‹ Pages choisies des grands écrivainsChapitre 37 sur 54 · BOUVARD ET PÉCUCHET · texte numérisé non relu

BOUVARD ET PÉCUCHET

Tous les propos de la journée, avec la température de l'appartement et les labeurs de la digestion, l'avaient empêché de dormir, si bien que, n'y tenant plus, il avait rejeté loin de lui sa flanelle. Le matin, il s'était rappelé son action, licnrcusoincMit snnsconséquiMice, et il venait en instruire IJouvard, qui. par là, fut placé darsson estime à une prodigieuse hauteur.

Il était le fils d'un petit marchand et n'avait pas connu sa mère, morte très jeune. On l'avait, à quinze ans, retiré de pension pour le mettre chez un huissier. Les gendarmes y survinrent, et le patron fut envoyé aux galères; histoire farouche qui lui causait encore de l'épouvante. Ensuite il avait essayé de plusieurs états : élève en pharmacie, maître d'études, comptable sur un des paquebots de la haute Seine. Enlin, un chef de division, séduit par son écriture, l'avait engagé comme expéditionnaire; mais la conscience d'une mslruction défectueuse, avec les besoins d'esprit qu'elle lui donnait, irritait son humeur; et il vivait comi)lètement seul, sans parents. Sa distraction était, le dimanche, d'inspecter les travaux publics.

Les plus vieux souvenirs de Bouvard le reportaient sur les bords de la Loire, dans une cour de ferme. Un homme, qui était son oncle, l'avait emmené à Paris pour lui apprendre le commerce. A sa majorité, on lui versa quelques mille francs. Alors il avait pris femme et ouvert une boutique de confiseur. Six mois plus tard, son épouse disparaissait en emportant la caisse. Les amis, la bonne chère, et surtout la paresse, avaient promptement achevé

sa ruine. Mais il eut l'inspiration d'utiliser sa belle main; et, depuis douze ans, il se tenait dans la même place, chez MM. Descambos frères, tissus, rue Hautefeuille, 92. Quant à son oncle, qui autrefois lui avait expédié comme souvenir le fameux portrait, Bouvard ignorait même sa résidence et n'en attendait plus rien. Quinze cents livres de revenu et ses gages de copiste lui permettaient d aller, tous les soirs, faire un somme dans un estaminet.

Ainsi leur rencontre avait eu l'importance d'une aventure. Ils s'étaient, tout de suite, accrochés par des fibres secrètes. D'ailleurs, comment expliquer les sympathies? Pourquoi telle particularité, telle imperfection, indifférente ou odieuse dans celui-ci enchante-t-elle dans celui-là? Ce qu'on appelle le coup de foudre est vrai pour toutes les passions. Avant la fm de la semaine, ils se tutoyèrent.

Souvent, ils venaient se chercher à leur comptoir. Dès que l'un paraissait, l'autre fermait son pupitre, et ils s'en allaient ensemble dans les rues. Bouvard marchait à grandes enjambées, tandis que Pécuchet, multipliant les pas, avec sa redingote qui lui battait les talons, semblait glisser sur des roulettes. De même leurs goûts particuliers s'harmonisaient. Bouvard fumait la pipe, aimait le fromage, prenait régulièrement sa demi-tasse. Pécuchet prisait, ne mangeait au dessert que des confitures et trempait un morceau de sucre dans le café. L'un était confiant, étourdi, généreux; l'autre discret, méditatif, économe.

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Bouvard et Pécuchet ne se quiltèn'iit plus. Dans ce couple de fantoches inséparables, l'iauherl va loger toute la sottise bourgeoise, la sottise drs étn-s (|ui sont sortis de la saine ignorance populain', de la bonne siniplicil»' primitive : ils seront les symboles de la médiocrité d'intelligence incurable et ambitieuse qui mésiise de la science, hâtivement amassée, iiisnflisamment digérée, et témérairement appliquée. Ils accumulent avec une régularité mécanicjuc toutes les expériences ridicules, (pie peut sugg<'rer nu lau.x savoir, t'oiulé sur des lectures mal comprises.

n. — Bouvard et Pécuchet agriculteurs.

