‹ Pages choisies des grands écrivainsChapitre 52 sur 54 · V. — Deux paysages · texte numérisé non relu

V. — Deux paysages

A bord de la Cangc, remontant le Nil en 18jO, Flaubert a écrit ces deux pages : le paysage qu'il voyait, le paysage aucjuei il rêvait.

Nulle part, ce qu'il y avait de profondément, de simplement tendre en celte âme que l'imagination faisait apparaître parfois truculente et frroce, ne s'est mieux révélé que dans le contraste des deux morceaux dont l'un a la couleur inten§e,et l'autre l'émotion pénétrante : c'était par là que ce recueil devait Unir.

Aujourd'hui je suis sur le Nil et nous venons de passer Memphis.

Nous sommes partis du vieux Caire par un bon vent de Nord. Nos deux voiles, entrecroisant leurs angles, se gonflaient dans toute leur largeur, la Cangc allait penchée, sa carène fendait leau. Je l'entends maintenant qui coule plus doucement. A l'avant, notre raiz Ibrahim, accroupi à la turque, regardait devant lui, et sans se détourner, de temps en temps, criait la manœuvre à ses matelots. Debout sur la dunette qui fait le toit de notre chambre, le second tenait la barre tout en fumant son chibouk de bois noir. Il y avait beaucoup de soleil, le ciel était bleu. Avec nos lorgnettes nous avons vu, de loin en loin, sur la rive, des hérons ou des cigognes.

L'eau du Nil est toute jaune, elle roule beaucoup

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de terre; elle semble comme fatiguée de tous les pays qu'elle a traversés et murmurer toujours la plainte monotone de je ne sais quelle lassitude de voyage. Si le Niger et le Nil ne sont qu'un même fleuve, d'où viennent ces Arts? Qu'ont-ils vu? Ce fleuve-là, tout comme l'Océan, laisse remonter la pensée jusqu'à des distances presque incalculables; et puis, ajoutez par là-dessus l'éternelle rêverie de Cléopâtre et comme un grand reflet de soleil, le soleil doré des Pharaons. A la tombée du jour le ciel est devenu tout rouge à droite et tout rose à gauche. Les pyramides de Sakkara tranchaient en gris dans le fond vermeil de l'horizon. C'était une incandescence qui tenait tout ce côté-là du ciel et le trempait d'une lumière d'or. Sur l'autre rive, à gauche, c'était une teinte rose; plus c'était rapproché de terre, plus c'était rose. Le rose allait montant et s'affaiblissant, il devenait jaune, puis un peu vert; le vert pâlissait et, par un blanc insensible, gagnait le bleu qui faisait la voûte de nos têtes, où se fondait la transition (brusque) des deux grandes couleurs.

Là-bas, sur un fleuve plus doux, moins antique, j'ai quelque part une maison blanche dont les volets sont fermés, maintenant que je n'y suis plus. Les peupliers sans feuilles frémissent dans le brouillard froid, et les monceaux de glace que charrie la rivière viennent se heurter au:: rives durcies. Les vaches sont à retable, les paillassons sur les espaliers, la

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