‹ Pages choisies des grands écrivainsChapitre 12 sur 31 · L AVARE · texte numérisé non relu

L AVARE

[Tout le roman d'Eugénie Grandet est à lire. Le père Grandet soutient la comparaison avec Harpagon.

Grandet, riche vigneron de Saumur, voit arriver chez lui 8on neveu Charles, un Parisien, dont le père a fait de mauvaises affaires. Eugénie, la fille de l'avare, voudrait donner au jeune homme un peu du confortable auquel il doit être habitué. Dès le lendemain matin, elle tâche d'améliorer le maigre ordinaire de la maison.]

Eugénie descendit, et courut à Nanon qui trayait la vache.

— Nanon, ma bonne Nanon, fais donc de la crème pour le café de mon cousin.

— Mais, mademoiselle, il aurait fallu s'y prendre hier, dit Nanon, qui partit d'un gros éclat de rire. Je ne peux pas faire de la crème. Votre cousin est mignon,

mignon, mais vraiment mignon. Vous ne l'avez pas vu dans sa chambrolouque de soie et d'or. Je l'ai vu, moi. Il porte du linge fin comme celui du surplis à monsieur le curé.

— Nanon, fais-nous donc de la galette.

— Et qui me donnera du bois pour le four, et de la farine, et du beurre? dit Nanon, laquelle en sa qualité de premier ministre de Grandet prenait parfois une importance énorme aux yeux d'Eugénie et de sa mère. Faut-il pas le voler, cet homme, pour fêter votre cousin? Demandez-lui du beurre, de la farine, du bois; il est votre père, il peut vous en donner. Tenez, le voilà qui descend pour voir aux provisions.

Eugénie se sauva dans le jardin, tout épouvantée en entendant trembler l'escalier sous le pas de son père...

Pendant qu'elle cherchait un artifice pour obtenir la galette, il s'élevait entre la Grande Nanon et Grandet une de ces querelles aussi rares entre eux que les hirondelles en hiver. Muni de ses clefs, le bonhomme était venu pour mesurer les vivres nécessaires à la consommation de la journée.

— Reste-t-il du pain d'hier ? dit-il à Nanon.

— Pas une miette, monsieur.

Grandet prit un gros pain rond, bien enfariné, moulé dans un de ces paniers plats qui servent à boulanger en Anjou, et il allait le couper, quand Nanon lui dit :

— Nous sommes cinq, aujourd'hui, monsieur.

— C'est vrai, répondit Grandet ; mais ton pain pèse six livres, il en restera. D'ailleurs, ces jeunes gens de l*aris, tu verras que ça ne mange point de pain.

— Ça mangera donc de la frippe ^ dit Nanon.

En Anjou, la frippe, mot du lexique populaire, exprime l'accompagnement du pain, depuis le beurre étendu sur la tartine, frippe vulgaire, jusqu'aux confitures d'alberge, la plus distinguée des frippes ; et tous ceux qui, dans leur enfance, ont léché la frippe et laissé le pain, comprendront la portée de cette locution.

— 'Son, répondit Grandet, ça ne mange ni frippe ni pain. Ils sont quasiment comme des filles à marier.

Enfin, après avoir parcimonieusement ordonné le menu quotidien, le bonhomme allait se diriger vers son fruitier, en fermant néanmoins les armoires de sa Dépense, lorsque Nanon l'arrêta pour lui dire:

— Monsieur, donnez-moi donc alors de la farine et du beurre ; je ferai une galette aux enfants.

— Xe vas-tu pas mettre la maison au pillage à cause de mon neveu ?

— Je ne pensais pas plus à votre neveu qu'à votre cliien, pas plus que vous n'y pensez vous-même. Ne voilà-t-il pas que vous ne m'avez avcint que six morceaux de sucre? m'en faut huit.

— Ah çà, iNanon, je ne t'ai jamais vue comme ça. Qu'est-ce qui te passe donc par la tête ? Es-tu la maîtresse ici ? Tu n'auras que six morceaux de sucre.

— Eh bien, votre neveu, avec quoi donc qu'il sucrera son café ?

— Avec deux morceaux, je m'en passerai, moi.

