‹ Pages choisies des grands écrivainsChapitre 49 sur 54 · PAR LKS CHAMPS ET PAR LES GRÈVES · texte numérisé non relu

PAR LKS CHAMPS ET PAR LES GRÈVES

dehors sa l)oiilT(''o verte et parfumée. Les j^rands mâchicoulis, quaud on lève la tète, laissent voir d'en bas, par leurs ouvertures béantes, le ciel seulement ou quelque petite fleur inconnue qui s'est nichée là, apportée par le vent, un jour d'orale, et dont la graine aura poussé k l'abri, dans la fente des pierres.

Tout à coup un souflle est venu, doux et long, comme un soupir qui s'exhale, et les arbres dans les fossés, les herbes sur les pierres, les joncs dans l'eau, les plantes des ruines et les gigantesques lierres qui, de la base au faite, revotaient la tour sous leur couche uniforme de verdure luisante, ont tous frémi et clapohî leur feuillage; les blés dans les cham[)s ont roulé leurs vagues blondes, qui s'allongeaient, s'allongeaient toujours sur les têtes mobiles des épis; la mare d'eau s'est ridée et a poussé un flot sur le pied de la tour; les feuilles de lierre ont toutes frissonné ensemble et un pommier en fleur a laissé tomber ses boutons roses.

Rien, rien! Le vent qui passe, l'herbe qui pousse, le ciel à découvert. Pas d'enfant en guenille gardant une vache qui broute la mousse dans les cailloux; pas même, comme ailleurs, quelque chèvre solitaire sortant sa tète barbue par une crevasse de remparts et qui s'enfuit tout effrayée en faisant remuer les broussailles; pas un oiseau chantant, pas un nid, pas un bruit! Ce château est comme un fantôme, muet, froid, abandonné dans cette camjiagne déserte; il a l'air maudit et plein de ressouvenances farouclies. Il fut habité pourtant, le séjour triste dont les hiboux semblent maintenant ne pas vouloir.

Dans le donjon, entre quatre murs livides comme le fond des vieux abreuvoirs, nous avons compté la trace de cinq étages. A trente pieds en l'air une cheminée est restée suspendue avec ses deux piliers ronds et sa plaque noircie ; il est venu de la terre dessus et des plantes y ont poussé comme dans une jardinière qui serait restée là.

Au delà de la seconde enceinte, dans un champ labouré, on reconnaît les restes d'une chapelle, aux fûts brisés d'un portail ogival! L'avoine y a poussé, et les arbres ont remplacé les colonnes. Cette chapelle, il y a quatre cents ans, était remplie d'ornements de drap d'or et de soie, d'encensoirs, de chandeliers, de calices, de croix, de pierreries, de plats de vermeil, de burettes d'or; un chœur de trente chanteurs, chapelains, musiciens, enfants, y poussaient des hymnes aux sons d'un orgue qui les suivait quand ils allaient en voyage. Ils étaient couverts d'habits d'écarlate fourrés de gris perle et de menu-vair. Il y en avait un que l'on appelait l'archidiacre, un autre que l'on appelait l'évêque, et on demandait au pape qu'il leur fût permis de porter la mitre comme à des chanoines; car cette chapelle était la chapelle et ce château était un des châteaux de Gilles de Laval, sire de Rouci, de Montmorency, de Retz et de Craon, lieutenant général du duc de Rretagne et maréchal de France, brûlé à Nantes, le 25 octobre 1440, dans la Pi-ée de la Madeleine, comme faux monnayeur, assassin, sorcier et athée.

Il avait en meubles plus de cent mille écus d'or, trente mille livres de rente, et les profits de ses fiefs

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et les ga^'cs do son oflici; do inaruoijal; ciiuiiiaiitc liomniesiiiagniliquoiiiontvtHusl'escorUiien ta cheval. Il tenait table oiivorlo, on y servait les viandes les plus rares, les vins les plus lointains, et l'on jouait chez lui des mystères, comme dans les villes aux entrées des rois. Quand il n'eut plus d'arjçent, il vendit ses terres; (juand il eut vendu ses terres, il cliercha l'or; et quand il eut détruit ses fourneaux, il appela le diable. Il lui écrivit qu'il lui donnerait tout, sauf son ànic et sa vie. Il ht des sacrilices, des encensements, des aumônes et des solennités en son honneur. Les nmrs déserts s'illuminaient la nuit à l'éclat des torches qui brCilaient au milieu des hanaps pleins de vin desiles, et parmi lesjonj^deurjs bolicmes; ils roussissaient sous le vent incessant des soufdets magiques. On invoquait l'enfer, on se régalait avec la mort, on égorgeait des enfants, on avait d'épouvantables joies et d'atroces plaisirs; le sang coulait, les instruments jouaient, tout retentissait de voluptés, d'horreurs et de délires.

Quand il fut mort, quatre ou cinq demoiselles firent ôter son corps du bûcher, rensevelirentet le tirent porter aux Carmes oij, après des obsèques fort honorables, il fat inhumé solennellemenL.

m. — Enterrement à Carnac.