Bouvard ayant fait un héritage, achète un domaine à Chavignolles, entre Caenet Falaise. « Cela consistait en une ferme de 38 hectares, avec une manière de château et un jardin en plein rapport. » I.es deux amis prennent possession en 18 il, à la fin de mars.

Un grand feu de broussailles et de pommes de pin flambait dans la salle. Deux couverts y étaient mis. Les meubles arrivés sur la charrette encombraient le vestibule. Rien ne manquait. Ils s'attablèrent.

On leur avait préparé une soupe à l'oignon, un poulet, du lard et des œufs durs. La vieille femme qui faisait la cuisine venait de temps à autre s'informer de leurs goûts. Ils répondaient : a Oh, très bon, très bon! d et le gros pain difficile à couper, la crème, les noix, tout les délecta. Le carrelage avait des trous, les murs suintaient. Cependant ils promenaient autour d'eux un regard de satisfaction, en mangeant sur la petite table où brûlait une chan-

délie. Leurs figures étaient rougies par le grand air. Ils tendaient leur ventre; ils s'appuyaient sur le dossier de leur chaise, qui en craquait, et ils se répétaient : ce Nous y voilà donc ! quel bonheur ! il me semble que c'est un rêve! »

Bien qu'il fût minuit, Pécuchet eut l'idée de faire un tour dans le jardin. Bouvard ne s'y refusa pas. Ils prirent la chandelle et, l'abritant avec un vieux journal, se promenèrent le long des plates-bandes. Ils avaient plaisir à nommer tout haut les légumes : (( Tiens, des carottes! des choux! »

Ensuite ils inspectèrent les espaliers. Pécuchet tâcha de découvrir des bourgeons. Quelquefois une araignée fuyait tout à coup sur le mur, et les deux ombres de leur corps s'y dessinaient agrandies, en répétant leurs gestes. Les pointes des herbes dégouttelaient de rosée. La nuit était complètement noire, et tout se tenait immobile dans un grand silence, une grande douceur. Au loin un coq chanta.

Leurs deux chambres avaient entre elles une petite porte que le papier de la tenture masquait. En la heurtant avec une commode, on venait d'en faire sauter les clous. Ils la trouvèrent béante. Ce fut une surprise.

Déshabillés et dans leur lit, ils bavardèrent quelque temps, puis s'endormirent, Bouvard sur le dos, la bouche ouverte, tête nue; Pécuchet sur le flanc droit, les genoux au ventre, affublé d'un bonnet de coton, et tous les deux ronflaient sous le clair de la lune, qui entrait par les fenêtres.

Quelle joie, le lendemain, en se réveillant! Bouvard fuma une pipe et Pécuchet huma une prise-

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qu'ils déclarcronL lii iiioilleurc de leur exisleuce. Puis ils se mirent ;\ la croiséi», pour voir le paysaj^e.

On avait en lace de soi les champs, ù droite une grange, avec le clo(îlier de l'église; et à gauche un rideau de peupliers.

Deux allées principales, formant la cioix, divisaient le jardin en «piatre morceaux. Les légumes étaient compris dans les plates-bandes, où se dressaient, de place en place, des cyprès nains et des quenouilles. D'un cùté une tonnelle aboutissait à un vigneau; de l'autre un nmr soutenait les espaliers; et une claire-voie, dans le fond, donnait sur la campagne. Il y avait au delà du mur, un verger, après la charmille, un bosquet; derrière la clairevoie, un petit chemin.

Ils contemplaient cet ensemble, quand un homme à chevelure grisonnante et vêtu d'un paletot noir longea le sentier, en raclant avec sa canne tous les barreaux de la claire-voie. La vieille servante leur apprit que c'était M. Vaucorbeil, un docteur fameux dans l'arrondissement.

Les autres notables étaient : le comte de Faverges, autrefois député, et dont on citait les vacheries; le maire, M. Fourcau, qui vendait du bois, du plâtre, de toute espèce de choses; M. Marescot, le notaire; labbé Jeufroy, et M"° veuve Bordin, vivant de son revenu. — Quant à elle, on l'appelait la Germaine, à cause de feu Germain son mari. Elle faisait des journées, mais aurait voulu passer au service de ces messieurs. Ils l'acceptèrent, et partirent pour leur ferme, située à un kilomètre de distance.

