manteaux blancs, poussaient de grands cris, levaient les bras en serrant des genoux leurs étalons cabrés, les faisaient tourner brusquement, puis disparaissaient. Ils avaient toujours à quelque distance, sur des dromadaires, des provisions de javelots, et ils revenaient plus terribles, hurlaient comme des loups, s'enfuyaient comme des vautours. Ceux des Barbares placés au bord des files tombaient un à un, — et l'on continuait ainsi jusqu'au soir, où l'on tâchait d'entrer dans les montagnes.
Bien qu'elles fussent périlleuses pour les éléphants, Hamilcar s'y engagea. Il suivit la longue chaîne qui s'étend depuis le promontoire Hermseum jusqu'au sommet du Zagouan. C'était, croyaient- ils, un moyen de cacher l'insuffisance de ses troupes. Mais l'incertitude continuelle où il les maintenait, finissait par les exaspérer plus qu'aucune défaite. Ils ne se décourageaient pas, et marchaient derrière lui.
Enfin, un soir, entre la Montagne-d'Argent et la Montagne-de-Plomb, au milieu de grosses roches, à l'entrée d'un défilé, ils surprirent un corps de vélites; et l'armée entière était certainement devant ceux-là, car on entendait un bruit de pas avec des clairons; aussitôt les Carthaginois s'enfuirent par la gorge. Elle dévalait dans une plaine ayant la forme d'un fer de hache et environnée de hautes falaises. Pour atteindre les vélites, les Barbares s'y élancèrent; tout au fond, parmi des bœufs qui
galopaient, d'autres Carthaginois couraient turnultueusenient. On aperrut un homme en manteau rouge, c'était le SulVète, on se le criait; un redoublement de fureur et de joie les emporta. Plusieurs, soit paresse ou prudence, étaient restés au seuil du défilé. Mais de la cavalerie, débouchant d'un bois, à coups de piques et de sabres, les rabattit sur les autres; et bientôt tous les Harbares lurent en bas, dans la plaine.
Puis, cette grande masse d'hommes ayant oscillé quelque temps, s'arrêta; ils ne découvraient aucune issue.
Ceux qui étaient le plus près du défilé revinrent en arrière; mais le passage avait entièrement disparu. On héla ceux de l'avant pour les faire continuer; ils s'écrasaient contre la montagne, et de loin ils invectivèrent leurs compagnons qui ne savaient pas retrouver la route.
En effet, à peine les lîarbares étaient-ils descendus, que des hommes, tapis derrière les roches, en les soulevant avec des poutres, les avaient renversées; et comme la pente était rapide, ces blocs énormes, roulant péle-mèle, avaient bouché l'étroit orifice complètement.
A l'autre extrémité de la plaine s'étendait un long couloir, çà et là fendu par des crevasses, et qui conduisait à un ravin montant vers le plateau supérieur où se tenait l'armée punique. Dans ce couloir, contre la paroi de la falaise, on avait d'avance disposé des échelles; et, protégés par les détours des crevasses, les vélites, avant d'être rejoints, purent les saisir et remonter. Plusieurs même s'engage-
rent jusqu'au bas de la ravine; on les tira avec des câbles, car le terrain en cet endroit était un sable mouvant et d'une telle inclinaison que, même sur les genoux, il eût été impossible de le gravir. Les Barbares, presque immédiatement, y arrivèrent. Mais une herse, haute de quarante coudées, et faite à la mesure exacte de l'intervalle, s'abaissa devant eux tout à coup, comme un rempart qui serait tombé du ciel.
Donc les combinaisons du Suffète avaient réussi. Aucun des Mercenaires ne connaissait la montagne, et marchant à la tête des colonnes ils avaient entraîné les autres. Les roches, un peu étroites par la base, s'étaient facilement abattues ; et tandis que tous couraient, son armée, dans l'horizon, avait crié comme en détresse. Hamilcar, il est vrai, pouvait perdre ses vélites, la moitié seulement y resta. Il en eût sacrifié vingt fois davantage pour le succès d'une pareille entreprise.
Jusqu'au matin, les Barbares se poussèrent en files compactes d'un bout à l'autre de la plaine. Ils tâtaient la montagne avec leurs mains, cherchant à découvrir un passage.
Enfin le jour se leva; ils aperçurent partout autour d'eux une grande muraille blanche, taillée à pic. Et pas un moyen de salut, pas un espoir! Les deux sorties naturelles de cette impasse étaient fermées par la herse et par l'amoncellement des roches.
Alors, tous se regardèrent sans parler. Ils s'affaissèrent sur eux-mêmes, en se sentant un froid de glace dans les reins, et aux paupières une pesanteur accablante.
lis so relevèrent, et bondirent contre les roches. Mais les plus basses, pressées par le poids des autres, étiiient inébranlables. Ils tâchèrent de s'y cramponner pour atteindre au sommet; la foriTio ventrue de cos grosses masses repoussait toute prise. Ils voulurent fendre le terrain des deux cùlés de la gorge; leurs instruments se brisèrent. Avec les mâts des tentes, ils firent un grand feu : le feu ne pouvait pas brûler la montagne.
Ils revinrent sur la herse; elle était garnie de longs clous, épais comme des pieux, aigus comme les dards d'un porc-èpic et plus serrés que les crins d'une brosse. Mais tant de rage les animait qu'ils se précipitèrent contre elle. Les premiers y entrèrent jusqu'à l'échiné, les seconds renfluèrent par-dessus; et tout retomba, en laissant à ces horribles branches des lambeaux humains et des chevelures ensanglantées.
Quand le découragement se fut un peu calmé, on examina ce qu'il y avait de vivres. Les Mercenaires, dont les bagages étaient perdus, en possédaient à peine pour deux jours; et tous les autres s'en trouvaient dénués, — car ils attendaient un convoi promis par les villages du Sud.
Cependant des taureaux vagabondaient, ceux que les Carthaginois avaient lâchés dans la gorge afin d'attirer les Barbares. Ils les tuèrent à coups de lances; on les mangea, et les estomacs étant remplis, les pensées furent moins lugubres.
Le lendemain, ils égorgèrent tous les mulets, une quarantaine environ, puis on racla leurs peaux, on fit bouillir leurs entrailles, on pila les ossements,
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et ils ne désespéraient pas encore; l'armée de Tunis, prévenue sans doute, allait venir.
Mais le soir du cinquième jour, la faim redoubla; ils rongèrent les baudriers des glaives et les petites éponges bordant le fond des casques.
Ces quarante mille hommes étaient tassés dans l'espèce d'hippodrome que formait autour d'eux la montagne. Quelques-uns restaient devant la herse ou à la base des roches; les autres couvraient la plaine confusément. Les braves s'évitaient, et les timides recherchaient les braves, qui ne pouvaient pourtant les sauver.
On avait, à cause de leur infection, enterré vivement les cadavres des vélites; la place des fosses ne s'apercevait plus.
Tous les Barbares languissaient, couchés par terre. Entre leurs lignes, çà et là, un vétéran passait; et ils hurlaient des malédictions contre les Carthaginois, contre Hamilcar — et contre Mâtho, bien qu'il fût innocent de leur désastre; mais il leur semblait que leurs douleurs eussent été moindres s'ils les avaient partagées. Puis ils gémissaient; quelques-uns pleuraient tout bas, comme de petits enfants.