Nous nous en relournàmcs donc à l'auberge

où, servis par notre hôtesse qui avait de grands yeux bleus, de Unes mains qu'on achèterait cher et une douce ligure d'une pudeur monacale, nous

dînâmes d'un bel appétit qu*avaient creusé nos cinq heures de marche. Il ne faisait pas encore nuit pour dormir, on n'y voyait plus pour rien faire, nous allâmes à l'église.

Elle est petite, quoique portant nef et bas-côtés, comme une grande dame d'église de ville. De gros piliers de pierre, trapus et courts, soutiennent sa voûte de bois bleu, d'où pendent de petits navires, ex-voto promis dans les tempêtes. Les araignées courent sur leurs voiles et la poussière pourrit les cordages.

On ne disait aucun office, la lampe du chœur brûlait seule dans son godet d'huile jaune, et en haut, dans l'épaisseur de la voûte, les fenêtres non fermées laissaient passer les larges rayons blancs, avec le bruit du vent qui courbait les arbres. Un homme est venu, a rangé les chaises, a mis deux chandelles dans les girandoles de fer accrochées au pilier, et a tiré dans le milieu une façon de brancard à pied dont le bois noir avait de grosses taches blanches. D'autres gens sont entrés dans l'église, un prêtre en surplis a passé devant nous; on a entendu un bruit de clochettes s'arrêtant et reprenant par intervalles, et la porte de l'église s'est ouverte toute grande. Le son saccadé de la petite cloche s'est mêlé à un autre qui lui répondait, et toutes deux, s'approchant en grandissant, redoublaient leurs battements secs et cuivrés.

Une charrette traînée par des bœufs a paru dans la place et s'est arrêtée devant le portail. Un mort était dessus. Ses pieds pâles et mats, comme de l*albâtre lavé, dépassaient le bout du drap qui

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Tenveloppait de cette forme indécise qu'ont tous les cadavres en costume. La foule survenue so taisait. Les hommes restaient découverts; le prôtre secouait son goui)i!lon et marmottait des oraisons et les bœufs accouplés, remuant lentement la télc, faisaient crier leur gros joug de cuir. L'église, où brillait une étoile au fond, ouvrait sa grande ombre noire que refoulait du dehors le jour vert des crépuscules pluvieux, et l'enfant qui éclairait sur le seuil passait toujours la main sur sa chandelle pour empêcher le vent de l'éteindre.

On Ta descendu de la charrette; sa tôte s'est cognée contre le timon. On l'a entré dans l'église, on l'a mis sur le brancard. Un (lot d'hommes et de femmes a suivi. On s'est agenouillé sur le pavé, les hommes près du mort, les femmes plus loin, vers la porte, et le service a commencé.

Il ne dura pas longtemps, pour nous du moins, car les psalmodies basses bourdonnaient vite, couvertes de temps à autre par un sanglot faible qui partait de dessous, en bas de la nef. Une main m'a efdeuré et je me suis etïacé pour laisser passer une femme courbée. Serrant les poings sur la poitrine, baissant la face, allant en avant sans remuer les pieds, essayant de regarder, tremblant de voir, elle s'est avancée vers la ligne des lumières qui brûlaient le long du brancard. Lentement, lentement, en levant son bras comme pour se cacher dessous, elle a tourné la tète sur le coin de son épaule et elle est tombée sur une chaise, alVaissée, aussi morte et molle que ses vêtements mêmes.

A la lueur des cierges, j'ai vu ses yeux fixes dans

leurs paupières rouges, éraillés comme une brûlure vive, sa bouche idiote et crispée, grelottante de désespoir, et toute sa pauvre figure qui pleurait comme un orage.

C'était son mari, perdu à la mer, que Ton venait de retrouver sur la grève et qu'on allait enterrer tout à rheure.

Le cimetière touchait à l'église. On y passa par une porte à côté, et chacun y prit son rang, tandis que dans la sacristie on clouait le mort en son cercueil. Une pluie fine mouillait l'air; on avait froid ; il faisait gras marcher, et les fossoyeurs, qui n'avaient pas fini, rejetaient avec peine la terre lourde qui collait sur leurs louchets. Au fond, les femmes, à genoux dans l'herbe, avaient découvert leurs capuchons et leurs grands bonnets blancs, dont les pans empesés se soulevaient au vent, faisaient de loin comme un "grand linceul qui se lève de terre et qui ondoie.

Le mort a reparu, les prières ont recommencé, les sanglots ont repris. On les entendait à travers le bruit de la pluie qui tombait.

Prés de nous sortait, par intervalles égaux, une sorte de gloussement étouffé qui ressemblait à un rire. Partout ailleurs, en l'écoutant, on l'eût pris pour l'explosion réprimée de quelque joie violente ou pour le paroxysme contenu d'un déUre de bonheur. C'était la veuve qui pleurait. Puis, elle s'approcha jusqu'au bord, fit comme les autres, et la terre peu à peu reprit son niveau, et chacun s'en retourna.

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