Quand ils entrèrent dans la cour, le fermier,

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maître Gouy, vociférait contre un garçon, et la fermière, sur un escabeau, serrait entre ses jambes une dinde qu'elle empâtait avec des gobes de farine. L'homme avait le front bas, le nez fin, le regard en dessous, et les épaules robustes. La femme était très blonde, avec les pommettes tachetées de son, et cet air de simplicité que l'on voit aux manants sur le vitrail des églises.

Dans la cuisine, des bottes de chanvre étaient suspendues au plafond. Trois vieux fusils s'échelonnaient sur la haute cheminée. Un dressoir chargé de faïences à fleurs occupait le milieu delà muraille: et les carreaux en verre de bouteille jetaient sur les ustensiles de fer-blanc et de cuivre rouge une lumière blafarde.

Les deux Parisiens désiraient faire leur inspection, n'ayant vu la propriété qu'une fois, sommairement. Maître Gouy et son épouse les escortèrent; et la kyrielle des plaintes commença.

Tous les bâtiments, depuis la charretterie jusqu'à la bouillerie, avaient besoin de réparations. Il aurait fallu construire une succursale pour les fromages, mettre aux barrières des ferrements neufs, relever les hauts-bords, creuser la mare et replanter considérablement de pommiers dans les trois cours.

Ensuite on visita les cultures : maître Gouy les déprécia. Elles mangeaient trop de fumier, les charrois étaient dispendieux; impossible d'extraire les cailloux, la mauvaise herbe empoisonnait les prairies; et ce dénigrement de sa terre atténua le plaisir que Bouvard sentait à marcher dessus.

Ils s'en revinrent par la cavée, sous une avenue

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de hêtres. La maison montrait, de ce côté-là, sa cour (l'honneur et sa farade.

Kilo était peinte en blanc, avec des récliam[)is de couleur jaune. Le han{.,^ar et le cellier, le fourmi et le bûcher taisaient en retour deux ailes plus basses. La cuisine communiquait avec une petite salle. On rencontrait ensuite le vestibule, une deuxième salle plus grande, et le salon. Les quatre chambres au premier s'ouvraicFit sur le corridor qui regardait la cour. Pécuciiet en prit une pour ses collections; la dernière tut destinée à la bibliothèque; et comme ils ouvraient les armoires, ils trouvèrent d'autres bouquins, mais n'eurent pas la fantaisie d'en lire les titres. Le plus pressé c'était le jardin...

Cependant les bourgeois de Chavignolles désiraient les connaître : on venait les observer par la claire- voie. Ils en bouciièrent les ouvertures avec des planches. La poi)ulation fut contrariée.

Pour se garantir du soleil, Bouvard portait sur sa tète un mouchoir noué en turban, Pécuchet sa casquette; et il avait un grand tablier avec une poche par devant, dans laquelle ballottaient un sécateur, son foulard et sa tabatière. Les bras nus, et côte à côte, ils labouraient, sarclaient, émondaient, s'imposaient des tâches, mangeaient le plus vite possible; mais allaient prendre leur café sur le vigneau, pour jouir du point de vue.

S'ils rencontraient un limaçon, ils s'approchaient de lui, et l'écrasaient en faisant une grimace du coin de la bouche, comme pour casser une noix. Ils ne sortaient pas sans leur loucbet, et coupaient

en deux les vers blancs, d'une telle force que le fer de l'outil s'en enfonçait de trois pouces.

Pour se délivrer des chenilles, ils battaient les arbres, à grands coups de gaule, furieusement.

Bouvard planta une pivoine au milieu du gazon et des pommes d'amour qui devaient retomber comme des lustres sous l'arceau de la tonnelle.