Ils venaient vers les capitaines et ils les suppliaient de leur accorder quelque chose qui apaisât leurs souffrances. Les autres ne répondaient rien, — ou, saisis de fureur, ils ramassaient une pierre et la leur jetaient au visage.
Plusieurs, en effet, conservaient soigneusement, dans un trou en terre, une réserve de nourriture, quelques poignées de dattes, un peu de farine; et
on mangeait cela pendant l;i nuit, en baissant la tète sous son manteau. Cleux (jui avaient des épées les gardaient nues dans leiiis mains; les plus déliants se tenaient debout, adossés contre la montagne.
Ils accusaient leurs cbefs et les menaraient. Autliarit(» ne craignait pas de se monti'er. Avec cette obstination de Harbare que rien ne rebute, vingt (bis par jour il s'avançait jusqu'au fond, vers les roches, espérant chaque ibis les trouver peut-être déplacées; et balançant ses lourdes épaules couvertes de fourrures, il rappelait à ses compagnons un ours qui sort de sa caverne, au printemps, pour voir si les neiges sont fondues.
Spendius, entouié de Grecs, se cachait dans une des crevasses; comme il avait peur, il fit répandre le bruit de sa mort.
Ils étaient maintenant d'une maigreur hideuse; leur peau se plaquait de marbrures bleuâtres. Le soir du neuvième jou^, trois Ibériens moururent.
Leurs compagnons, effrayés, quittèrent la place. On les dépouilla; et ces corps nus et blancs restèrent sur le sable, au soleil.
Alors des Garamantes se mirent lentement à rôder tout autour. C'étaient des hommes accoutumés à l'existence des solitudes et qui ne respectaient aucun dieu. Enfin le plus vieux de la troupe fit un signe, et se baissant vers les cadavres, avec leurs couteaux ils en prirent des lanières; puis, accroupis sur les talons, ils mangeaient. Les autres regardaient de loin; on poussa des cris d'horreur; — beaucoup cependant, au fond de l'âme, jalousaient leur courage.
Au milieu de la nuit, quelques-uns de ceux-là se rapprochèrent, et, dissimulant leur désir,, ils en demandaient une mince bouchée, seulement pour essayer, disaient-ils. De plus hardis survinrent; leur nombre augmenta; ce fut bientôt une foule. Mais presque tous, en sentant cette chair froide au bord des lèvres, laissaient leur main retomber; d'autres, au contraire, la dévoraient avec délices.
Afin d'être entraînés par l'exemple, ils s'excitaient mutuellement. Tel qui avait d'abord refusé allait voir les Garamantes et ne revenait plus. Ils faisaient cuire les morceaux sur des charbons à la pointe d'une épée; on les salait avec de la poussière et l'on se disputait les meilleurs. Quand il ne resta plus rien des trois cadavres, les yeux se portèrent sur toute la plaine pour en trouver d'autres.
Mais ne possédait-on pas des Carthaginois, vingt captifs faits dans la dernière rencontre et que personne, jusqu'à présent, n'avait remarqués? Ils disparurent; c'était une vengeance d'ailleurs. — Puis, comme il fallait vivre, comme le goût de cette nourriture s'était développé, comme on se mourait, on égorgea les porteurs d'eau, les palefreniers, tous les valets des Mercenaires. Chaque jour on en tuait. Quelques-uns mangeaient beaucoup, reprenaient des forces et n'étaient plus tristes.
Bientôt cette ressource vint à manquer. Alors l'envie se tourna sur les blessés et les malades. Puisqu'ils ne pouvaient se guérir, autant les délivrer de leurs tortures; et, sitôt qu'un homme chancelait, tous s'écriaient qu'il était maintenant perdu et devait servir aux autres. Pour accélérer leur
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mort, on employait des ruses; on leur volait le dernier reste de leur immonde portion; comme |iar mé^Mrde on marchait sur eux; les amenuisants, pour faire croire à leur vigueur, tàcliairut d'étendre les bras, de se relever, de rire. Des gens évanouis se réveillaient au contact d'une lame ébréchée qui leur sciait un membre; — et ils tuaient encore, par férocité, sans besoin, pour assouvir leur fureur.
Un brouillard lourd et tiède, comme il en arrive dans ces régions à la fin de l'hiver, le quatorzième jour, s'abattit sur l'armée. Ce changement de la température amena des morts nombreuses, et la corruption se développait elfroyablement vite dans la chaude humidité retenue par les parois de la montagne. La bruine qui tombait sur les cadavres, en les amollissant, fit bientôt de toute la plaine une large pourriture. Des vapeurs blanchâtres flottaient au-dessus; elles piquaient les narines, pénétraient la peau, troublaient les yeux; et les Barbares croyaient entrevoir les souffles exhalés, les âmes de leurs compagnons. Un dégoût immense les accabla. Ils n'en voulaient plus, ils aimaient mieux mourir.
Deux jours après, le temps redevmt pur et la faim les reprit. Il leur semblait parfois qu'on leur arrachait l'estomac avec des tenailles. Alors ils se roulaient, saisis de convulsions, jetaient dans leur bouche des poignées de terre, se mordaient les bras et éclataient en rires frénétiques.
La soif les tourmentait encore plus , car ils n'avaient pas une goutte d'eau, les outres, depuis le neuvième jour, étant com[)lètement taries. Pour tromper le besoin, ils s'appliquaient sur la langue
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les écailles métalliques des ceinturons, les pommeaux en ivoire, les fers des glaives. D'anciens conducteurs de caravanes se comprimaient le ventre avec des cordes. D'autres suçaient un caillou. On buvait de l'urine refroidie dans les casques d'airain.
Et ils attendaient toujours l'armée de Tunis! La longueur du temps qu'elle mettait à venir, d'après leurs conjectures, certifiait son arrivée prochaine. D'ailleurs Màtho, qui était un brave, ne les abandonnerait pas.
ce Ce sera pour demain ! y> se disaient-ils ; et demain se passait.
Au commencement, ils avaient fait des prières, des vœux, pratiqué toutes sortes d'incantations. A présent ils ne sentaient, pour leurs Divinités, que de la haine, et, par vengeance, tâchaient de ne plus y croire.
Les hommes de caractère violent périrent les premiers; les Africains résistèrent mieux que les Gaulois. Zarxas, entre les Baléares, restait étendu tout de son long, les cheveux par-dessus le bras, inerte. Spendius trouva une plante à larges feuilles emplie d'un suc abondant, et, l'ayant déclarée vénéneuse afin d'en écarter les autres, il s'en nourrissait.
On était trop faible pour abattre, d'un coup de pierre, les corbeaux qui volaient. Quelquefois, lorsqu'un gypaète, posé sur un cadavre, le déchiquetait depuis longtemps déjà, un homme se mettait à ramper vers lui avec un javelot entre les dents. Il s'appuyait d'une main et, après avoir bien visé, il lançait son arme. La bête aux plumes blanches
troiihlt'e par le bruit, s'interrompait, rej^^ardait tout à l'entour d'un air tranquille, comme un cormoran sur un écueil, puis elle replongeait son hideux bec jaune; et l'homme déses[)éré retombait à plat ventre dans la poussière. Quel(iues-unsparvenai<Mit à découvrir des caméléons, des serpents. Mais ce (pii les faisait vivre, c'était l'amour de la vie. Ils tendaient leui- ;\me sur cette idée, exclusivement, — et se rattachaient à l'existence par un elTort de volonté qui la prolongeait.
