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IV. — Saint-Malo

Saint-Malo, bâti sur la mer et clos de remparts semble, lorscju'on arrive, une couroiuie de pierres posées sur les Ilots dont les màelucoulis sont les fleurons. Les vagues battent contre les murs et, quand il est marée basse, déferlent à leur pied sur le sable. De petits rochers couverts de varechs surgissent de la grève à ras du sol, comme des taches noires sur cette surface blonde. Les plus grands, dressés à pic et tout unis, supportent de leurs sommets inégaux la base des fortilications, en prolongeant ainsi la couleur grise et en augmentant la hauteur.

Au-dessus de cette ligne uniforme de remparts, que çà et là bombent des tours et que perce ailleurs l'ogive aiguë des portes, on voit les toils des maisons serrés l'un prés de l'autre, avec leurs tuiles et leurs ardoises, leurs petites lucarnes ouvertes, leurs girouettes découpées qui tournent, et leurs cheminées de poterie rouge dont les fumignons bleuâtres se perdent dans l'air.

Tout à l'entour, sur la mer, s'élèvent d'arides îlots sans arbres ni gazon, sur lesquels on distingue de loin quelques pans de mur percés de meurtrières tombant en ruines et dont cliaque tempête enlève de graiids morceaux.

En face de la ville, rattaché à la terre ferme par une longue jetée qui sépare le port de la pleine mer, de l'autre côté du bassin, s'étend le quartier de

Saint-Servan , vide, spacieux, presque désert et couché tout à son aise dans une grande prairie vaseuse. A l'entrée se dressent les quatre tours du château de Solidor, reliées entre elles par des courtines, et noires du haut en bas. Cela seul nous récompense d'avoir fait ce long circuit sur la grève, en plein soleil de juillet, au milieu des chantiers, parmi les marmites de goudron qui bouillaient et les feux de copeaux dont on flambait la carcasse des navires.

Le tour de la ville par les remparts est une des plus belles promenades qu'il y ait. Personne n'y vient. On s'assoit dans l'embrasure des canons, les pieds sur l'abîme. On a devant soi l'embouchure de la Rance, se dégorgeant comme un vallon entre deux vertes collines, et puis les côtes, les rochers, les îlots et partout la mer. Derrière vous se promène la sentinelle dont le pas régulier marche sur les dalles sonores.

Un soir nous y restâmes longtemps. La nuit était douce, une belle nuit d'été, sans lune, mais scintillant des feux du ciel, embaumée de brise marine. La ville dormait; les lumières, l'une après l'autre , disparaissaient des fenêtres , les phares éloignés brillaient en taches rouges dans l'ombre qui sur nos têtes était bleue et piquée en mille endroits par les étoiles vacillantes et rayonnantes. On ne voyait pas la mer, on l'entendait, on la sentait, et les vagues, se fouettant contre les remparts, nous envoyaient des gouttes de leur écume par le large trou des mâchicoulis.

A une place, entre les maisons de la ville et la

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muraille, dans un fossé sans horbe, des piles de boulets sont ali^Miées.

De- là vous pouvez voir écrit sur le second étage d'une maison : a Ici est né Chateaubriand. »

Plus loin, la muraille s'arrête contre le ventre d'une grosse tour : c'est la Quiquengrogne; ainsi que sa saair, la Générale, elle est large et haute, ventrue, tbrinidable, renllée au milieu comme une hyperbole, et tient bon toujours. Intactes encore et comme presque neuves, sans doute qu'elles vaudraient mieux, si elles égrenaient dans la mer les pierres de leurs créneaux, et si par leur tête frissonnaient au vent les sombres feuillages amis des ruines. Les monuments, en eflet, comme les hommes et comme les passions, ne grandissent-ils i)as par le souvenir? ne se complètent-ils pas par la mort?

Nous entrâmes dans le château. La cour déserte, où les tilleuls chétifs arrondissent leur ombre sur la terre, était silencieuse comme celle d'un couvent. La femme du concierge alla chercher les clés chez le commandant; elle revint en compagnie d'une belle petite lille qui venait s'amusera voiries étrangers. Elle avait les bras nus et tenait un gros bouquet. Ses cheveux noirs, frisés d'eux-mêmes, dépassaient sa capote mignonne, et la dentelle de son pantalon flottait sur ses petits souliers de peau de chèvre rattachés autour de ses chevilles par des cordons noirs. Elle allait devant nous dans l'escalier, en courant et en nous appelant.

On monte longtemps, car la tour est haute. Le jour vif des meurtrières passe comme une flèche à travers le mur. Par leur fente, quand vous mettez

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la tête, vous voyez la mer qui semble s'enfoncer de plus en plus et la couleur crue du ciel qui grandit toujours, si bien que vous avez peur de vous y perdre. Les navires paraissent des chaloupes et leurs mâts, des badines. Les aigles doivent nous croire gros comme des fourmis.

Nous voient-ils seulement? Savent-ils que nous avons des villes, des arcs de triomphe, des clochers?

Arrivés sur la plate-forme, quoique le créneau vous vienne jusqu'à la poitrine, on ne peut se défendre de cette émotion qui vous prend sur tous les sommets élancés; malaise voluptueux, mêlé de crainte et de plaisir, d'orgueil et d'effroi, lutte de l'esprit qui jouit et des nerfs qui souffrent. On est heureux singulièrement; on voudrait partir, se jeter, voler, se répandre dans l'air, être feoutenu par les vents, et les genoux tremblent, et l'on n'ose approcher du bord.

En face des remparts, à cent pas de la ville, l'Ilot du Grand-Bay se lève au milieu des flots. Là se trouve la tombe de Chateaubriand; ce point blanc taillé dans le rocher est la place qu'il a destinée à son cadavre.

Nous y allâmes un soir, à marée basse. Le soleil se couchait. L'eau coulait encore sur le sable. Au pied de l'île, les varechs dégouttelants s'épandaient comme des chevelures de femmes antiques le long d'un grand tombeau.

L'île est déserte; une herbe rare y pousse où se mêlent de petites touffes de fleurs violettes et de grandes orties. Il y a sur le sommet une casemate délabrée avec une cour dont les vieux murs

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