II. — UNE VIE D ENFANT
[Sylvie Rogron et le jeune Denis Rogron, fils et fille d'un aubergiste de Provins, se sont associés pour tenir une boutique de mercerie, rue Saint-Denis, A la sœur de Famille. Voici le portrait de ces « fossiles » du comptoir, vers 1823, au moment où commence l'histoire que raconte Balzac]
Quoique Sylvie Rogron n'eût alors que quarante ans, sa laideur, ses travaux constants et un certain air rechigné que lui donnait la disposition de ses traits, autant que les soucis, la faisaient ressembler à une femme de cinquante ans. A trente-huit ans, Jérôme- Denis Rogron otîrait la physionomie la plus niaise que jamais un comptoir ait présentée à des chalands. Son front écrasé, déprimé par la fatigue, était marqué de trois sillons arides. Ses petits cheveux gris, coupés ras, exprimaient l'indéfinissable stupidité des animaux à sang froid. Le regard de ses yeux bleuâtres ne jetait ni flamme ni pensée.
[Le frère et la sœur ont une idée fixe : gagner de quoi retourner à Provins et y vivre de leurs rentes dans 1» maison que leur père leur avait laissée.]
[Lorsqu'ils se virent en étal de réaliser le rêve de toute leur vie, les deux Rogron firent aménager leur maison de la Grande Place. Ils dépensèrent de grosses sommes à s'installer avec un luxe prétentieux et ridicule. Puis ils tâchèrenV de se faire accepter dans la « bonne société » de Prowiis : on les jugea vite sots et ridicules. On cessa de les inviter. Ils voulurent recevoir: le beau monde ne vint pas à leurs dîners, on vint pour s'y moquer d'eux. Et les dîners coûtaient cher. Ils s'en lassèrent.
Sylvie renvoya sa cuisinière et prit une fille de campagne pour les gros ouvrages. Elle fit sa cuisine elle-même pour $on plaisir.]
Quatorze mois après leur arrivée, le frère et la sœur tombèrent donc dans une vie solitaire et sans occupation. Son bannissement du monde avait engendré dans le cœur de Sylvie une haine effroyable contre les Tiphainc, les Julliard, les Auffray, les Garceland, enfin contre la société de Provins, qu'elle nommait la clique et avec laquelle ses rapports devinrent excessivement froids...
Le frère et la sœur furent donc obligés de rester au coin du feu de leur poêle, dans leur salle à manger, en se remémorant leurs affaires, les figures de leurs pratiques, et autres choses aussi agréables. Le second hiver ne se termina pas sans que l'ennui pesât sur eux effroyablement. Ils avaient mille peines à employer le temps de leur journée. En allant se coucher le soir, ils disaient : a Encore une de passée 1 » Ils traînassaient le malin en se levant, restaient au lit, s'habillaient lentement. Hogron se faisait lui-même la barbe tous les jours, il s'examinait la figure, il entretenait sa sœur des changements qu'il croyait y apercevoir ; il avait des
discussions avec la servante sur la température de son eau chaude ; il allait au jardin, regardait si les fleurs avaient poussé; il s'aventurait au bord de l'eau, où il avait fait construire un kiosque ; il observait la menuiserie de sa maison: avait-elle joué? le tassement avait-il fendillé quelque tableau ? les peintures se soutenaientelles ? Il revenait à parler de ses craintes sur une poule malade, ou sur un endroit où Ihumidité laissait subsister des taches, à sa sœur qui faisait l'effarée en mettant le couvert, en tracassant la servante. Le baromètre était le meuble le plus utile à Rogron ; il le consultait sans cause, il le tapait familièrement comme un ami, puis il disait : « Il fait vilain 1 » Sa sœur lui répondait: « Bah! il fait le temps de la saison. » Si quelqu'un venait le voir, il vantait l'excellence de cet instrument. Le déjeuner prenait encore un peu de temps. Avec quelle lenteur ces deux êtres mastiquaient chaque bouchée 1 Aussi leur digestion était-elle parfaite, ils n'avaient pas à craindre de cancer à l'estomac. Ils gagnaient midi par la lecture de la Ruche et du Constitutionnel...