Pécuchet fit creuser devant la cuisine un large trou, et le disposa en trois compartiments, où il fabriquerait des composts qui feraient pousser un tas de choses dont les détritus amèneraient d'autres récoltes procurant d'autres engrais, tout cela indéfiniment, et il rêvait au bord de la fosse, apercevant dans l'avenir des montagnes de fruits, des débordements de fleurs, des avalanches de légumes. Mais le fumier de cheval si utile pour les couches lui manquait. Les cultivateurs n'en vendaient pas : les aubergistes en refusèrent. Enfin, après beaucoup de recherches, malgré les instances de Bouvard, et abjurant toute pudeur, il prit le parti « d'aller luimême au crottin ! »

Puis les mauvais jours survinrent, la neige, les grands froids. Ils s'installèrent dans la cuisine, et faisaient du treillage; ou bien parcouraient les chambres, causaient au coin du feu, regardaient la pluie tomber.

Dès la mi-carème, ils guettèrent le printemps, et répétaient chaque matin : a Tout part! » Mais la saison fut tardive, et ils consolaient leur impatience en disant : (( Tout va partir. »

Ils virent enfin lever les petits pois. Les asperges donnèrent beaucoup. La vigne promettait.

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Puisqu'ils s'entendaient au jardinage, ils devaient réussir dans ra^^riculture : — et rainl)ition les prit de cultiver leur ternie. — Avec du bon sens et do l'étude ils s'en tireraient, sans aucun doute.

D'abord, il fallait voir comment on opérait chez les autres; et ils rédigèrent une lettre, où ils demandaient à M. de Faverges l'honneur de visiter son exploitation. Le comte leur donna tout de suite un rendez-vous.

Après une heure de marche, ils arrivèrent sur le versant d'un coteau qui domine la vallée de l'Orne. La rivière coulait au Ibnd, avec des sinuosités. Des blocs degrés rouge s'y dressaient de place en place, et des roches plus grandes formaient au loin comme une falaise surplombant la campagne, couverte de blés mûrs. En face, sur l'autre colline, la verdure était si abondante, qu'elle cachait les maisons. Des arbres la divisaient en carrés inégaux, se marquant au milieu de lignes plus sombres.

L'ensemble du domaine apparut tout à coup. Des toits indiquaient la ferme. Le château à façade blanche se trouvait sur la droite, avec un bois au delà, et une pelouse descendait jusqu'à la rivière, où des platanes alignés reflétaient leur ombre.

Les deux amis entrèrent dans une luzerne qu'on fanait. Des femmes portant des chapeaux de paille, des marmottes d'indienne ou des visières de papier, soulevaient avec des râteaux le foin laissé par terre; et à l'autre bout de la plaine, auprès des meules, on jetait des bottes vivement dans une longue charrette, attelée de trois chevaux. M. le comte s'avança suivi de son régisseur.

Il avait un costume de basin, la taille raide et les favoris en côtelette, l'air à la fois d'un magistrat et d'un dandy. Les traits de sa figure, même quand il parlait, ne remuaient pas.

Les premières politesses échangées, il exposa son système relativement aux fourrages; on retournait les andains sans les éparpiller; les meules devaient être coniques et les bottes faites immédiatement sur place, puis entassées par dizaines. Quant au râteleur anglais, la prairie est trop inégale pour un pareil instrument.

Une petite fille, les pieds nus dans des savates, et dont le corps se montrait par les déchirures de sa robe, donnait à boire aux femmes, en versant du cidre d'un broc qu'elle appuyait contre sa hanche. Le comte demanda d'où venait cette enfant; on n'en savait rien. Les faneuses l'avaient recueillie pour les servir pendant la moisson. Il haussa les épaules et, tout en s'éloignant, proféra quelques plaintes sur l'immoralité de nos campagnes.

Bouvard fit l'éloge de sa luzerne. Elle était assez bonne, en effet, malgré les ravages de la cuscute; les futurs agronomes ouvrirent les yeux au mot de cuscute. Vu le nombre de ses bestiaux, il s'appliquait aux prairies artificielles; c'était d'ailleurs un bon précédent pour les autres récoltes, ce qui n'a pas toujours lieu avec les racines fourragères.

(( Cela du moins me paraît incontestable. »

Bouvard et Pécuchet reprirent ensemble :

« Oh! incontestable. »

Ils étaient sur la limite d'un champ soigneusement ameubli : un cheval que l'on conduisait à la

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main traînait un lar^^e colTre monté sur trois roues. Sept contres, disposés en bas, ouvraient parallèlemonts dos raies fines, dans lcs(iuelloslo grain tombait par dos tuyaux doscondant juscju'au sol.

