‹ Pages choisies des grands écrivainsChapitre 31 sur 54 · V. — Moloch · texte numérisé non relu

V. — Moloch

La guerre fut longue, avec des alternatives de succès et de revers pour les deux partis. Hamilcar, qui avait fini par prendre le commandement de l'armée, surprit de nuit le corps de Spendius au pont du Macar, à trois milles d'Utique. Mais après bien des marches, il finit par se trouver assiégé dans son camp, près d'Hippo-Zaryte, par les quatre chefs, Wâtho, Spendius, Narr'Havas, et le

Tinulois Aiitharito, (|iii avai»Mit niifin o\)6ri'i leur jonclioii. Luc vicloire le sauva. Salammbô, |)riiélrant dans la lonle de Millho, reconquit le zaïinph. Cependant ÎUirjuo et llippo- Zaryte se rendirent aux mercenaires. Ilamilcai- dut se retirer vers Carthage, qui fut bientôt assi«'gée. Spendius coupa les aqueducs. La ville, vip^oureusemenl assaillie, et prise par la soif, fut bientôt réduite à rextrémilé.

Alors les Carthaginois, en réfléchissant sur la cause de leurs désastres, se rappelèrent qu'ils n'avaient point expédié en Phénicie l'oUVande annuelle due à Mclkarth-Tyrion, et une immense terreur les prit. Les Dieux, indignés contre la République, allaient sans doute poursuivre leur vengeance.

On les considérait comme des maîtres cruels, que Ton apaisait avec des supplications et qui se laissaient corrompre à force de présents. Tous étaient faibles près de Moloch-le-dévorateur. L'existence, la chair même des hommes lui appartenait; — aussi pour la sauver, les Carthaginois avaient coutume de lui en oiïrir une portion qui calmait sa fureur. On brûlait des enfants au front ou à la nuque avec des mèches de laine; et cette façon de satisfaire le Baal rapportant aux prêtres beaucoup d'argent, ils ne manquaient i)as de la recommander comme plus facile et plus douce.

Mais cette fois il s'agissait de la République ellemême. Or, tout profit devant être acheté par une perte quelconque, toute transaction se réglant d'après le besoin du plus faible et l'exigence du plus fort, il n'y avait pas de douleur trop considérable pour le Dieu, puisqu'il se délectait dans les

plus horribles et que l'on était maintenant à sa discrétion. Il fallait donc l'assouvir complètement. Les exemples prouvaient que ce moyen-là contraignait le fléau à disparaître. D'ailleurs, ils croyaient qu'une immolation par le feu purifierait Carthage. La férocité du peuple en était d'avance alléchée. Puis, le choix devait exclusivement tomber sur les grandes familles.

Les Anciens s'assemblèrent. La séance fut longue. Hannon y était venu. Gomme il ne pouvait plus s'asseoir, il resta couché près de la porte, à demi perdu dans les franges de la haute tapisserie; et quand le pontife de Moloch leur demanda s'ils consentiraient à livrer leurs enfants, sa voix, tout à coup, éclata dans l'ombre comme le rugissement d'un Génie au fond d'une caverne. Il regrettait, disait-il, de n'avoir pas à donner de son propre sang, et il contemplait Hamilcar, en face de lui, à l'autre bout de la salle. Le Suiïète fut tellement troublé par ce regard qu'il en baissa les yeux *. Tous approuvèrent en opinant de la tête, successivement; et, d'après les rites, il dut répondre au grand-prêtre : « Oui, que cela soit. » Alors les Anciens décrétèrent le sacrifice par une périphrase traditionnelle, — parce qu'il y a des choses plus gênantes à dire qu'à exécuter.

La décision, presque immédiatement, fut connue dans Garthage; des lamentations retentirent. Partout on entendait les femmes crier; leurs époux les

1. A cause de son fils Hannibal, (|u'on vient de ramener à Carthage.

consolaient ou les invectivaient en leur faisant des ivinonlrances.

Mais trois heures aprns, une nouvelle plus extraordinaire se n'^pandit : le SulT«He avait trouvé des sources au bas de la falaise. On y courut. Des trous creusés dans le sable laissaient voir do l'eau; et déjà quelques-uns étendus à plat ventre y buvaient.