Vers deux heures, Rogron entreprenait une petite promenade. Il était bien heureux quand un boutiquier sur le bas de sa porte l'arrêtait en lui disant : « Comment va, père Rogron 1 » Il causait et demandait des nouvelles de la ville; il écoutait et colportait les commérages, les petits bruits de Provins. Il montait jusqu'à la haute ville et allait dans les chemins creux, selon le temps. Parfois il rencontrait des vieillards en promenade comme lui. Ces rencontres étaient d heureux événements...
Revenu dans sa maison, il se jetait sur un canapé de salon en homme harassé de fatigue, mais éreinté seulement de son propre poids. Il arrivait à l'heure du dîner en allant vingt fois du salon à la cuisine, examinant l'heure, ouvrant et fermant les portes. Tant que le frère et la sœur eurent des soirées en ville, ils atteignirent à leur coucher ; mais quand ils furent réduits à leur intérieur, la soirée fut un désert à traverser. Quelquefois les personnes qui revenaient chez elles sur la petite place, après avoir passé la soirée en ville, entendaient des cris chez les Rogron, comme si le frère assassinait la sœur : on reconnut les horribles bâillements d'un mercier aux abois...
[Alors Sylvie songea qu'on lui avait demandé quelque temps auparavant de se charger d'une parente pauvre, la petite Pierrette Lorrain, orpheline de père et de mère, dont les grands parents paternels avaient dû, à la suite de revers de fortune, se réfugier dans un asile de vieillards : de là pour eux la nécessité de se séparer de l'enfant qu'ils avaient élevée avec tendresse.]
Sylvie, qui comprit la nécessité d'avoir un tiers au logis, se souvint alors de leur pauvre cousine, de laquelle per>onne ne leur avait demandé de nouvelles, car à Provins chacun croyait la petite Lorrain et sa fille mortes toutes deux. Sylvie Rogron ne perdait rien, elle était trop vieille fille pour égarer quoi que ce soit ! elle eut l'air d'avoir retrouvé la lettre des Lorrain, afin de parler tout naturellement de Pierrette à son frère, qui fut presque heureux de la possibilité d'avoir une petite fille au logis. Sylvie écrivit moitié commer-
cialement, moitié affectueusement aux vieux Lorrain, on rejetant le retard de sa réponse sur la liquidation des affaires, sur sa transplantation à Provins et sur son établissement. Elle parut désireuse de prendre sa cousine avec elle, en donnant à entendre que Pierrette devait un jour avoir un héritage de douze mille livres de rente, si monsieur Rogron ne se mariait pas...
Vers le mois d'octobre de l'année 1824. époque à laquelle s'achevait sa onzième année, Pierrette fut donc confiée par les deux vieillards, horriblement mélancoliques, au conducteur de la diligence de Nantes à Paris, avec prière de la mettre à Paris dans la diligence de Provins et de bien veiller sur elle. Les Lorrain ignoraient si bien la vie, que la Bretonne n'avait plus un sou en arrivant à Paris. Le conducteur, à qui l'enfant parlait de ses parents riches, paya pour elle la dépense de l'hôtel, à Paris, se fit rembourser par le conducteur de la voiture de Troyes en le chargeant de remettre Pierrette dans sa famille et d"y suivre le remboursement, absolument comme pour une caisse de roulage. Quatre jours après son départ de Nantes, vers neuf heures, un lundi, un bon gros vieux conducteur des Messageries royales prit Pierrette par la main, et, pendant qu'on déchargeait, dans la Grand'Rue, les articles et les voyageurs destinés au bureau de Provins, il la mena sans autre bagage que deux robes, deux paires do bas et deux chemises, chez mademoiselle Rogron, dont la maison lui fut indiquée par le directeur du bureau.
— Bonjour, mademoiselle et la compagnie, dit le conducteur; je vous amène une cousine à vous, que voici : elle est ma foi, bien gentille. Vous avez quarante-
sept francs à me donner. Quoique votre petite n'en ail pas lourd avec elle, signez ma feuille.
Mademoiselle Sylvie et son frère se livrèrent à leur joie et à leurétonnement.
— Pardon, dit le conducteur, ma voiture attend, signez ma feuille, donnez-moi quarante-sept francs soixante centimes... et ce que vous voudrez pour le conducteur de Nantes et pour moi, qui avons eu soin de la petite comme de notre propre enfant. Nous avon? avancé son coucher, sa nourriture, sa place de Provins et quelques petites choses.