(( Ici, dit le comte, je sème dos turnops. Le turnep est la base de ma culture quadriennale. »

Et il entamait la démonstration du semoir. Mais un domestique vint le chercher. On avait besoin de lui au château.

Son régisseur le remplaça, homme à figure chafouine et do façons obséquieuses.

Il conduisit (c ces messieurs » vers un autre champ, où quatorze moissonneurs, la poitrine nue et les jambes écartées, faucliaient des seigles. Les fers sifflaient dans la paille qui se versait à droite. Chacun décrivait devant soi un large demi-cercle, et tous, sur la même ligne, ils avançaient en même temps. Les deux Parisiens admirèrent leurs bras et se sentaient pris d'une vénération presque religieuse pour l'opulence de la terre.

Ils longèrent ensuite plusieurs pièces en labour. Le crépuscule tombait, des corneilles s'abattaient dans les sillons.

Puis ils rencontrèrent le troupeau. Les moutons, çà et là, pâturaient et on entendait leur continuel broutement. Le berger, assis sur un tronc d'arbre, tricotait un bas de laine, ayant son chien près de

lui.

Le régisseur aida Bouvard et Pécuchet à franchir un échalier, et ils traversèrent deux masures, où des vaches ruminaient sous les pommiers.

Tous les bâtiments de la ferme étaient contigus et

occupaient les trois côtés de la cour. Le travail s'y faisait à la mécanique, au moyen d'une turbine, utilisant un ruisseau qu'on avait exprès détourné. Des bandelettes de cuir allaient d'un toit dans l'autre, et au milieu du fumier une pompe de fer manœuvrait.

Le régisseur fit observer dans les bergeries de petites ouvertures à ras du sol, et dans les cases aux cochons, des portes ingénieuses, pouvant d'ellesmêmes se fermer.

La grange était voûtée comme une cathédrale avec des arceaux de briques reposant sur des murs de pierre.

Pour divertir les messieurs, une servante jeta devant les poules des poignées d'avoine. L'arbre du pressoir leur parut gigantesque, et ils montèrent dans le pigeonnier. La laiterie spécialement les émerveilla. Des robinets dans les coins fournissaient assez d'eau pour inonder les dalles; et en entrant, une fraîcheur vous surprenait. Des jarres brunes, alignées sur des claires-voies, étaient pleines de lait jusqu'aux bords. Des terrines moins profondes contenaient de la crème. Les pains de beurre se suivaient, pareils aux tronçons d'une colonne de cuivre, et de la mousse débordait les seaux de ferblanc, qu'on venait de poser par terre. Mais le bijou de la ferme, c'était la bouverie. Des barreaux de bois, scellés perpendiculairement dans toute sa longueur, la divisaient en deux sections : la première pour le bétail, la seconde pour le service. On y voyait à peine, toutes les meurtrières étant closes. Les bœufs mangeaient, attachés à des chaî-

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nettes, et leurs corps exIialaicMit une chalour que lo plafond bas rabatlait. Mais quclipriin donna du jour, un lilet d'eau tcjiit à coup s»; rc''pan(lit dans la rigole qui bordait les ràleli(;rs. Des inuj^ussenients s'élevèrent; les coi'ues faisaient connues un cliquetis de bâtons. Tous les bœufs avancèrent leurs mufles entre les barreaux et buvaient lentement.

Les grands attelages entrèrent dans la cour et des poulains hennirent. Au rez-de-chaussée, deux ou trois lanternes s'allumèrent, puis disparurent. Les gens de travail passaient en traînant leurs sabots sur les cailloux, et la cloche pour le souper tinta.

Les deux visiteurs s'en allèrent.

Tout ce qu'ils avaient vu les enchantait; leur décision fut prise. Dès le soir, ils tirèrent de leur bibliothèque les quatre volumes de « la Maison ru.stique », se firent expédier le cours de Gasparin et s'abonnèrent à un journal d'agriculture.

Pour se rendre aux foires i)lus commodément, ils achetèrent une carriole que Bouvard conduisait.