Haniilcar ne savait pas lui-niéine si c'était par un conseil des Dieux ou le vague souvenir d'une révélation que son père autrefois lui aurait faite; nnais en quittant les Anciens, il était descendu sur la plage, et, avec ses esclaves, il s'était mis à fouir le gravier.

Il donna des vêtements, des chaussures et du vin. Il donna tout le reste du blé qu'il gardait chez lui. Il fit même entrer la foule dans son palais, et il ouvrit les cuisines, les magasins et toutes les chambres, — celle de Salammbô exceptée. Il annonça que six mille Mercenaires gaulois allaient venir, et que le roi de Macédoine envoyait des soldats.

Mais, dès le second jour, les sources diminuèrent; le soir du troisième, elles étaient complètement taries. Alors le décret des Anciens circula de nouveau sur toutes les lèvres, et les prêtres de Moloch commencèrent leur besogne.

Des hommes en robes noires se présentèrent dans les maisons. Beaucoup d'avance les désertaient sous le prétexte d'une alTaire ou d'une friandise qu'ils allaient acheter; les serviteurs de Moloch survenaient et prenaient les enfants. D'autres les livraient eu.x-mémes, stupidement. Puis on les emmenait dans le temple de Tanit, où les prêtresses étaient

chargées jusqu'au jour solennel de les amuser et de les nourrir.

Ils arrivèrent chez Hamilcar tout à coup, et le trouvant dans ses jardins :

(( Barca! nous venons pour la chose que tu sais... ton fils! » Ils ajoutèrent que des gens l'avaient rencontré un soir de l'autre lune, au milieu des Mappales, conduit par un vieillard.

Il fut d'abord comme suffoqué. Mais bien vite comprenant que toute dénégation serait vaine, Hamilcar s'inclina; et il les introduisit dans la maison-de-commerce. Des esclaves accourus d'un signe en surveillaient les alentours.

Il entra dans la chambre de Salammbô tout éperdu. Il saisit d'une main Hannibal, arracha de l'autre la ganse d'un vêtement qui traînait, attacha ses pieds, ses mains, en passa l'extrémité dans sa bouche pour lui faire un bâillon et il le cacha sous le lit de peaux de bœuf, en laissant retomber jusqu'à terre une large draperie.

Ensuite il se promena de droite et de gauche; il levait les bras, il tournait sur lui-même, il se mordait les lèvres. Puis il resta les prunelles fixes et haletant comme s'il allait mourir.

Mais il frappa trois fois dans ses mains. Giddenem parut.

(( Écoute! dit-il, tu vas prendre parmi les esclaves un enfant mâle de huit à neuf ans avec les cheveux noirs et le front bombé! Amène-le! hâte-toi! »

Bientôt Giddenem rentra, en présentant un jeune garçon.

C'était un pauvre enfant, à la fois maigre et

bouffi; sa peau seml)lait f;ris;\tre comme rinfcct haillon suspendu à ses flancs; il baissait la tète dans ses épaules, et du revers de sa main frottait ses yeux, tout remplis do mouches.

Comment pourrait-on jamais le confondre avec llannibalî et le temps maiicpiait pour en ciioisir un autre! Ilamilcar regardait Giddenem; il avait envie de l'étranijfler.

« Va-t'en! » cria-t-il; le maître des esclaves s'enfuit.

Donc le mallieur qu'il redoutait depuis si longtemps était venu, et il chercliait avec des efforts démesurés s'il n'y avait pas une manière, un moyen d'y échapper.

Abdalonim, tout à coup, parla derrière la porte. On demandait le Suflete. Les serviteurs de Moloch s'impatientaient.

Ilamilcar retint un cri, comme à la brûlure d'un for rouge; et il recommença de nouveau à parcourir la cliambre, tel qu'un insensé. Puis il s'affaissa au bord de la balustrade et, les coudes sur ses genoux, il serrait son front dans ses deux poings fermés.

La vasque de porphyre contenait encore un peu d'eau claire pour les ablutions de Salammbô. Malgré sa répugnance et tout son orgueil, le Suiïèle y plongea l'enfant, et, comme un marchand d'esclaves, il se mit à le laver et à le frotter avec des strigiles et la terre rouge. Il prit ensuite, dans les casiers autour de la muraille, deux carrés de pourpre, lui en posa un sur la poitrine, l'autre sur le dos, et il les réunit contre ses clavicules par deux agrafes de diamants. Il versa un parfum sur sa tête,

il passa autour de son cou un collier d'électrum, et il le chaussa des sandales à talons de perles, — les propres sandales de sa fille! Mais il trépignait de honte et d'irritation ; Salammbô, qui s'empressait à le servir, était aussi pâle que lui. L'enfant souriait, ébloui par ces splendeurs, et même s'enhardissant, il commençait à battre des mains et à sauter quand Hamilcar l'entraîna.