— Quarante-sept francs douze sous!... dit Sylvie.
— N'allez-vous pas marchander ? s'écria le conducteur.
— Mais la facture ? dit Rogron.
— La facture? voyez la feuille.
— Quand tu feras tes narrés, paye donc! dit Sylvie à son frère; tu vois bien qu'il n'y a qu'à payer.
Rogron alla chercher quarante-sept franes douze sous.
— Et nous n'avons rien pour nous, mon camarade et moi ? dit le conducteur.
Sylvie tira quarante sous des profondeurs de son vieux sac en velours, où foisonnaient ses clefs.
— Merci 1 gardez, dit le conducteur. Nous aimons mieux avoir eu soin de la petite pour elle-même.
Il prit sa feuille et sortit en disant à la grosse servante :
— En voilà une baraque ! Il y a pourtant des crocodiles comme ça autre part qu'eu Egypte I
— Ces gtns-là sont bien grossiers, dit Sylvie qui entendit le propos.
— Dame ! s'ils ont eu soin de la pelile, répondit Adèle en mettant ses poings sur ses hanches.
— Nous ne sommes pas destinés à vivre avec lui, dit Rogroii.
— Où que vous la coucherez'/ dit la servante. Telle fut l'arrivée et la réception de Pierrette Lorrain
chez son cousin et sa cousine, qui la regardaient d'un air hébété, chez lesquels elle fut jetée comme un paquet, sans aucune transition entre la déplorable chambre où elle vivait à Saint-Jacques auprès de ses grands-parents et la salle à manger de ses cousins, qui lui parut être celle d'un palais. Elle y était interdite et honteuse. Pour tout autre que pour ces ex-merciers, la petite Bretonne eût été adorable dans sa jupe de bure bleue grossière, avec son tablier de percaline rose, ses gros souliers, ses bas bleus, son fichu blanc, les mains rouges enveloppées de mitaines en tricot de laine rouge, bordées de blanc, que le conducteur lui avait achetées. Vraiment son petit bonnet breton qu'on lui avait blanchi à Paris (il s'était fripé dans le trajet de Nantes) faisait comme une auréole à son gai visage. Ce bonnet national, en fine batiste, garni d'une dentelle raide et plissée par grands tuyaux aplatis, mériterait une description, tant il est coquet et simple. La lumière tamisée par la toile et la dentelle produit une pénombre, un demi-jour doux sur le teint ; il lui donne cette grâce virginale que cherchent les peintres sur leurs palettes, et que Léopold Robert a su trouver pour la figure raphaélique de la femme qui tient un enfant dans le tableau des « Moissonneurs ». Sous ce cadre festonné de lumière brillait une figure blanche et rose, naïve, animée par la santé la plus
vigoureuse. La chaleur de la salle y amena le sang qui borda de feu les deux mignonnes oreilles, les lèvres, le bout du nez si fin, et qui, par opposition, fit paraître le teint vivace plus blanc encore.
— Eh bien 1 lu ne nous dis rien? dit Sylvie. Je suis ta cousine Hogron, et voilà ton cousin.
— Veux-tu manger? lui demanda Rogron.
— Quand es-tu partie de Nantes? demanda Sylvie.
— Elle est muette, dit Rogron.
— Pauvre petite, elle n'est guère nippée, s'écria la grosse Adèle en ouvrant le paquet fait avec un mouchoir au vieux Lorrain.
— timbrasse donc ton cousin, dit Sylvie. Pierrette embrassa Hogron.
— Embrasse donc ta cousine, dit Rogron. Pierrette embrassa Sylvie.
— Elle est ahurie par le voyage, cette petite; elle a peut-être besoin de dormir, dii Adèle.