Les plus stoïques se tenaient les uns près des autres, assis en rond, au milieu de la plaine, va et là, entre les morts; et, enveloppés dans leurs manteaux, ils s'abandonnaient silencieusement à leur tristesse.
Ceux qui étaient nés dans les villes se rappelaient des rues toutes retentissantes, des tavernes, des théâtres, des bains, et les boutiques des barbiers où l'on écoute des histoires. D'autres revoyaient des campagnes au coucher du soleiT, quand les blés jaunes ondulent et que les grands bœufs remontent les collines avec le soc des charrues sur le cou. Les voyageurs rêvaient à des citernes, les chasseurs à leurs forêts, les vétérans à des batailles; — et, dans la somnolence qui les engourdissait, leurs pensées se heurtaient avec l'emportement et la netteté des songes. Dos hallucinations les envahissaient tout à coup; ils cherchaient dans la montagne une porte pour s'enfuir et voulaient passer au travers. D'autres, croyant naviguer par une tempête, commandaient la manœuvre d'un navire, ou bien ils se reculaient épouvantés, apercevant, dans les nuages, des balail-
Ions puniques. Il y en avait qui se figuraient être à un festin, et ils chantaient.
Beaucoup, par une étrange manie, répétaient le même mot ou faisaient continuellement le même geste. Puis, quand ils venaient à relever la tête et à se regarder, des sanglots les étouffaient en découvrant l'horrible ravage de leurs figures. Quelquesuns ne souffraient plus, et, pour employer les heures, ils se racontaient les périls auxquels ils avaient échappé.
Leur mort à tous était certaine, imminente. Combien de fois n'avaient-ils pas tenté de s'ouvrir un passage! Quant à implorer les conditions du vainqueur, par quel moyen! ils ne savaient même pas où se trouvait Hamilcar.
Le vent soufflait du côté de la ravine. Il faisait couler le sable par-dessus la herse en cascades, perpétuellement; et les manteaux et les chevelures des Barbares s'en recouvraient comme si la terre, montant sur eux, avait voulu les ensevelir. Rien ne bougeait; l'éternelle montagne, chaque matin, leur semblait encore plus haute.
Quelquefois des bandes d'oiseaux passaient à tired'ailes, en plein ciel bleu, dans la liberté de l'air. Ils fermaient les yeux pour ne pas les voir.
On sentait d'abord un bourdonnement dans les oreilles, les ongles noircissaient, le froid gagnait la poitrine ; on se couchait sur le côté et l'on s'éteignait sans un cri.
Le dix-neuvième jour, deux mille Asiatiques étaient morts, quinze cents de l'Archipel, huit mille de la Libye, les plus jeunes des Mercenaires et des
trllnis complètes, — en tout vingt mille soMals, la moitié de l'armée.
Autliarite, qui n'avait plus que cinquaute (laulois, allait se faire tuer pour en finir, cpiand, au sonnnet de la montagne, en face de lui, il crut voir un homme.
Cet homme, à cause de l'élévation , ne paraissai t pas plus grand qu'un nain. C4opendant Autharite reconnut à son bras gauche un bouclier en forme de trèfle. 11 s'écria : a Un Carthaginois! 7) Et, dans la plaine, devant la herse et sous les roches, immédiatement tous se levèrent. Le soldat se promenait au bord du précipice; d'en bas les lîarbares le regardaient.
Spendius ramassa une tète de bœuf; puis, avec deux ceintures ayant composé un diadème, il le planta sur les cornes au bout d'une perche, en témoignage d'intentions pacifiques. Le Carthaginois disparut. Ils attendirent.
Enfin le soir, comme une pierre se détachant de la falaise, tout à coup il tomba d'en haut un baudrier. Fait de cuir rouge et couvert de broderie avec trois étoiles de diamants, il portait empreinte à son milieu la marque du Grand-Conseil : un cheval sous un palmier. C'était la réponse d'Hamilcar, le sauf-conduit qu'il envoyait.
Ils n'avaient rien à craindre; tout changement de fortune amenait la fin de leurs maux. Une joie démesurée les agita, ils s'embrassaient, pleuraient. Spendius, Autharite et Zarxas, quatre Italiotes, un Nègre et deux Spartiates s'olTrirent connue parlementaires. On les accepta tout de suite. Ils ne savaient cependant par quel moyen s'en aller.
Mais un craquement retentit dans la direction des roches; et la plus élevée, ayant oscillé sur ellemême, rebondit jusqu'en bas. En effet, si du côlé des Barbares elles étaient inébranlables, car il leur aurait fallu leur faire remonter un plan oblique (et d'ailleurs, elles se trouvaient tassées par l'étroitesse de la gorge), de l'autre, au contraire, il suffisait de les heurter fortement pour qu'elles descendissent. Les Carthaginois les poussèrent, et, au jour levant, elles s'avançaient dans la plaine comme les gradins d'un immense escalier en ruines.
Les Barbares ne pouvaient encore les gravir. On leur tendit des échelles; tous s'y élancèrent. La décharge d'une catapulte les refoula ; les Dix seulement furent emmenés.
Ils marchaient entre les Glinabares, et appuyaient leur main sur la croupe des chevaux pour se soutenir.
Maintenant que leur première joie était passée, ils commençaient à concevoir des inquiétudes. Les exigences d'Hamilcar seraient cruelles. Mais Spendius les rassurait.
(( C'est moi qui parlerai! » Et il se vantait de connaître les choses bonnes à dire pour le salut de l'armée.
Derrière tous les buissons, ils rencontraient des sentinelles en embuscade. Elles se prosternaient devant le baudrier que Spendius avait mis sur son épaule.
Quand ils arrivèrent dans le camp punique, la foule s'empressa autour d'eux, et ils entendaient
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C0!nme dos chiiclioloincnts, des rires. I.a porto d'iiiio tente s'oin lit.
Ilninilc.ir riait tout an fond, assis sur uncscahoau pn*'S d'une table basse on hrilhiit ini ^Haive rni. Des capitaines debout l'entouraient.
En apercevant ces bonniies, il lit un ^^este en arrière, puis il se pencba pour les examiner.
Ils avaient les pupilles extraordinairement dilatées, avec un grand cercle noir autour des yeux, qui se prolongeait jusqu'au bas de leurs oreilles; leurs nez bleuâtres saillissaient entre leurs joues creuses, fendillées par des rides profondes; la peau de leur corps, trop large pour leurs muscles, disparaissait sous une poussière de couleur ardoise; leurs lèvres se collaient contre leurs dents jaunes; ils exhalaient une infecte odeur; on aurait dit des tombeaux entr'ouverts, des sépulcres vivants.
Au milieu de la tente, il y avait sur une natte où les capitaines allaient s'asseoir, un plaide courges qui fumait. Les Barbares y attachaient leurs yeux en grelottant de tous les membres, et des larnnes venaient à leurs paupières. Us se contenaient, cependant.