— Vous vous passerez de sucre, à votre âge? J'aimerais mieux vous en acheter de ma poche.

— Mêle-toi fie ce qui te regarde.

Malgré la baisse du prix, le sucre était toujours, aux yeux du tonnelier, la plus précieuse des denrées colo

niales ; il valait toujours six francs la livre pour lui. L'obligation de le ménager, prise sous l'Empire, était devenue la plus indélébile de ses habitudes. Toutes les femmes, même la plus niaise, savent ruser pour arriver à leurs fins ; Nanon abandonna la question du sucre pour obtenir la galette.

— Mademoiselle, cria-t-elle par la croisée, est-ce que vous voulez de la galette ?

— Non, non, répondit Eugénie.

— Allons, Nanon, dit Grandet en entendant la voix de sa fille, tiens.

Il ouvrit la mette ou était la farine, qui en donna une mesure, et ajouta quelques onces de beurre au morceau qu'il avait déjà coupé.

— Il faudra du bois pour chauffer le four, dit rimplacable Nanon.

— Eh bien, tu en prendras à ta suffisance, réponditil mélancoliquement ; mais alors tu nous feras une tarte aux fruits, et tu nous cuiras au four tout le dîner ; par ainsi, tu n'allumeras pas deux feux.

— Quien 1 s'écria Nanon, vous n'avez pas besoin de me le dire.

Grandet jeta sur son fidèle ministre un coup d'œii presque paternel.

— Mademoiselle, cria la cuisinière, nous aurons une galette.

Le père Grandet revint chargé de ses fruits, cl en rangea une première assiettée sur la table ào cuisine.

— Voyez donc, monsieur, lui dit Nanon, les jolies bottes qu'a votre neveu. Quel cuir, et qui sent bon 1

Avec quoi que ça se nettoie donc ? Faut-il y mettre de votre cirage à l'œuf?

— Nanon, je crois que l'œuf gâterait ce cuir-là. D'ailleurs, dis-lui que tu ne connais pas la manière de cirer le maroquin ; oui, c'est du maroquin. Il achètera lui-même à Saumur et t'apportera de quoi lustrer ses bottes. J'ai entendu dire qu'on fourre du sucre dans leur cirage pour le rendre brillant ?

— C'est donc bon à manger ? dit la servante en portant les bottes à son nez. Tiens, tiens, elles sentent l'eau de Cologne de madame. Ah ! c'est-il drôle !

— Drôle, dit le maître, tu trouves drôle de mettre à des bottes plus d'argent que n'en vaut celui qui les porte?

— Monsieur, dit-elle au second voyage de son maître, qui avait fermé le fruitier, est-ce que vous ne mettrez pas une ou deux fois le pot-au-feu par semaine à cause de votre... ?

— Oui.

— Faudra que j'aille à la boucherie.

— Pas du tout ; tu nous feras du bouillon de volaille: les fermiers ne t'en laisseront pas chômer. Mais je vais dire à Cornoiller de me tuer des corbeaux. Ce gibier-là donne le meilleur bouillon de la terre.

— C'est-y vrai, monsieur, que ça mange les morts?

— Tu es bête, Nanon ! ils mangent comme tout le monde ce qu'ils trouvent. Est-ce que nous ne vivons pas de morts? Qu'est-ce donc que les successions?...

[Cependant on apprend que le père de Charles, se voyant réduit à la faillile, s'est tué. La nouvelle arrive lorsque Grandet n'est pas à la maison.]

— Maman, dit Eugénie, nous porterons le deuil de mon oncle.

— Ton père décidera de cela, répondit madame Grandet.

Elles restèrent de nouveau silencieuses. Eugénie tirait ses points avec une régularité de mouvement qui eût dévoilé à un observateur les fécondes pensées de sa méditation. Le premier désir de cette adorable fille était de partager le deuil de son cousin. Vers quatre heures, un coup de marteau brusque retentit au cœur de madame Grandet.

— Qu'a donc ton père ? dit-elle à sa fille.