Pierrette éprouva soudain pour ses deux parents une invincibl»' répulsion, sentiment que personne encore ne lui ;ivait inspiré. Sylvie et sa servante allèrent coucher la petite Bretonne dans cellt^ des chambres au second étage où Brigaut * avait vu le rideau de calicot blanc. 11 s'y trouvait un lit de pensionnaire à flèche peinte en bleu d'où pendait un rideau en calicot, une commode en noyer sans dessus de marbre, une petite table en noyer, un miroir, une vulgaire table de nuit sans porte, et trois méchantes chaises. Les murs, mansardes sur le devant, étaient tendus d'un mauvais papier b!eu semé
I. Bn.'ton, ami d'enfance de Pierrette, qui passe par Provins au commencement de cette histoire.
de fleurs noires. Le carreau, mis en couleur et frotté, glaçait les pieds. Il n'y avait pas d'autre tapis qu'une maigre descente de lit en lisières. La cheminée, en marbre commun, était ornée d'une glace, de deux chandeliers en cuivre doré, d'une vulgaire coupe d'albâtre où buvaient deux pigeons pour figurer les anses, et que Sylvie avait à Paris dans sa chambre.
— Seras-tu bien là, ma petite ? lui dit sa cousine.
— Oh! c'est bien beau! répondit l'enfant de sa voix argentine.
— Elle n'est pas difficile, dit la grosse Briarde en murmurant. Ne faut-il pas lui bassiner son lit? demanda-t-elle.
— Oui dit Sylvie, les draps peuvent être humides. Adèle apporta l'un de ses scrre-tctc en apportant la
bassinoire, et Pierrette, qui jusqu'alors avait couché dans des draps de grosse toile bretonne, fut surprise Je la finesse et de la douceur des draps de colon. Quand la petite fille fut installée et couchée, Adèle, en descendant, ne put s'empêcher de s'écrier :
— Son butin ne vaut pas trois francs, mademoiselle! Depuis l'adoption de son système économique, Sylvie
faisait rester dans la salle à manger sa servante, afin qu'il n'y eût qu'une lumière et qu'un seul feu. Mais quand le colonel Gouraud et Vinet venaient, Adèle se retirait dans sa cuisine. L'arrivée de Pierrette anima le reste de la soirce.
— Il faudra dès demain lui faire un trousseau, dit Sylvie ; elle n'a rien de rien.
— Elle n'a que les gros souliers qu'elle a aux pieds et qui pèsent une livre, dit Adèle.
— Dans ce pays-là c'est comme ça, dit Rogron,
— Comme elle regardait sa chambre, qui n'est déjà pas si belle pour être celle d'une cousine à vous, mademoiselle !
— C'est bon, taisez-vous, dit Sylvie ; vous voyez bien qu'elle en est enchantée.
— Mon Dieu, quelles chemises? ça doit lui gratter la peau; mais rien de ça ne peut servir, dit Adèle en vidant le paquet de Pierrette.
Maître, maîtresse et servante furent occupés jusqu'à dix heures à décider en quelle percale et de quel prix les chemises, combien de [maires de bas, en quelle étoffe, en quel nombre les jupons de dessous, et à supputer le prix de la garde-robe de Pierrette.
— Tu n'en seras pas quitte k moins de trois cents francs, dit à sa sœur Rogron, qui retenait le prix de chaque chose et les additionnait de mémoire par suite de sa vieille habitude.
— Trois cents francs ? s'écria Sylvie.
— Oui, trois cents ! calcule.
Le frère i-t la sœur recommencèrent et IrouvôrtMit trois cents francs sans les façons.
— Trois cents francs d'un seul coup de filet ! dit Sylvie, en se couchant sur l'idée assez ingénieusement exprimée par cette expression proverbiale...
[Pierrette, qui était une enfant vive e gaie, très bonne el très tendre, soulTrit dès le premier instant de la sécheresse, de la rudesse, de la tristesse des Rogron : elle en eut le cœur serré.]
Si, pour ell«, la Bretagne avait été pleine de misère
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elle avait été pleine d'affeciion. Si les vieux Lorrain furent les commerçants les plus inhabiles, ils étaient les gens les plus aimants, les plus francs, les plus caressants du monde, comme tous les gens sans calcul...