Ilamilcar se détourna pour parler à quelqu'un. Alors ils se ruèrent dessus, tous, à plat ventre. Leurs visages trempaient dans la graisse, et le bruit de leur déglutition se mêlait aux sanglots de joie qu'ils poussaient. Plutôt par étonnement que par pitié, sans doute, on les laissa finir la gamelle Puis quand ils se furent relevés, Hamilcar commanda, d'un signe, à l'homme qui portait le beaudrier de parler. Spendius avait peur; il balbutiait.
Hamilcar, en l'écoutant, faisait tourner autour de son doigt une grosse bague d'or, celle qui avait empreint sur le baudrier le sceau de Garthage. Il la laissa tomber par terre; Spendius tout de suite la ramassa; devant son maître, ses habitudes d'esclave le reprenaient. Les autres frémirent, indignés de cette bassesse.
Mais le Grec haussa la voix, et rapportant les crimes d'Hannon, qu'il savait être l'ennemi de Barca, tâchant de l'apitoyer avec le détail de leurs misères et les souvenirs de leur dévouement, il parla pendant longtemps d'une façon rapide, insidieuse, violente même; à la fin, il s'oubliait, entraîné par la chaleur de son esprit.
Hamilcar répliqua qu'il acceptait leurs excuses. Donc la paix allait se conclure, et maintenant elle serait définitive! Mais il exigeait qu'on lui livrât dix des Mercenaires, à son choix, sans armes et sans tunique.
Ils ne s'attendaient pas à cette clémence; Spendius s'écria :
ce Oh! vingt, si tu veux, Maître!
— Non! dix me suffisent», répondit doucement Hamilcar.
On les fit sortir de la tente afin qu'ils pussent délibérer. Dès qu'ils furent seuls, Autharite réclama pour les compagnons sacrifiés, et Zarxas dit à Spendius :
(( Pourquoi ne l'as-tu pas tué? son glaive était là, près de toi !
— Lui! » fit Spendius; et il répéta plusieurs fois : Lui! lui! comme si la chose eût été impossible et Hamilcar quelqu'un d'immortel.
SALAMMnO 233
Tant de lassitude les accablait qu'ils s'otcndiront parterre, sur le dos, ne sachant fi (juoi S(î résoudre.
Spcndius les cn^j^a^eait à coder. Knfin, ils y consentirent, et ils rentrèrent.
Alors le SulVcte mit sa main dans les mains des dix Barbares tour à tour, en serrant leurs pouces; puis il la frotta sur son vêtement, car leur peau visqueuse causait au toucher une impression rude et molle, un fourmillement gras qui horripilait. Ensuite il leur dit :
(( Vous êtes bien tous les chefs des Barbares et vous avez juré peureux?
— Oui! répondirent-ils.
— Sans contrainte, du fond de l'àme, avec l'intention d'accomplir vos promesses? »
Ils assurèrent qu'ils s'en retournaient vers les autres pour les exécuter.
a Eh bien! reprit le Suiïéte, d'après la convention passée entre moi, Barca, et les ambassadeurs des Mercenaires, c'est vous que je choisis, et je vous garde! »
Spendius tomba évanoui sur la natte. Les Barbares, comme l'abandonnant, se resserrèrent les uns après les autres : et il n'y eut pas un mot, pas une plainte.
Leurs compagnons, qui les attendaient, ne les voyant pas revenir, se crurent trahis. Sans doute les parlementaires s'étaient donnés au SulTèle.
Ils attendirent encore deux jours; puis le matin du troisième leur résolution fut prise. Avec des cordes, des pics et des flèches disposées comme des échelons entre des lambeaux de toile, ils parvinrent
à escalader les roches; et laissant derrière eux les plus faibles, trois mille environ, ils se mirent en marche pour rejoindre l'armée de Tunis.
Au haut de la gorge s'étalait une prairie clairsemée d'arbustes ; les Barbares en dévorèrent les bourgeons. Ensuite ils trouvèrent un champ de fèves; et tout disparut comme si un nuage de sauterelles eût passé par là. Trois heures après, ils arrivèrent sur un second plateau, que bordait une ceinture de collines vertes.
Entre les ondulations de ces monticules, des gerbes couleur d'argent brillaient, espacées les unes des autres; les Barbares, éblouis par le soleil, apercevaient confusément, en dessous, de grosses masses noires qui les supportaient. Elles se levèrent, comme si elles se fussent épanouies. C'étaient des lances dans des tours, sur des éléphants effroyablement armés.
Outre l'épieu de leur poitrail, les poinçons de leurs défenses, les plaques d'airain qui couvraient leurs flancs, et les poignards tenus à leurs genouillères, — ils avaient au bout de leurs trompes un bracelet de cuivre où était passé le manche d'un large coutelas; partis tous à la fois du fond de la plaine, ils s'avançaient de chaque côté, parallèlement.
Une terreur sans nom glaça les Barbares. Ils ne tentèrent même pas de s'enfuir. Déjà ils se trouvaient enveloppés.
Les éléphants entrèrent dans cette masse d'hommes; et les éperons de leur poitrail la divisaient, les lances de leurs défenses la retournaient comme
des SOCS de charruos; ils coupaient, taillaient, hacliaicnt avec les l'aiix de leurs trompes; les tours, pleines de phalarifjucs, semblaient des volcans en marche; on ne distiiif^Miail (pi'un lar^e amas où les chairs humaines Taisaient des taches blanches, les morceaux d'airain des plaques grises, le sang des fusées rouges; les horribles animaux, passant au milieu de tout cela, creusaient des sillons noirs. Le plus furieux était conduit par un iNumide couronné d'un diadème de plumes. 11 lançait des javelots avec une vitesse elTrayaiUe, tout en jetant par intervalles un long sii'tlementaigu; — les grosses bètes, dociles comme des chiens, pendant le carnage tournaient un œil de son côté.
Leur cercle peu à peu se rétrécissait ; les B irbares, affaiblis, ne résistaient pas; bientôt les éléphants furent au centre de la plaine. L'espace leur manquait; ils se tassaient à demi cabrés, les ivoires s'entre-choquaient. Tout à coup Narr'Havas les apaisa, et tournant la croupe, ils s'en revinrent au trot vers les collines.
Cependant deux syntagmes s'étaient réfugiés à droite dans un pli du terrain, avaient jeté leurs armes, et tous à genoux vers les tentes puniques, ils levaient leurs bras pour implorer grâce.
On leur attacha les jambes et les mains; puis, quand ils furent étendus par terre les uns près des autres, on ramena les éléphants.
Les poitrines craquaient comme des coflVes que l'on brise; cliacun de leurs pas en écrasait deux; leurs gros pieds enfonçaient dans les corps avec un mouvement des hanches qui les faisait
paraître boiter. Ils continuaient, et allèrent jusqu'au bout.
Le niveau de la plaine redevint immobile. La nuit tomba. Hamilcar se délectait devant le spectacle de sa vengeance; mais soudain il tressaillit.
Ils voyaient, et tous voyaient à six cents pas de là, sur la gauche, au sommet d'un mamelon, des Barbares encore! En effet, quatre cents des plus solides, des Mercenaires étrusques, libyens et Spartiates, dès le commencement avaient gagné les hauteurs et jusque-là s'y étaient tenus incertains. Après ce massacre de leurs compagnons, ils résolurent de traverser les Carthaginois; déjà ils descendaient en colonnes serrées, d'une façon merveilleuse et formidable.