Il le tenait par le bras, fortement, comme s'il avait eu peur de le perdre; et l'enfant, auquel il faisait mal, pleurait un peu tout en courant près de lui.

A la hauteur de l'ergastule, sous un palmier, une voix s'éleva, une voix lamentable et suppliante. Elle murmurait : ce Maître ! oh ! Maître ! »

Hamilcar se retourna, et il aperçut à ses côtés un homme d'apparence abjecte, un de ces misérables vivant au hasard dans la maison.

(( Que veux- tu? » dit le Suffète.

L'esclave, qui tremblait horriblement, balbutia :

(( Je suis son père ! »

Hamilcar marchait toujours; l'autre le suivait, les reins courbés, les jarrets fléchis, la tête en avant. Son visage était convulsé par une angoisse indicible, et les sanglots qu'il retenait l'étouffaient, tant il avait envie tout à la fois de le questionner et de lui crier : « Grâce ! »

Enfin il osa le toucher d'un doigt, sur le coude, légèrement.

(( Est-ce que tu vas le...? » Il n'eut pas la force d'achever, et Hamilcar s'arrêta, tout ébahi de cette douleur.

Il n'avait jamais pensé — tant l'abîme les séparant l'un do l'autre se trouvait immense — qu'il put y avoir entre eux rien de commun.

Gela même lui parut une sorU; d'outraj^e et comme un empiétement sur ses privilégies. Il répondit par un regard plus froid et plus lourd que la hache d'un bourreau; l'esclave s'évanouissant tomba dans la poussière, à ses pieds. Hamilcar enjamba par-dessus.

Les trois hommes en robes noires l'attendaient dans la grande salle, debout contre le disque de pierre. Tout de suite il déchira ses vêtements et il se roulait sur les dalles en poussant des cris aigus :

a Ah! pauvre petit Hannibal! oh! mon fils! ma consolation! mon espoir! ma vie! Tuez-moi aussi, emportez-moi! Malheur! malheur! » Il se labourait la face avec ses ongles, s'arracliait les cheveux et hurlait comme les pleureuses des funérailles. « Emmenez-le donc! je soulTre trop! allez-vous-en! tuez-moi comme lui. » Les serviteurs de Moloch s'étonnaient que le grand Hamilcar eût le cœur si faible. Ils en étaient presque attendris.

On entendit un bruit de pieds nus avec un râle saccadé, pareil à la respiration d'une béte féroce qui accourt; et sur le seuil de la troisième galerie, entre les montants d'ivoire, un homme apparut, blême, terrible, les bras écartés; il s'écria :

(( Mon enfant! »

Hamilcar, d'un bond, s'était jeté sur l'esclave; et en lui couvrant la bouche de sa main, il criait encore plus haut :

a C'est le vieillard qui l'a élevé! il l'appelle mon

enfant! il en deviendra fou! assez! assez! » Et, chassant par les épaules les trois prêtres et leur victime, il sortit avec eux, et un grand coup de pied referma la porte derrière lui.

Hamilcar tendit l'oreille pendant quelques minutes, craignant toujours de les voir revenir. Il songea ensuite à se défaire de l'esclave pour être bien sûr qu'il ne parlerait pas; mais le péril n'était point complètement disparu, et cette mort, si les Dieux s'en irritaient, pouvait se retourner contre son fils. Alors, changeant d'idée, il lui envoya par Taanach les meilleures choses de cuisine : un quartier de bouc, des fèves et des conserves de grenades. L'esclave, qui n'avait pas mangé depuis longtemps, se rua dessus; ses larmes tombaient dans les plats.

Hamilcar, revenu enfin près de Salammbô, dénoua les cordes d'Hannibal. L'enfant, exaspéré, le mordit à la main jusqu'au sang. Il le repoussa d'une caresse.

Pour le faire se tenir paisible, Salammbô voulut l'effrayer avec Lamia, une ogresse de Gyrène.

« Où donc est-elle? » demanda- t-il.