Celte petite, accoutumée à tant d'affection, ne retrouvait pas chez ces parents tant désirés, chez ces parents si riches, cet air, cette parole, ces regards, ces façoAs que tout le monde, même les étrangers et les conducteurs de diligence, avaient eus pour elle. Aussi son étonnement, déjà grand, fut-il compliqué par le changement d'atmosphère moral où elle entrait. Le cœur a subitement froid ou chaud comme le corps. Sans savoir pourquoi, la pauvre enfant eut envie de pleurer, elle était fatiguée, elle dormit. Habituée à se lever de bonne heure, comme tous les enfants élevés h la campagne, Pierrette s'éveilla e lendemain deux heures avant la cuisinière. Elle s'habilla, piétina dans sa chambre au-dessus de sa cousine, regarda la petite place, essaya de descendre, fut stupéfaite de la beauté de l'escalier; elle l'examina dans ses déîails, les palères, les cuivres, les ornements, les peintures, etc. Puis elle descendit, elle ne put ouvrir la porte du jardin, remonta, redescendit quand Adèle fut éveillée, et sauta dans le jardin; elle en prit possession, elle courut jusqu'à la rivière, s'ébahit du kiosque, entra dans le kiosque ; elle eut à voir et à s'étonner de ce qu'elle voyait jusqu'au lever de sa cousine Sylvie. Pendant le déjeuner, sa cousine lui dit :
- - C'est donc toi, mon petit chou, qui trottais dès le jour dans l'escalier, et qui faisais ce tapage? Tu m'as si bien réveillée que je n'ai pu me rendormir. 11 faudra
être bien sage, bien gentille, et t'amusersans bruit. Ton cousin n'aime pas le bruit.
— Tu prendras garde aussi à tes pieds, dit Rogron. Tu es entrée avec tes souliers crottés dans le kiosque et tu y as laissé tes pas écrits sur le parquet. Ta cousine aime bien la propreté. Une grande fille comme toi doit être propre. Tu n'étais donc pas propre en Bretagne ? Mais c'est vrai, quand j'y allais acheter du fil, ça faisait pitié de les voir, ces sauvages-là ! En tout cas, elle a bon appétit, dit Rogron en regardant sa sœur ; on dirait qu'elle n'a pas mangé depuis trois jours.
Ainsi, dès le premier moment. Pierrette fut blessée par les observations de sa cousine et de son cousin, blessée sans savoir pourquoi. Sa droite et franche nature, jusqu'alors abandonnée à elle-même, ignorait la réflexion. Incapable de trouver en quoi péchaic^nt son cousin et sa cousine, elle devait être lentement éclairée par ses souffrances. Après le déjeuner, sa cousine et son cousin, heureux de rétonnoment de Pierrette et pressés d'en jouir, lui montrèrent leur beau salon pour lui apprendre à en respecter les somptuosités. Par suite de leur isolement, et poussés par celte nécessité morale de s'intéresser à quelque chose, les célibataires sont conduits à remj)lacer les affections naturelles par des affections factices, à aimer des chiens, des chats, des serins, leur servante ou l'^ur directeur. Ainsi Rogron et Sylvie étaient arrivés à un amour immodéré pour leur mobilier et pour leur maison, qui leur avaient coûté si cher. Sylvie avait fini, le rnatin. par aider AdMe en trouvant qu'elle ne savait pas nettoyer les menblos, les bros'^er et les maintenir dans leur neuf. Ce nettoyage fut bientôt
une occupation pour elle. Aussi, loin de perdre de leur valeur, les meubles gagnaient-ils ! S'en servir sans les user, sans les tacher, sans égratigner les bois, .«-ans effacer le vernis, tel était le problème. Cette occupation devint bientôt une manie de vieille fille. Sylvie eut dans une armoire des chiffons de laine, de la cire, du vernis, des brosses; elle apprit à les manier aussi bien qu'un ébéniste ; elle avait ses plumeaux, ses serviettes à essuyer ; enfin elle frottait sans courir aucune chance de se blesser : elle était si forte ! Le regard de son œil bleu, froid et rigide comme de l'acier, se glissait jusque sous les meubles à tout moment; aussi eiissiez-vous plus facilement trouvé dans son cœur une corde sensible qu'un mouton sous une bergère...
Il fut impossible à Sylvie de reculer devant les trois cents francs. Pendant la première semaine, Sylvie fut entièrement occupée, et Pierrette incessamment distraite par les robes à commander, à essayer, par les chemises, les jupons de dessous à tailler, à faire coudre par des ouvrières à la journée. Pierrette ne savait pas coudre.
— Elle a été joliment élevée ! dit Rogron. Tu ne sais donc rien faire, ma petite biche?
Pierrette, qui ne savait qu'aimer, fit pour toute réponse an joli geste de petite fille.