Un héraut leur fut immédiatement expédié. Le Suffète avait besoin de soldats; il les recevait sans condition, tant il admirait leur bravoure. Ils pouvaient même, ajouta l'homme de Garthage, se rapprocher quelque peu, dans un endroit qu'il leur désigna, et où ils trouveraient des vivres.
Les Barbares y coururent et passèrent la nuit à manger. Alors les Carthaginois éclatèrent en rumeurs contre la partialité du Sufïète pour les Mercenaires.
Céda-t-il à ces expansions d'une haine irrassasiable, ou bien était-ce un raffinement de perfidie? Le lendemain il vint lui-même sans épée, tête nue, dans une escorte de Clinabares, et il leur déclara qu'ayant trop de monde à nourrir, son intention n'était pas de les conserver. Cependant, comme il lui fallait des hommes et qu'il ne savait par quel
moyen choisir les bons, ils allaient se combattre à outrance; puis il admettrait les vainqueurs dans sa f^arde particulière. Cette niort-là en valait bien une autre; - et alors, écartant ses soldais fcar les (Hcndards puni(|ues cachaient aux M(;rcenaires l'horizon), il leur montra les cent qualre-vin;^4-douze éléphants de Narr'Havas Formant une scuh; lij^ne droite et dont les trompes brandissaient de larfçes fers, pareils à des bras de géant qui auraient tenu des haches sur leurs tètes.
Les Barbares s'entre-regardèrent silencieusement. Ce n'était pas la mort qui les faisait pdlir, mais l'horrible contrainte où ils se trouvaient réduits.
La communauté de leur existence avait établi entre ces hommes des amitiés profondes. Le camp, pour la plupart, remplaçait la patrie; vivant sans famille, ils reportaient sur un compagnon leur besoin de tendresse, et l'on s'endormait, côte à côte, sous le même manteau, à la clarté des étoiles.
Ils échangèrent leurs colliers et leurs pendants d'oreilles, cadeaux qu'ils s'étaient faits autrefois, après un grand péril, dans des heures d'ivresse. Tous demandaient à mourir, et aucun ne voulait frapper. On en voyait un jeune, çà et là, qui disait à un autre dont la barbe était grise : « Non! non, tu e% le plus robuste! Tu nous vengeras, tue- moi ! » et l'homme répondait : a J'ai moins d'années à vivre! Frappe au cœur, et n'y pense plus! » Les frères se contemplaient les deux mains serrées, et l'ami faisait à son ami des adieux éternels, debout, en pleurant sur son épaule.
Ils retirèrent leurs cuirasses pour que la pointe
des glaives s'enfonçât plus vite. Alors parurent les marques des grands coups qu'ils avaient reçus pour Garthage; on aurait dit des inscriptions sur des colonnes.
Ils se mirent sur quatre rangs égaux à la façon des gladiateurs, et ils commencèrent par des engagements timides. Quelques-uns même s'étaient bandé les yeux, et leurs glaives ramaient dans l'air, doucement, comme des bâtons d'aveugle. Les Carthaginois poussèrent des huées en leur criant qu'ils étaient des lâches. Les Barbares s'animèrent, et bientôt le combat fut général, précipité, terrible.
Parfois deux hommes s'arrêtaient tout sanglants, tombaient dans les bras l'un de l'autre et mouraient en se donnant des baisers. Aucun ne reculait. Ils se ruaient contre les lames tendues. Leur délire était si furieux que les Carthaginois, de loin, avaient peur.
Enfin ils s'arrêtèrent. Leurs poitrines faisaient un grand bruit rauque, et l'on apercevait leurs prunelles entre leurs longs cheveux qui pendaient comme s'ils fussent sortis d'un bain de pourpre. Plusieurs tournaient sur eux-mêmes, rapidement, tels que des panthères blessées au front. D'autres se tenaient immobiles en considérant un cadavre à leurs pieds; puis, tout à coup, ils s'arrachaient le visage avec les ongles, prenaient leur glaive à deux mains et se l'enfonçaient dans le ventre.
Il en restait soixante encore. Ils demandèrent à boire. On leur cria de jeter leurs glaives; et quand ils les eurent jetés, on leur apporta de l'eau.
Pendant qu'ils buvaient la figure enfoncée dans
les vases, soixante Cartliaj^nnois, sautant sur eux, les tuèrent avec des slyhîts, dans le dos.
Ilainilcar avait fait cola pour complaire aux instincts de son armée, et, par cette trahison, l'attacher à sa personne.
Donc la guerre était finie; du moins il le croyait; Màtho ne résisterait pas; dans son impatience, le SufTète ordonna tout de suite le départ.
Bientôt Tunis est assiéf,'!'; : H;imion et Nair'Havcis ont joint leurs troupes à celles dlianiiicar. A peine arrivé, le Suffète a fait crucifier les dix ota^'es les uns près des autres, sur un monticule, en face de la ville. Kt ils agonisaient, pendant que Màllio écrasait liannon, dans une sortie subite.
Quelques-uns, évanouis d'abord, venaient de se ranimer sous la fraîcheur du vent; mais ils restaient le menton sur la poitrine, et leur corps descendait un peu, malgré les clous de leurs bras fixés plus haut que leur tête; de leurs talons et de leurs mains, du sang tombait par grosses gouttes, lentement, comme des branches d'un arbre tombent des fruits mûrs, — etCarthage, le golfe, les montagnes et les plaines, tout leur paraissait tourner, tel qu'une immense roue; quelquefois, un nuage de poussière montant du sol les enveloppait dans ses tourbillons; ils étaient brûlés par une soif horrible, leur langue se retournait dans leur bouche, et ils sentaient sur eux une sueur glaciale couler, avec leur âme qui s'en allait.
Cependant, ils entrevoyaient à une profondeur infinie des rues, des soldats en marche, des balan-
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céments de glaives; et le tumulte de la bataille leur arrivait vaguement, comme le bruit de la mer à des naufragés qui meurent dans la mâture d'un navire. Les Italiotes, plus robustes que les autres, criaient encore; les Lacédémoniens, se taisant, gardaient leurs paupières fermées; Zarxas, si vigoureux autrefois, penchait comme un roseau brisé; l'Éthiopien, près de lui, avait la tête renversée en arrière par-dessus les bras de la croix; Autharite, immobile, roulait des yeux ; sa grande chevelure, prise dans une fente de bois, se tenait droite sur son front, et le râle qu'il poussait semblait plutôt un rugissement de colère. Quant à Spendius, un étrange courage lui était venu; maintenant il méprisait la vie, par la certitude qu'il avait d'un affranchissement presque immédiat et éternel, et il attendait la mort avec impassibilité.
Au milieu de leur défaillance, quelquefois ils tressaillaient à un frôlement de plumes, qui leur passait contre la bouche. De grandes ailes balançaient des ombres autour d'eux, des croassements claquaient dans l'air; et comme la croix de Spendius était la plus haute, ce fut sur la sienne que le premier vautour s'abattit. Alors il tourna son visage vers Autharite, et lui dit lentement, avec un indéfinissable sourire :
ce Te rappelles-tu les lions sur la route de Sicca?
— C'étaient nos frères! » répondit le Gaulois en expirant.