On lui conta que des brigands allaient venir pour le mettre en prison. Il reprit : ce Qu'ils viennent, et je les tue! »

Hamilcar lui dit alors l'épouvantable vérité. Mais il s'emporta contre son père, prétendant qu'il pouvait bien anéantir tout le peuple, puisqu'il était le maitre de Garthage.

Enfin, épuisé d'efforts et de colère, il s'endormit, d'un sommeil farouche. 11 parlait en rêvant, le dos appuyé contre un coussin d'écarlate; sa tête retom-

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bait un pou en arric're, et son petit bras, écarté do son corps, restait tout droit, d.in.s une attitude inipôrative.

Quand la nuit fut noire, Ilaiiiilcar l'iMilcva doucement et descendit sans llanibeau l'escalier des j^alères. En passant par la maison-de-commerce, il prit une confie de raisins avec une buire d'eau pure; l'enfant se réveilla devant la statue d'Alètes, dans le caveau de pierreries; et il souriait, — comme l'autre, — sur le bras de son père, à la lueur des clartés qui l'environnaient.

Ilamilcar était bien sûr qu'on ne pouvait lui prendre son fils. C'était un endroit impénétrable, communiquant avec le rivage par un souterrain que lui seul connaissait, et en jetant les yeux à l'entour il aspira une large bouffée d'air. Puis il le déposa sur un escabeau, près des boucliers d'or.

Personne, à présent, ne le voyait; il n'avait plus rien à observer; alors il se soulagea. Comme une mère qui retrouve son premier-né perdu, il se jeta surson fils; il l'étreignait contre sa poitrine, il riait et pleurait à la fois, l'appelait des noms les plus doux, le couvrait de baisers; le petit Ilannibal, elTrayé par cette tendresse terrible, se taisait maintenant.

Ilamilcar s'en revint à pas muets, en tàtant les murs autour de lui ; et il arriva dans la grande salle où la lumière de la lune entrait par une des fentes du dôme; au milieu, l'esclave, repu, dormait, couché tout de son long sur les pavés de marbre. Il le regarda, et une sorte de pitié l'émut. Du bout de nos cothurne, il lui avança un tapis sous la tète. Puis

il releva les yeux et considéra Tanit, dont le mince croissant brillait dans le ciel, et il se sentit plus fort que les Baals et plein de mépris pour eux.

Les dispositions du sacrifice étaient déjà commencées.

On abattit dans le temple de Moloch un pan de mur pour en tirer le dieu d'airain, sans toucher aux cendres de l'autel. Puis, dès que le soleil se montra, les hiérodoules le poussèrent vers la place de Khamon.

Il allait à reculons, en glissant sur des cylindres; ses épaules dépassaient la hauteur des murailles; du plus loin qu'ils l'apercevaient, les Carthaginois s'enfuyaient bien vite, car on ne pouvait contempler impunément le Baal que dans l'exercice de sa colère.

Une senteur d'aromates se répandit par les rues. Tous les temples à la fois venaient de s'ouvrir; il en sortit des tabernacles montés sur des chariots ou sur des litières que des pontifes portaient. De gros panaches de plumes se balançaient à leurs angles, et des rayons s'échappaient de leurs faîtes aigus, terminés par des boules de cristal, d'or, d'argent ou de cuivre.

C'étaient les Baalim chananéens, dédoublements du Baal suprême, qui retournaient vers leur principe, pour s'humilier devant sa force et s'anéantir dans sa splendeur.

Le pavillon de Melkarth, en pourpre fine, abritait une flamme de pétrole; entre les rideaux d'Eschmoûn, bleus comme l'éther, un python endormi faisait un cercle avec sa queue ; et les Dieux-

Patn:*qucs, tenus dans les bras de leurs prêtres, sem- Maioiit de farauds enfants emmaillotés, dont les talons frôlaient la terre.