Habillés d'une blouse bleue, avec un chapeau à larges bords, des guêtres jusqu'aux genoux et un bâton de maquignon à la main, ils rôdaient autour des bestiaux, questionnaient les laboureurs et ne manquaient pas d'assister à tous les comices agricoles.

Bientôt ils fatiguèrent maître Gouy de leurs conseils, déplorant principalement son système de jachères. Mais le fermier tenait à sa routine. Il demanda la remise d'un terme sous prétexte de la grêle. Quant aux redevances, il n'en fournit aucune. Devant les réclamations les plus justes, sa femme

poussait des cris. Enfin, Bouvard déclara son intention de ne pas renouveler le bail.

Dès lors maître Gouy épargna les fumiers, laissa pousser les mauvaises herbes, ruina le fonds et il s'en alla d'un air farouche qui indiquait des plans de vengeance.

Bouvard avait pensé que 20 000 francs, c'est-à-dire plus de quatre fois le prix du fermage, suffiraient au début. Son notaire de Paris les envoya.

Leur exploitation comprenait quinze hectares en cours et prairies, vingt-trois en terres arables et cinq en friches situées sur un monticule couvert de cailloux et qu'on appelait la Butte.

Ils se procurèrent tous les instruments indispensables, quatre chevaux, douze vaches, six porcs, cent soixante moutons et, comme personnel, deux charretiers, deux femmes, un berger; de plus, un gros chien.

Pour avoir tout de suite de l'argent, ils vendirent leurs fourrages : on les paya chez eux; l'or des napoléons comptés sur le coftre à l'avoine leur parut plus reluisant qu'un autre, extraordinaire et meilleur.

Au mois de novembre ils brassèrent du cidre. C'était Bouvard qui fouettait le cheval et Pécuchet, monté dans l'auge, retournait le marc avec une pelle.

Ils haletaient en serrant la vis, puchaient dans la cuve, surveillaient les bondes, portaient de lourds sabots, s'amusaient énormément.

Partant de ce principe qu'on ne saurait avoir trop de blé, ils supprimèrent la moitié environ de leurs

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prairies artillcielles; et, comino ils n'avaient pas d'enjçrais, ils se servirent de tourteaux qu'ils enterrèrent sans le concasser, si bien que le rendement fut pitoyable.

L'année suivante ils lircnL les semailles très dru. Des orales survinrent. Les épis versèrent.

Néainnoins, ils s'acharnaient au froment ut ils entreprirent d'épierrer la Ikitte. Un banneau emportait les cailloux. Tout le long de l'année, du matin jusqu'au soir, par la pluie, par le soleil, on voyait l'éternel banneau avec le même liomme et le même cheval, gravir, descendre et remonter la petite colline. Quelquefois IJouvard marcliait derrière, faisant des haltes à nn-cote pour s'éponger le front...

On les dupait de toutes les façons. Les batteurs en grange fourraient du blé dans leur cruche à boire. Pécuchet en surprit un, et s'écria, en le poussant dehors par les épaules :

a Misérable, tu es la honte du village qui t'a vu naître! »

Sa personne n'inspirait aucun respect. — D'ailleurs, il avait des remords à rencontre du jardin. Tout son temps ne serait pas de trop pour le tenir en bon état. — Bouvard s'occuperait de la ferme. Ils en délibérèrent : et cet arrangement fut décidé.

Le premier point était d'avoir de bonnes couches. Pécuchet en fit construire une en briques. 11 peignit lui-même les châssis, et redoutant les coups de soleil barbouilla de craie toutes les cloches.

Il eut la précaution, pour les boutures, d'enlever les tètes avec les feuilles. Ensuite, il s'appliqua aux marcottages. Il essaya plusieurs sortes de gretïes,

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greffes en flûte, en couronne, en écusson, greffe^! herbacée, greffe anglaise. Avec quel soin il ajustait les deux libers! comme il serrait les ligatures! Quel amas d'onguent pour les recouvrir!

Deux fois par jour, il prenait son arrosoir et le balançait sur les plantes, comme s'il les eût encensées. A mesure qu'elles verdissaient sous l'eau qui tombait en pluie fme, il lui semblait se désaltérer et renaître avec elles. Puis, cédant à une ivresse, il arrachait la pomme de l'arrosoir et versait à plein goulot, copieusement.