Une dernière bataille détruit les barbares : Hamilcar, vainqueur, emmène Mâtho prisonnier à Carthage, où il le
iatfo Hnnc un nnnYtnt
jette dans un cachot.
SALAMMno 2 H
Le lendemain, à la niTMiie heure, le dernier des hommes restés dans le détilé de la Hache expirait.
Le jour que leurs compactions étaient parlis, des y.u'ièces qui s'en roloui'iiaicnt avaient fait éhouler les roches, et ils les avaient nourris (piehpie temps.
Les Barhares s'attendaient toujours ;\ voir paraître Màtho, — et ils ne voulaient point quitter la montagne par découragement, par langncni-, par cette ohstination des malades qui se refusent à changer de place; enfin les provisions épuisées, les Zuaèces s'en allèrent. On savait qu'ils n'étaient plus que treize cents à peine, et l'on n'eut pas besoin, pour en finir, d'employer des soldats.
Les bétcs féroces, les lions surtout, depuis trois ans que la guerre durait, s'étaient multipliés. Narr- Havas avait fait une grande battue, puis courant sur eux, après avoir attaché des chèvres de distance en distance, il les avait poussés vers le défdé de la Hache; — et tous maintenant y vivaient, quand arriva l'homme envoyé par les Anciens pour savoir ce qui restait des Barbares.
Sur l'étendue de la plaine, des lions et des cadavres étaient couchés, et les morts se confondaient avec des vêtements et des armures. A presque tous le visage ou bien un bras manquait; quelquesuns paraissaient intacts encore; d'autres étaient desséchés complètement et des crânes poudreux emplissaient des casques; des pieds qui n'avaient plus de chair sortaient tout droit des cnémides, des squelettes gardaient leurs manteaux ; des ossements, nettoyés par le soleil, faisaient des taches luisantes
au milieu du sable.
IG
Les lions reposaient la poitrine contre le sol et les deux pattes allongées, tout en clignant leurs paupières sous l'éclat du jour, exagéré par la réverbération des roches blanches. D'autres, assis sur leur croupe, regardaient fixement devant eux; ou bien, à demi perdus dans leurs grosses crinières, ils dormaient roulés en boule, et tous avaient l'air repus, las, ennuyés. Ils étaient immobiles comme la montagne et comme les morts. La nuit descendait; de larges bandes rouges rayaient le ciel à l'occident.
Dans un de ces amas qui bosselaient irrégulièrement la plaine, quelque chose de plus vague qu'un spectre se leva. Alors un des lions se mit à marcher, découpant avec sa forme monstrueuse une ombre noire sur le fond du ciel pourpre; — quand il fut tout près de l'homme, il le renversa, d'un seul coup de patte.
Puis étalé dessus à plat ventre, du bout de ses crocs, lentement, il étirait les entrailles.
Ensuite il ouvrit sa gueule toute grande, et durant quelques minutes il poussa un long rugissement, que les échos de la montagne répétèrent, et qui se perdit enfin dans la solitude.
Tout à coup, de petits graviers roulèrent d'en haut. On entendit un frôlement de pas rapides, — et du côté de la herse, du côté de la gorge, des museaux pointus, des oreilles droites parurent; des prunelles fauves brillaient. C'étaient les chacals arrivant pour manger les restes.
Le Carthaginois, qui regardait penché au haut du précipice, s'en retourna.
SALAMMDO 243
Vn. — La mort de Mâtho.
Cartilage était en joie, — une joie profonde, universelle, démesurée, frénétique; on avait bouché les trous des ruines, repeint les statues des Dieux, des branches de myrte parsemaient les rues, au coin des carrefours l'encens fumait, et la multitude sur les terrasses faisait, avec ses vêtements bigarrés, comme des tas de fleurs qui s'éi)anouissaient dans Tair.
Le continuel glapissement des voix était dominé par le cri des porteurs d'eau arrosant les dalles; des esclaves d'Hamilcar offraient, en son nom, de l'orge grillée et des morceaux de viande crue; on s'abordait; on s'embrassait en pleurant; les villes tyriennes étaient prises, les Nomades dispersés, tous les Barbares anéantis. L'Acropole disparaissait sous des velariums de couleurs; les éperons des trirèmes, alignés en dehors du môle, resplendissaient comme une digue de diamants; partout on sentait l'ordre rétabli, une existence nouvelle qui recommençait, un vaste bonheur épandu : c'était le jour du mariage de Salammbô avec le roi des Numides.
Sur la terrasse du temple de Kliamon, de gigantesques orfèvreries chargeaient trois longues tables où allaient s'asseoir les Prêtres, les Anciens, et les Riches, et il y en avait une quatrième plus haute, pour Hamilcar, pour Narr'Havas et pour elle; car Salammbô, par la restitution du voile, ayant sauvé la Patrie, le peuple faisait de ses noces une réjouis-
sance nationale, et en bas, sur la place, il attendait qu'elle parût.
Mais un autre désir, plus acre, irritait son impatience : la mort de Mâtho était promise pour la cérémonie.
On avait proposé d'abord de l'écorcher vif, de lui couler du plomb dans les entrailles, de le faire mourir de faim ; on l'attacherait contre un arbre, et un singe, derrière lui, le frapperait sur la tête avec une pierre; il avait offensé Tanit, les Cynocéphales de Tanit la vengeraient. D'autres étaient d'avis qu'on le promenât sur un dromadaire, après lui avoir passé en plusieurs endroits du corps des mèches de lin trempées d'huile; — et ils se plaisaient à l'idée du grand animal vagabondant par les rues avec cet homme qui se tordrait sous les feux comme un candélabre agité par le vent.
Mais quels citoyens seraient chargés de son supplice et pourquoi en frustrer les autres? On aurait voulu un genre de mort où la ville entière participât, et que toutes les mains, toutes les armes, toutes les choses carthaginoises, et jusqu'aux dalles des rues et aux flots du golfe pussent le déchirer, l'écraser, l'anéantir. Donc les Anciens décidèrent qu'il irait de sa prison à la place de Khamon, sans aucune escorte, les bras attachés dans le dos; et il était défendu de le frapper au cœur pour le faire vivre plus longtemps, de lui crever les yeux, afin qu'il pût voir jusqu'au bout sa torture, de rien lancer contre sa personne et de porter sur elle plus de trois doigts d'un seul coup.
Bien qu'il ne dût paraître qu'à la fin du jour,
quolqiiefois on (Toy.iit l'apercevoir, et la foule se précipitait vers l'Acropole, les rues se vidaient, puis elle revenait avec un Ion;,' murmure. Des gens, depuis la veille, se tenaient debout à la m(^me place, et de loin ils s'inter[)ellaient en se montrant leurs ongles, qu'ils avaient laissés croître pour les enfoncer mieux dans sa chair. D'autres se promenaient agités; qutîlques-uns étaient i)àles comme s'ils avaient attendu leur propre exécution.
Tout à coup, derrière les Mappales, de hauts éventails de plumes se levèrent au-dessus des tètes. C'était Salammbô qui sortait de son palais; un soupir d'allégement s'exhala.
Mais le cortèiie fut loniîtemps à venir; il marchait pas à pas.