pjisuite venaient toutes les formes inférieures de la divinité : Ikial-Samin, dieu des espaces célestes; lîaal-Peor, dieu des monts sacrés; Haal-Zeboub, dieu de la corruption, et ceux des pays voisins et des races congénères : l'ïarbal de la Libye, l'Adrammelech de la Glialdée, le Kijun des Syriens; Derceto, à ligure de vierge, rampait sur ses nageoires, et le cadavre de Tannnouz était traîné au milieu d'un catafalque, entre des flambeaux et des chevelures. Pour asservir les rois du firmament au Soleil et empêcher que leurs influences particulières ne gênassent la sienne, on brandissait au bout de longues perches des étoiles en méLal diversement coloriées; et tous s'y trouvaient, depuis le noir Nebo,génie de Mercure, jusqu'au hideux Rahab, qui est la constellation du Crocodile. Les Abaddirs, pierres tombées de la lune, tournaient dans des frondes en fils d'argent; de petits pains étaient portés sur des corbeilles par les prêtres de Gérés; d'autres amenaient leurs fétiches, leurs amulettes; des idoles oubliées reparurent; et même on avait pris aux vaisseaux leurs symboles mystiques, comme si Carthage eût voulu se recueillir tout entière dans une pensée de mort et de désolation.

Devant chacun des tabernacles, un homme tenait en équilibre, sur sa tête, un large vase où fumait de l'encens. Les nuages çà et là planaient, et l'on distinguait, dans ces grosses vapeure, les tentures, les pendeloques et les broderies des pavillons sacrés.

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Ils s'avançaient lentement, à cause de leur poids énorme. L'essieu des chars quelquefois s'accrochait dans les rues; alors les dévots profitaient de l'occasion pour toucher les Baalim avec leurs vêtements, qu'ils gardaient ensuite comme des choses saintes.

La statue d'airain. continuait à s'avancer vers la place de Khamon. Les Riches, portant des sceptres à pomme d'émeraude, partirent du fond de Mégara; les Anciens, coiffés de diadèmes, s'étaient assemblés dans Kinisdo, et les maîtres des finances, les gouverneurs des provinces, les marchands, les soldats, les matelots et la horde nombreuse employée aux funérailles, tous, avec les insignes de leur magistrature ou les instruments de leur métier, se dirigeaient vers les tabernacles qui descendaient de l'Acropole, entre les collèges des pontifes.

Par déférence pour Moloch, ils s'étaient ornés de leurs joyaux les plus splendides. Des diamants étincelaient sur les vêtements noirs; mais les anneaux trop larges tombaient des mains amaigries, — et rien n'était lugubre comme cette foule silencieuse où les pendants d'oreilles battaient contre des faces pâles, où les tiares d'or serraient des fronts crispés par un désespoir atroce.

Enfin le Baal arriva juste au milieu de la place. Ses pontifes, avec des treillages, disposèrent une enceinte pour écarter la multitude, et ils restèrent à ses pieds, autour de lui.

Les prêtres de Khamon, en robes de laine fauve, s'alignèrent devant leur temple, sous les colonnes du portique; ceux d'Eschmoûn, en manteaux de lin,

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avec des colliers à tèlos de coucoiiplia et des tiares pointues, s'établirent sur les marches de l'Acropole; les prêtres de Melkarth, eu tuuiijues violettes, prirent pour eux le côté de l'occident; les pré- Ires des Abaddirs, serrés dans des bandes d'étoiïes [)hry^iennes, se placèrent à l'orient; et l'on ranj^ea sur le coté du midi, avec les nécromanciens tout couverts de tatoua^^es, les hurleurs en manteaux rapiécés, les desservants des Patœques et les Yidonim, qui, pour connaître l'avenir, se mettaient dans la bouche un os de mort. Les prêtres de Gérés, habillés de robes bleues, s'étaient arrêtés, prudemment, dans la rue de Satlieb, et psalmodiaient à voix basse un thesmophorion en dialecte mégarien.

De temps eu temps, il arrivait des files d'hommes complètement nus, les bras écartés et tousse tenant par les épaules. Ils tiraient, des profondeurs de leur poitrine, une intonation rauque et caverneuse; leurs prunelles, tendues vers le colosse, brillaient dans la poussière, et ils se balançaient le corps à intervalles égaux, tous à la fois, comme ébranlés par un seul mouvement. Ils étaient si furieux que, pour établir Tordre, les hiérodoules, à coups de bâton, les firent se coucher sur le ventre, la face posée contre les treillages d'airain.

Cependant un feu d'aloès, de cèdre et do laurier brillait entre les jambes du colosse. Ses longues ailes enfonçaient leur pointe dans la Hamme; les onguents dont il était frotté coulaient comme de la sueur sur ses membres d'airain. Autour de la dalle ronde où il appuyait ses pieds, les enfants, enveloppés de voiles noirs, formaient un cercle immobile,

et ses bras démesurément longs abaissaient leurs paumes jusqu'à eux, comme pour saisir cette couronne et l'emporter dans le ciel.