— A quoi passais-tu donc le temps en Bretagne ? lui demanda Hogron.
— Je jouais, répondit-elle naïvement. Tout le monde jouait avec moi. Ma grand 'mère it grand-papa, chacun me racontait des histoires. Ah! l'on m'aimait bien.
— Ah! répondait Rogron. Ainsi, tu faisais du plus aisé.
Pierrette ne comprit pas cette plaisanterie de la rue Saint-Denis, elle ouvrit de grands yeux.
— Elle est sotte comme un panier, dit Sylvie à mademoiselle Borain, la plus habile ouvrière de Provins.
— C'est si jeune ! dit l'ouvrière en regardant Pierrette, dont le petit museau fin était tendu vers elle d'un air rusé.
Pierrette préférait les ouvrières à ses deux parents ; elle était coquette pour elles, elle les regardait travaillant, elle leur disait ces jolis mots, les fleurs de l'enfance, que comprimaient déjà Rogron et Sylvie par la peur ; car ils aimaient à imprimer aux subordonnés une terreur salutaire. Les ouvrières étaient enchantées de Pierrette. Cependant le trousseau ne se complétait pas sans de terribles interjections.
— Cette petite fille va nous coûter les yeux de la tête! disait Sylvie à son frère.
— Tiens-toi donc, ma petite 1 Que diable, c'est pour toi, ce n'est pas pour moi, disait-elle à Pierrette quand on lui prenait mesure do quelque ajustement.
— Laisse donc travailler mademoiselle Borain, ce n'est pas toi qui payeras sa journée! disait-elle en lui voyant demander quelque chose à la première ouvrière.
— Mademoiselle, disait mademoiselle Borain, faut- il coudre ceci en point arrière?
— Oui, faites solidement; je n'ai pas envie de recommencer encore un pareil trousseau tous les jours.
Il en fut de la cousine cournc de la maison. Pierrette dut être mise aussi bien (jne la petite de madame Garceland. Elle eut des brodequins à la mode, en peau bronzée, comme en avait la petite Tiphaine. Elle eut des
bas de coton très fins, un corset de la meilleure faiseuse, une robe de reps bleu, une jolie pèlerine doublée de taffetas blanc, toujours pour lutter avec la petite de madame Julliard la jeune. Aussi le dessous fut-il en harmonie avec le dessus, tant Sylvie avait peur de l'examen et du coup d'œil des mères de famille. Pierrette eut de jolies chemises en madapolam. Mademoiselle Borain dit que les petites de madame la sous-préfète portaient des pantalons en percale brodés et garnis, le dernier genre enfin. Pierrette eut des pantalons à manchettes. On lui commanda une charmante capote de velours bleu doublée de satin blanc, semblable à celle de la petite Martener. Pierrette fut ainsi la plus délicieuse petite fille de tout Provins. Le dimanche, à l'église, au sortir de la messe, toutes les dames l'embrassèrent. Mesdames Tiphaine, Garceland, Galardon, Aufîray, Lcsourd, Martener, Guépin, Julliard, raffolèrent de la charmante Bretonne. Cette émeute frappa l'amour-propre de la vieille Sylvie, qui, dans sa bienfaisance, voyait moins Pierrette qu'un triomphe de vanité. Cependant Sylvie devait finir par s'offenser des succès de sa cousine, et voici comment ; on lui demanda Pierrette, et, toujours pour triompher de ces dames, elle accorda Pierrette. On venait chercher Pierrette, qui fit des parties de jeu, des dînettes avec les petites filles de ces dames. Pierrette réussit infiniment mieux que les Rogron. Mademoiselle Sylvie se choqua de voir Pierrette deman lée chez les» autres sans que les autres vinssent trouver Pierrette. La naïve enfant ne dissimula point les plaisirs qu'elle goûtait chez mesdames Tiphaine, Martener, Galardon, Jul liard, Lesourd, AulTray, Garceland, dont les amitiés
contrastaient étrangement avec les tracasseries de sa cousine et de son cousin. Une mère eût été très heureuse du bonheur de son enfant; mais les Rogron avaient pris Pierrette pour eux et non pour elle : leurs sentiments, loin d'être paternels, étaient entachés d'égoïsme et d'une sorte d'exploitation commerciale.