Au bout de la charmille, près de la dame en plâtre, s'élevait une manière de cahute faite en rondins. Pécuchet y renfermait ses instruments, et il passait là des heures délicieuses à éplucher les graines, à écrire des étiquettes, à mettre en ordre ses petits pots. Pour se reposer, il s'asseyait devant la porte, sur une caisse, et alors projetait des embellissements.

Il avait créé au bas du perron deux corbeilles de géraniums; entre les cyprès et les quenouilles, il planta des tournesols; — et comme les plates-bandes étaient couvertes de boutons d'or, et toutes les allées de sable neuf, le jardin éblouissait par une abondance de couleurs jaunes.

Mais la couche fourmilla de larves; malgré les réchauds de feuilles mortes, sous les châssis peints et sous les cloches barbouillées, il ne poussa que des végétations rachitiques. Les boutures ne reprirent pas; les greffes se décollèrent, la sève des marcottes s'arrêta, les arbres avaient le blanc dans leurs racines; les semis furent une désolation. Le

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vent s'amusait fi jeter bas les rames des haricots. L'abondance de la gadoue nuisit aux fraisiers, lo défaut de pinrage aux tomates.

Il manqua les brocolis, les aubergines, les navets, et du cresson de fontaine, qu'il avait voulu élever dans un baquet. Après le dégel, tous les artichauts étaient perdus. Les clioux le consolèrent. Un, surtout, lui donna des espérances. Il s'éi>anouissait, montait, finit par être prodigieux et absolument incomestible. N'importe : Pécuchet fut content de posséder un monstre.

11 lentci la culture des melons, puis celle des lleuis.

Tontes ses expériences ratèrent. Il était chaque fois fort étonné.

liouvard, comme lui, rencontrait des obstacles. Ils se consultaient mutuellement, ouvraient un livre, passaient à un autre, puis ne savaient que résoudre devant la divergence des opinions.

Ainsi pour la marne, Puvis la recommande; le manuel Roret la combat.

Quant au plâtre, malgré l'exemple de Franklin, Riéfel et M. Rigaud n'en paraissent pas enthousiasmés.

Les jachères, selon Bouvard, étaient un préjugé gothique. Cependant Leclerc note les cas où elles sont presque indispensables. Gasparin cite un Lyonnais qui, pendant un demi-siècle, a cultivé des céréales sur le même champ : cela renverse la théorie des assolements. ïull exalte les labours au préjudice des engrais; et voilà le major Beetson qui supprime les engrais avec les labours 1

Pour se connaître aux signes du temps, ils étudièrent les nuages d'après la classification deLuke- Howard. Ils contemplaient ceux qui s'allongent comme des crinières, ceux qui ressemblent à des îles, ceux qu'on prendrait pour des montagnes de neige, tâchant de distinguer les nimbus des cirrus, les stratus des cumulus; les formes changeaient avant qu'ils eussent trouvé les noms.

Le baromètre les trompa, le thermomètre n'apprenait rien ; et ils recoururent à l'expédient imaginé sous Louis XV par un prêtre de Touraine. Une sangsue dans un bocal devait monter en cas de pluie, se tenir au fond par beau fixe, s'agiter aux menaces de la tempête. Mais l'atmosphère, presque toujours, contredit la sangsue. Ils en mirent trois autres avec celle-là. Toutes les quatre se comportèrent différemment.

Après force méditations, Bouvard reconnut qu'il s'était trompé. Son domaine exigeait la grande culture, le système intensif, et il aventura ce qui lui restait de capitaux disponibles : trente mille francs.

Excité par Pécuchet, il eut le délire de l'engrais. Dans la fosse aux composts furent entassés des branchages, du sang, des boyaux, des plumes, tout ce qu'il pouvait découvrir. Il employa la liqueur belge, le lizier suisse, la lessive, des harengs saurs, du varech, des chiffons, fit venir du guano, tâcha d'en fabriquer. On apportait dans sa cour des cadavres d'animaux, dont il fumait ses terres. Leurs charognes dépecées parsemaient la campagne. Bouvard souriait au milieu de cette infection. Une pompe installée dans un tombereau crachait du purin sur

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