Les Riches, les Anciens, les femmes, toute la multitude se tassait derrière les prêtres et sur les terrasses des maisons. Les grandes étoiles peintes ne tournaient plus; les tabernacles étaient posés par terre; et les fumées des encensoirs montaient perpendiculairement, telles que des arbres gigantesques étalant au milieu de l'azur leurs rameaux bleuâtres.

Plusieurs s'évanouirent; d'autres devenaient inertes et pétrifiés dans leur extase. Une angoisse infinie pesait sur les poitrines. Les dernières clameurs une à une s'éteignaient, — et le peuple de Carthage haletait, absorbé dans le désir de sa terreur.

Enfin le grand-prêtre de Moloch passa la main gauche sous les voiles des enfants, et il leur arracha du front une mèche de cheveux qu'il jeta sur les flammes. Alors les hommes en manteaux rouges entonnèrent l'hymne sacré :

ce Hommage à toi. Soleil ! roi des deux zones, créateur qui s'engendre. Père et Mère, Père et Fils, Dieu et Déesse, Déesse et Dieu! » Et leur voix se perdit dans l'explosion des instruments sonnant tous à la fois, pour étoufi'er les cris des victimes. Les scheminith à huit cordes, les kinnor, qui en avaient dix et les nebal, qui en avaient douze, grinçaient, sifflaient, tonnaient. Des outres énormes hérissées de tuyaux faisaient un clapotement aigu; les tariibou rins, battus à tours de bras, retentissaient de coups

sourds et rapides; et, malgré la fureur des clairons, les salsaliin claquaient, comme des ailes de sauterelle.

Les hiérodoules, avec un long crochet, ouvrirent les sept comi)artiments étages sur le corps du IJaal. Dans le plus haut, on introduise! de la farine; dans le second, deux tourterelles; dans le troisième, un singe; dans le quatrième, un bélier; dans le cinquième, une brebis; et, comme on n'avait pas de bteuf pour le sixième, on y jeta une peau tannée prise au sanctuaire. La sei)tièinc case restait béante.

Avant de rien entreprendre, il était bon d'essayer les bras du Dieu. De minces chaînettes partant de ses doigts gagnaient ses épaules et redescendaient par derrière, où des hommes, tirant dessus, faisaient monter, jusqu'à la hauteur de ses coudes, ses deux mains ouvertes qui, en se rapprocliant, arrivaient contre son ventre; elles remuèrent plusieurs fois de suite, à petits coups saccadés. Puis les instruments se turent. Le feu ronflait.

Les pontifes de Moloch se promenaient sur la grande dalle, en examinant la multitude.

Il fallait un sacrifice individuel, une oblation toute volontaire et qui était considérée comme entraînant les autres. Mais personne, jusqu'à présent, ne se montrait, et les sept allées conduisant des barrières au colosse étaient complètement vides. Alors, pour encourager le peuple, les prêtres tirèrent de leurs ceintures des poinçons et ils se balafraient le visage. On lit entrer dans l'enceinte les Dévoués, étendus sur terre, en dehors. On leur jeta un paquet d'horribles ferrailles et chacun choisit sa torture.

Ils se passaient des broches entre les seins; ils se fendaient les joues; ils se mirent des couronnes d'épines sur la tête; puis ils s'enlacèrent par les bras, et, entourant les enfants, ils formaient un autre grand cercle qui se contractait et s'élargissait. Ils arrivaient contre la balustrade, se rejetaient en arrière et recommençaient toujours, attirant à eux la foule par le vertige de ce mouvement tout plein de sang et de cris.

Peu à peu, des gens entrèrent jusqu'au fond des allées; ils lançaient dans la flamme des perles, des vases d'or, des coupes, des flambeaux, toutes leurs richesses; les off'randes, de plus en plus, devenaient splendides et multipliées. Enfin un homme qui chancelait, un homme pâle et hideux de terreur, poussa un enfant; puis on aperçut entre les mains du colosse une petite masse noire; elle s'enfonça dans l'ouverture ténébreuse. Les prêtres se penchèrent au bord de la grande dalle, — et un chant nouveau éclata, célébrant les joies de la mort et les renaissances de l'éternité.