D'abord défdèrent les prêtres des Pat.-oques, puis ceux d'Eschmoûn, ceux de Meikarth et tous les autres collèges successivement, avec les mêmes insignes et dans le même ordre qu'ils avaient observé lors du sacrifice. Les pontifes de Moloch passèrent le front baissé, et la multitude, par une espèce de remords, s'écartait d'eux. Mais les prêtres de la Rabetna s'avançaient d'un pas lier, avec des lyres à la main; les prêtresses les suivaient dans des robes transparentes de couleur jaune ou noire, en poussant des cris d'oiseau, en se tordant comme des vipères; ou bien au son des flijtes, elles tournaient pour imiter la danse des étoiles, et leurs vêtements légers envoyaient dans les rues des boulTées de senteurs molles.
Les collèges, à mesure qu'ils arrivaient, se rangeaient dans les cours du temple, sui les galeries
extérieures et le long des doubles escaliers qui montaient contre les murailles, en se rapprochant par le haut. Des files de robes blanches apparaissaient entre les colonnades, et l'architecture se peuplait de statues humaines, — immobiles comme les statues de pierre.
Puis survinrent les maîtres des finances, les gouverneurs des provinces et tous les Riches. Il se fit en bas un large tumulte. Des rues avoisinantes la foule se dégorgeait, des hiérodoules la repoussaient à coups de bâtons; et au milieu des Anciens, couronnés de tiares d'or, sur une litière que surmontait un dais de pourpre, on aperçut Salammbô.
Alors s'éleva un immense cri ; les cymbales et les crotales sonnèrent plus fort, les tambourins tonnaient, et le grand dais de pourpre s'enfonça entre les deux pylônes.
Il reparut au premier étage. Salammbô marchait dessous, lentement; puis elle traversa la terrasse pour aller s'asseoir, au fond, sur une espèce de trône taillé dans une carapace de tortue. On lui avançait sous les pieds un escabeau d'ivoire à trois marches; au bord de la première, deux enfants nègres se tenaient à genoux, et quelquefois elle appuyait sur leur tête ses deux bras, chargés d'anneaux trop lourds.
Des chevilles aux hanches, elle était prise dans un réseau de mailles étroites imitant les écailles d'un poisson et qui luisaient comme de la nacre; une zone toute bleue serrait sa taille. Elle avait une coiffure faite avec des plumes de paon étoilées de pierreries; un large manteau, blanc comme de la
neige, retombait derrière elle, — et les coudes au corps, les genoux serrés, avec des cercles de diamants au haut des bras, elle restait toute droite, dans une attitude huMalique.
Sur deux sièges plus bas étaient son père et son époux. Narr'Havas, babillé d'une simarre blonde, portait sa couronne de sel gemme d'où s'échappaient deux tresses de cheveux, tordues comme des cornes d'Ammon; et Hamilcar, en tunique violette brochée de pampres d'or, gardait à son flanc un glaive de bataille.
Dans l'espace que les tables enfermaient, le python du temple d'KschmoCin, couché par terre, entre des flaques d'huile rose, décrivait, en se mordant la queue, un grand cercle noir. Il y avait au milieu du cercle une colonne de cuivre supportant un œuf de cristal; et, comme le soleil frappait dessus, des rayons de tous les côtés en partaient.
Derrière Salammbô se développaient les prêtres de Tanit en robe de lin; les Anciens, à sa droite, formaient, avec leurs tiares, une grande ligne d'or, et, de l'autre côté, les Riches, avec leurs sceptres d'émeraude, une grande ligne verte, — tandis que, tout au fond, où étaient rangés les prêtres de Moloch, on aurait dit, à cause de leurs manteaux, une muraille de pourpre. Les autres collèges occupaient les terrasses inférieures. La multitude encombrait les rues. Elle remontait sur les maisons et allait, par longues files, jusqu'au liant de l'Acropole. Ayant ainsi le peuple à ses pieds, le firmament sur sa tête, et autour d'elle l'immensité de la mer, le golfe, les montagnes et les perspectives des pro-
vinces, Salammbô resplendissante se confondait avec Tanit et semblait le génie même de Garthage, son âme corporifiée.
Le festin devait durer toute la nuit, et des lampadaires à plusieurs branches étaient plantés, comme des arbres, sur les tapis de laine peinte qui enveloppaient les tables basses. De grandes buires délectrum, des amphores de verre bleu, des cuillères d'écaillé et des petits pains ronds se pressaient dans la double série des assiettes à bordure de perles; des grappes de raisin avec leurs feuilles étaient enroulées comme des thyrses à des ceps d'ivoire; des blocs de neige se fondaient sur des plateaux d'ébène, et des limons, des grenades, des courges et des pastèques faisaient des monticules sous les hautes argenteries; des sangliers, la gueule ouverte, se vautraient dans la poussière des épices; des lièvres, couverts de leurs poils, paraissaient bondir entre les fleurs; des viandes composées emplissaient des coquilles ; les pâtisseries avaient des formes symboliques; quand on retirait les cloches des plats, il s'envolait des colombes.
Cependant les esclaves, la tunique retroussée, circulaient sur la pointe des orteils; de temps à autre les lyres sonnaient un hymne, ou bien un chœur de voix s'élevait. La rumeur du peuple, continue comme le bruit de la mer, flottait vaguement autour du festin et semblait le bercer dans une harmonie plus large ; quelques-uns se rappelaient le banquet des Mercenaires; on s'abandonnait à des rêves de bonheur; le soleil commençait .à descendre, et le croissant de la lune se levait déjà dans l'autre partie
du ciel. Mais Salammbô, comme si quelcfirun l'eût appelée, tourna la tète; le peuple, qui la rej^ardait, suivit la direction d«; ses yeux.
Au sommet de l'Acropole, la porte du cacliot, taillé dans le roc au pied du temple, venait de s'ouvrir; cl, dans ce trou noir, un hummc sur le seuil était debout.
Il en sortit courbé en deux, avec l'air effaré des bêtes fauves (juand on les rend libres tout à coup.
La lumière l'èblouissait; il resta quelque temi)S immobile. Tous l'avaient reconnu et ils retenaient leur haleine.
Le corps de cette victime était pour eux une chose particulière et décorée d'une splendeur presque religieuse. Ils se penchaient pour le voir, les femmes surtout. Elles brûlaient de contempler celui qui avait fait mourir leurs enfants et leurs époux.
Enfin il s'avança; alors l'étourdissement de la surprise s'évanouit. Quantité de bras se levèrent et on ne le vit plus.
L'escalier de l'Acropole avait soixante marches. Il les descendit comme s'il eût roulé dans un torrent, du haut d'une montagne; trois fois on l'aperçut qui bondissait, puis en bas, il retomba sur les deux talons.
Ses épaules saignaient, sa poitrine iialelait à larges secousses; et il faisait, pour rompre ses liens, de tels efforts que ses reins nus se gonflaient comme des tronçons de serpent.
De l'endroit où il se trouvait, plusieurs rues partaient devant lui. Dans chacune d'elles, un triple rang de chaînes en bronze, fixées au nombril des
Dieux-Pataeques, s'étendait d'un bout à l'autre, parallèlement : la foule était tassée contre les maisons, et, au milieu, des serviteurs des Anciens se promenaient en brandissant des lanières.
Un d'eux le poussa en avant, d'un grand coup; Mâtho se mit à marcher.