Le vigneron entra joyeux. Après avoir ôté ses gants, il se frotta les mains à s'en emporter la peau, si l'épidcrme n'en eût pas été tanné comme du cuir de Russie, sauf l'odeur des mélèzes et de l'encens. Il se promenait, il regardait le temps. Enfin son secret lui écha[)pa.

— Ma femme, dit-il sans bégayer, je les ai tous attrapés. Notre vin est vendu ! Les Hollandais et les Belges partaient ce matin, je me suis promené sur la place, devant l'auberge, en ayant l'air de bêtiser. Chose, que tu connais, est venu à moi. Les propriétaires de tous les bons vignobles gardent leur récolte et veulent allendre, je ne les en ai pas empêchés ^ Notre Belge élait désespéré. J'ai vu cela. Affaire faite, il prend notre ri,( («lie à deux cents francs la pièce, moitié comptant. Je SUIS payé en or. Les billets sont faits; voilà six louis pour toi. Dans trois mois les vins baisseront.

1. Grandet avait poussé tous les propriétaires à se coaliser pour refuser de vendre leurs rrcoltes aux marchands étrangers, afin d'alicndre une hausse certaine des cours.

Ces derniers mots furent prononcés d'un ton calme, mais si profondément ironique, que les gens deSauinur, groupés en ce moment sur la place, et anéantis par la nouvelle de la vente que venait de faire Grandet, en auraient frémi s'ils les eussent entendus. Une peur panique eût fait tomber les vins de cinquante pour cent.

— Vous avez mille pièces cette année, mon père? dit Eugénie.

— Oui, fijUle.

Ce mot était l'expression superlative de la joie du vieux tonnelier.

— Cela fait deux cent mille pièces de vingt sous.

— Oui, mademoiselle Grandet.

— Eh bien! mon père, vous pouvez facilement secourir Charles.

L'étonneraent, la colère, la stupéfaction de Balthazar en apercevant le Mane-Tekel- Phares ne sauraient se comparer au froid courroux de Grandet, qui ne pensant plus à son neveu, le retrouvait logé au cœur et dar.s les calculs de sa fille.

— Ah çà, depuis que ce mirliflor a mis le pied dans ma maison, tout y va de travers. Vous vous donnez des airs d'acheter des dragées, de faire des noces et des festins. .le ne veux pas de ces choses-là. Je sais à mon âge, comment je dois me conduire, peut-être I D'ailKurs je n'ai de leçons à prendre ni de ma fille ni de personne. Je ferai pour mon neveu ce qu'il sera convenable de faire, vous n'avez pas à y fourrer le nez. Quant à toi, Eugénie, ajouta-t-il en se tournant vers elle, ne m'en parle plus, sinon je t'envoie à l'abbayo de Noyers avec

Naiion voir si j'y suis; et pas plus tard que demain, si tu bronches. Où est jl donc, ce garçon ? est il descendu ?

— Non mon ami, répondit madame Grandet.

— Eh bien, que fait-il donc?

— 11 pleure son père, répondit Eugénie.

Grandet regarda sa fille sans trouver un mot à dire. D était un peu père, lui. Après avoir fait un ou deux tours dans la salle, il monta promptement à son cabinet pour y méditer un placement dans les fonds publics.

Ses deux mille arpents de forêts coupés à blanc lui avaient donné six cent mille francs : en joignant cette somme à l'argent de ses peupliers, ses revenus de l'année dernière et de l'année courante, outre les deux cent mille francs du marché qu'il venait de conclure, il pouvait faire une masse de neuf cent mille francs. Les vingt pour cent à gagner en peu de temps sur les rentes, qui étaient à soixante-dix francs, le tentaient. D chiffra sa spéculation sur le journal oîi la mort de son frère était anoncée, en entendant, sans les écouter, les gémissements de son neveu. Nanon vint cogner au mur pour inviter son maître à descendre : le dîner était servi. Sous la voûte et à la dernière marche de l'escalier, Grandet disait lui-même : « Puisque je toucherai mes intérêts à huit, je ferai cette affaire. En deux ans, j'aurai quinze cent mille francs que je retirerai en bon or. t

— Eh bien I où donc est mon neveu ?

— E dit qu'il ne veut pas manger, répondit Nanon. Ça n'est pas sain.

— Autant d'économisé, lui répliqua son maître.