Ils montaient lentement, et, comme la fumée en s'envolant faisait de hauts tourbillons, ils semblaient de loin disparaître dans un nuage. Pas un ne bougeait. Ils étaient liés aux poignets et aux chevilles, et la sombre draperie les empêchait de rien voir et d'être reconnus.

Hamilcar, en manteau rouge comme les prêtres de Moloch, se tenait auprès du Baal, debout devant l'orteil de son pied droit. Quand on amena le quatorzième enfant, tout le monde put s'apercevoir qu'il eut un grand geste d'horreur. Mais bientôt, repre-

liant son attilndo, il croisa ses bras et il rcf^anlait par lorrc. De rautre côté cIo la statue, le Graiid-I*ontit'e restait immobile comme lui. Haïssant sa tèto chargée d'une milre assyrienne, il observait sur sa poitrine la pla(|ue d or couverte de pierres fatidiques, et où la tlanune se mirant faisait des lueurs irisées. Il pâlissait, éperdu, Ilamilcar inclinait son front; et ils étaient tous les deux si près du bûcher que le bas de leurs manteaux, se soulevant de temps à autre, l'eflleurait.

Les bras d'airain allaient plus vite. Ils ne s arrêtaient plus. Chaque fois que l'on y posait un enfant les prêtres de Moloch étendaient la main sur lui, pour le cliarger des crimes du peuple, en vociférant : « Ce ne sont pas des hommes, mais des bœufs! » et la multitude à l'entour répétait : a Des bœufs! des ba^ufs! » Les dévots criaient : « Seigneur! mange! d et les prêtres de Proserpine, se conformant par la terreur au besoin de Carthage, marmottaient la formule éleusiaque : a Verse la pluie! enfante! »

Les victimes à peine au bord de l'ouverture disparaissaient comme une goutte d'eau sur une plaque rougie, et une fumée blanche nnontait dans sa grande couleur écarlate.

Cependant l'appélit du Dieu ne s'apaisait pas. Il en voulait toujours. Afin de lui en fournir davantage, on les empila sur ses mains avec une grosse chaîne par-dessus, qui les retenait. Des dévots au commencement avaient voulu les compter, pour voir si leur nombre correspondait aux jours de Tannée solaire; mais on en mit d'autres, et il était

impossible de les distinguer dans le mouvement vertigineux des horribles bras. Cela dura longtemps, indéfiniment, jusqu'au soir. Puis les parois intérieures prirent un éclat plus sombre. Alors on aperçut des chairs qui brûlaient. Quelques-uns même croyaient reconnaître des cheveux, des membres, des corps entiers.

Le jour tomba; des nuages s'amoncelèrent audessus du Baal . Le bûcher, sans flammes à présent, faisaitune pyramide de charbonsjusqu'à ses genoux; complètement rouge comme un géant tout couvert de sang, il semblait, avec sa tête qui se renversait, chanceler sous le poids de son ivresse.

A mesure que les prêtres se hâtaient, la frénésie du peuple augmentait; le nombre des victimes diminuant, les uns criaient de les épargner, les autres qu'il en fallait encore. On aurait dit que les murs chargés de monde s'écroulaient sous les hurlements d'épouvante et de volupté mystique. Puis des fidèles arrivèrent dans les allées, traînant leurs enfants qui s'accrochaient à eux ; et ils les battaient pour leur faire lâcher prise et les remettre aux hommes rouges. Les joueurs d'instruments quelquefois s'arrêtaient épuisés; alors on entendait les cris des mères et le grésillement de la graisse qui tombait sur les charbons. Les buveurs de jusquiame, marchant à quatre pattes, tournaient autour du colosse et rugissaient comme des tigres; les Yidonim vaticinaient, les Dévoués chantaient avec leurs lèvres fendues; on avait rompu les grillages, tous voulaient leur part du sacrifice; — et les pères dont les enfants étaient morts autrefois,

jetaient dans le feu leurs effi^'ios, leurs jouets, leurs ossenients conservés. Ouelciues-uns qui avaient des couteaux se préci[)itùrent sur les autres. On s'cntr'éiîor«^ea. Avec des vans de bronze les hiérodoules prirent au bord de la dalle les cendres tombées; et ils les lançaient dans l'air, afin que le sacrifice s'éparpillât sur la ville et jusqu'à la région des étoiles.

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