Ils allongeaient leurs bras par-dessus les chaînes, en criant qu'on lui avait laissé le chemin trop large; et il allait, palpé, piqué, déchiqueté par tous ces doigts; lorsqu'il était au bout d'une rue, une autre apparaissait; plusieurs fois il se jeta de côté pour les mordre, on s'écartait bien vite, les chaînes le retenaient, et la foule éclatait de rire.
Un enfant lui déchira l'oreille; une jeune fille, dissimulant sous sa manche la pointe d'un fuseau, lui fendit la joue; on lui enlevait des poignées de cheveux, des lambeaux de chair; d'autres, avec des bâtons où tenaient des éponges imbibées d'immondices, lui tamponnaient le visage. Du côté droit de sa gorge, un flot de sang jaillit; aussitôt le délire commença. Ce dernier des Barbares leur représentait tous les Barbares, toute l'armée; ils se vengeaient sur lui de leurs désastres, de leurs terreurs, de leurs opprobres. La rage du peuple se développait en s'assouvissant; les chaînes trop tendues se courbaient, allaient se rompre; ils ne sentaient pas les coups des esclaves frappant sur eux pour les refouler; d'autres se cramponnaient aux saillies des maisons; toutes les ouvertures dans les murailles étaient bouchées par des tètes; et le mal qu'ils ne pouvaient lui faire, ils le hurlaient.
C'étaient des injures atroces, immondes^ avec des
encoiiraj]fements ironiciiies et ilos iinpn'cations; et coimiu; ils n'avaient pas assr/. de; sa doiihîur présenti\ ils lui (mi aiinonraicMit d'autres plus terribles encore pour l'élei-nilé.
Ce vaste aboiement emplissait Garthage, avec une continuité stupide. Souvent une seule syllabe, — une intonation rauque, profonde, lrén«Hique, — était répétée durant quehiues minutes par le peuple entier. De la base au sommet les murs en vibraient, et les deux parois de la rue semblaient à Màtbo venir contre lui et l'enlever du sol, comme deux bras immenses qui l'étouiïaient dans l'air.
Cependant il se souvenait d'avoir, autrefois, éprouvé quelque chose de pareil. C'était la même foule sur les terrasses, les mêmes reL,'ards, la même colère; mais alors il marchait libre, tous s'écartaient, un Dieu le recouvrait*; et ce souvenir, peu à peu se précisant, lui apportait une tristesse écrasante. Des ombres passaient devant ses yeux; la ville tourbillonnait dans sa tête, son sang ruisselait par une blessure de sa hanche, il se sentait mourir; ses jarrets plièrent, et il s'affaissa tout doucement sur les dalles.
Quelqu'un alla prendre, au péristyle du temple de Melkarth, la barre d'un trépied rougie par des charbons, et, la glissant sous la première chaîne, il l'appuya contre sa plaie. On vit la chair fumer; les huées du peuple étouffèrent sa voix; il était debout.
1. Il portait le Zaïmph, le voile de Tanil, «ju'il avait dérobé dans le temple.
Six pas plus loin, et une troisième, une quatrième fois encore il tomba; toujours un supplice nouveau le relevait. On lui envoyait avec des tubes des gouttelettes d'huile bouillante; on sema sous ses pas des tessons de verre; il continuait à marcher. Au coin de la rue de Sateb, il s'accota sous l'auvent d'une boutique, le dos contre la muraille, et n'avança plus.
Les esclaves du Conseil le frappèrent avec leurs fouets en cuir d'hippopotame, si furieusement et pendant si longtemps que les franges de leur tunique étaient trempées de sueur. Màtho paraissait insensible; tout à coup, il prit son élan, et il se mit à courir au hasard, en faisant avec ses lèvres le bruit des gens qui grelottent par un grand froid. Il enfila la rue des Boudés, la rue de Sœpo, traversa le Marché-aux-Herbes et arriva sur la place de Khamon.
Il appartenait aux prêtres, maintenant; les esclaves venaient d'écarter la foule; il y avait plus d'espace. Mâtho regarda autour de lui, et ses yeux rencontrèrent Salammbô.
Lès le premier pas qu'il avait fait, elle s'était levée; puis involontairement, à mesure qu'il se rapprochait, elle s'était avancée peu à peu jusqu'au bord de la terrasse; et bientôt, toutes les choses extérieures s'efîaçant, elle n'avait aperçu que Mâtho. Un silence s'était fait dans son âme, — un de ces abîmes où le monde entier disparaît sous la pression d'une pensée unique, d'un souvenir, d'un regard. Cet homme, qui marchait vers elle, l'attirait.
Il n'avait plus, sauf les yeux, d'apparence hu-
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maine; c'était une loii^nio forme cornplôlcrncnl rouge; ses liens rompus peiidaiciit le long de ses cuisses, mais on ne li's ilisliiiguait pas des tendons de ses poignets tout dénudés; sa bouche restait grande ouverte; de ses orbites sortaient deux llammes qui avaient l'air de monter juscpi'à ses cheveux; — et le misérable marchait toujours!
Il arriva juste au pied de la terrasse Salanunbô était penchée sur la balustrade; ces elVroyabies prunelles la contemplaient, et la conscience lui surgit de tout ce qu'il avait soulTert pour elle... A ce moment-là, Mâtho eut un gr-and tressaillement; elle allait crier. Il s'abattit à la renverse et ne bougea plus.
Salanunbô, presque évanouie, fut reportée sur son trône par les prêtres s'empressant autour d'elle. Ils la félicitaient; c'était son œuvre. Tous battaient des mains et trépignaient, en hurlant son nom.
Un homme s'élança sur le cadavre. Bien qu'il fût sans barbe, il avait à l'épaule le manteau des prêtres de Moloch, et à la ceinture l'espèce de couteau leur servant à dépecer les viandes sacrées et que terminait, au bout du manche, une spatule d'or. D'un seul coup il fendit la poitrine de Mâtho, puis en arracha le cœur, le posa sur la cuiller; et Schahabarini, levant son bras, l'offrit au soleil.
Le soleil s'abaissait derrière les flots; ses rayons arrivaient comme de longues flèches sur le cœur tout rouge. L'astre s'enfonçait dans la mer à mesure que les battements diminuaient; à la dernière palpitation, il disparut.
Alors, depuis le golfe jusqu'à la lagune et de
l'isthme jusqu'au phare, dans toutes les rues, sur toutes les maisons et sur tous les temples, ce fut un seul cri; quelquefois il s'arrêtait, puis recommençait; les édifices en tremblaient; Garthage était comme convulsée dans le spasme d'une joie tilanique et d'un espoir sans bornes.
Narr'Havas , enivré d'orgueil , passa son bras gauche sous la taille de Salammbô, en signe de possession; et, de la droite, prenant une patère d'or, il but au génie de Garthage.
Salammbô se leva comme son époux, avec une coupe à la main, afin de boire aussi. Elle retomba, la tête en arrière, par-dessus le dossier du trône, — blême, raidie, les lèvres ouvertes, — et ses cheveux dénoués pendaient jusqu'à terre.
Ainsi mourut la fille d'Hamilcar pour avoir touché au manteau de Tanit *.
1. Lorsqu'elle s'en était enveloppée pour le rapporter du camp des barbares.