— Dame, voui, dit-elle.

— Bah ! il ne pleurera pas toujours. La faim chasse le loup hors du bois.

Le dîner fut étrangement silencieux.

— Mon bon ami, dit madame Grandet lorsque la nappe fut ôtée, il faut que nous prenions le deuil.

— En vérité, madame Grandet, vous ne savez quoi inventer pour dépenser de l'argent. Le deuil est dans le cœur et non dans les habits.

— Mais le deuil d'un frère est indispensable, et ''Église nous ordonne de....

— Achetez votre deuil sur vos six louis. Vous me donnerez un crêpe, cela me suffira.

Eugénie leva les yeux au ciel sans mot dire. Pour la première fois dans sa vie, ses génô^ux penchants endormis, comprimés, mais subitement éveillés, étaient à tout moment froissés. Cette soirée fut semblable en apparence à mille soirées de leur existence monotone. mais ce fut certes la plus horrible. Eugénie travailla sans lever la tête, et ne se servit point du nécessaire que Charles avait dédaigné la veille. Madame Grandet tricota ses manches. Grandet tourna ses pouces pendant quatre heures, abîmé dans des calculs dont les résultats devaient, le lendemain, étonner Saumur...

Nanon filait, et le bruit de son rouet fut la seule Toix qui se fît entendre sous les planchers grisâtres de .a salle.

— Nous n'usons point nos langues, dit-elle en montrant ses dents blanches et grosses comme des amandes pelées.

— Ne faut rien user, répondit Grandet en se réveillant de ses méditations.

Il se voyait en perspective huit millions dans trois ans, et voguait sur celte longue nappe d'or.

— Couchons-nous. J'irai dire bonsoir à mon neveu pour tout le monde, et voir s'il veut prendre quelque chose.

Madame Grandet resta sur le palier du premier étage pour entendre la conversation qui allait avoir lieu entre Charles et le bonhomme. Eugénie, plus hardie que sa mère, monta aeux marches.

— Eh bien, mon neveu, vous avez du chagrin. Oui, pleurez, c'est naturel. Un père est un père. Mais faut prendre votre mal en patience. Je m'occupe de vous pendant que vous pleurez. Je suis un bon parent, voyez-vous. Allons, du courage. Voulez-vous boire un petit verre de vin? (Le vin ne coûte rien à Saumur, on y offre du vin comme dans les Indes une tasse de thé.) Mais, dit Grandet en continuant, vous êtes sans lumière. Mauvais! mauvais 1 faut voir clair à ce que l'on fait. (Grandet marcha vers la ch- minée.) — Tiens! s'écria-t-il, voilà de la bougie. Où diable a-t-on péché de la bougie? Les garces démoliraient le plancher de ma maison pour cuire des œufs à ce garçon-là !

En entendant ces mots, la mère et la fille rentrèrent dans leurs chambres et se fourrèrent dans leurs lits avec la célérité des souris effrayées qui rentrent dans leurs trous.

— Madame Grandet, vous avez donc un trésor ? dit l'homme en entrant dans la chambre de sa femme.

— Mon ami, je fais mes prières, attendez, répondit d'une voix altérée la pauvre mère.

— Que le diable emporte ton bon Dieu ! réplicjua Grandet en grommelant..

— Madame Grandet, as-tu fini? dit le vieux tonnelier.

— Mon ami, je prie pour toi.

— Très bien! bonsoir. Demain matin, nous causerons.

La pauvre femme s'endormit comme l'écolier qui, n'ayant pas appris ses leçons, craint de trouver à son réveil le visage irrité du maître. Au moment où, par frayeur, elle se roulait dans ses draps pour ne rien entendre, Eugénie se coula près d'elle, en chemise, pieds nus, et vint la baiser au front.

— Oh ! bonne rnère, dit-elle, demain je lui dirai que c'est moi.

— rs'on, il t'enverrait à Noyers. Laisse-moi faire, il ne me mangera pas.

— Entends- tu, maman?

— Quoi?

— Eli bien, il pleure toujours.

— Va donc te coucher, ma fille. Tu gagneras froid aux pieds : le carreau est humide.

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