Le beau trousseau, les belles robes des dimanches et les robes de tous les jours commencèrent le malheur de Pierrette. Comme tous les entants libres de leurs amusements et habitués à suivre les inspirations de leur fantaisie, elle usait effroyablement vite ses souliers, ses brodequins, ses robes, et surtout ses pantalons à manchettes. Une mère, en réprimandant son enfant ne pense qu'à lui ; sa parole est douce, elle ne la grossit que poussée à bout et quand l'enfant a des torts; mais, dans la grande question des habillements, les ccus des deux cousins étaient la première raison : il s'agissait d'eux et non de Pierrette. Les enfants ont le flairer de la race canine pour les torts de ceux qui les gouvernent : ils sentent admirablement s'ils sont aimés ou tolérés. Les cœurs purs sont plus choqués par les nuances que par les contrastes : un entant ne comprend pas encore le mal, mais il sait quand ou froisse le sentiment du beau que la nature a mis en lui. Les conseils que s'attirait Pierrette sur la tenue que doivent avoir les jeunes biles bien élevées, sur la modestie et sur l'économie, étaient le corollaire de ce thème principal : PieiTctle naiirs ruine! Ces gronderies, qui eurent un funeste résultat pour Pierrette, ramenèrent les deux célibataires vers lancicnue ornière commerciale d'où leur établissement à l'rovins les avait divertis, et où leur nature allait s'épa-
nouir et fleurir. Habitués à régenter, à faire des observations, à commander, à reprendre vertement leurs commis, Rogron et sa sœur périssaient faute de victimes. Les petits esprits ont besoin de despotisme pour le jeu de leurs nerfs, comme les grandes âmes ont soif d'égalité pour l'action du cœur. Or les êtres étroits s'étendent aussi bien par la persécution que par la bienfaisance : ils peuvent s'attester leur puissance par un empire ou cruel ou charitable sur autrui ; mais ils vont du côté où les pousse leur tempérament. Ajoutez le véhicule de l'intérêt, et vous aurez l'énigme de la plupart des choses sociales. Dès lors Pierrette devint extrêmement nécessaire à l'existence de ses cousins. Depuis son arrivée, les Rogron avaient été très occupés par le trousseau, puis retenus par le neuf de la commensahté. Toute chose nouvelle, un sentiment et même une domination, a ses plis à prendre. Sylvie commença par dire à Pierrette 7na petite; elle quitta ma petite pour Pierrette tout court. Les réprimandes, d'abord aigres-douces, devinrent vives et dures. Dès qu'ils entrèrent dans cette voie, le frère et la sœur y firent de rapides progrès : ils ne s'ennuyaient plus ! Ce ne fut pas le complot d'être méchants et cruels, ce fut l'instinct d'une tyrannie imbécile. Le frère et la sœur se crurent utiles à Pierrette, comme jadis ils se croyaient utiles à leurs apprentis. Pierrette, dont la sensibilité vraie, noble, excessive, était l'antipode de la sécheresse des Rogron, avait les reproches en horreur; elle était atteinte si vivement, que deux larmes mouillaient aussitôt ses beaux yeux purs. Elle eut beaucoup à combattre avant de réprimer son adorable vivacité qui plaisait tant au dehors ; elle la déployait chez les mères
de ses petites amies; mais au logis, vers la fin du premier mois, elle commençait à demeurer passive, et Rogron lui demanda si elle était malade. A cette étrange interrogation, elle bondit au bout du jardin pour y pleurer au bord de la rivière, où ses larmes tombèrent comme un jour elle devait tomber elle-même dans le torrent sociail. Un jour, malgré ses soins, l'enfant fit un accroc à sa belle robe de reps chez madame Tiphaine, où elle était allée jouer par une belle journée. Elle fondit en pleurs aussitôt, en prévoyant la cruelle réprimande qui l'attendait au logis. Questionnée, il lui échappa quelques paroles sur sa terrible cousine, au milieu de ses larmes. La belle madame Tiphaine avait du reps pareil, elle remplaça le lé elle-même. Mademoiselle Rogron apprit le tour que, suivant son expression, lui avait joué cette satanée petite fille. Dès ce moment, elle ne voulut plus donner Pierrette à ces dames.
[Pierrette, devint très malheureuse. Mais elle souffrit plus encore quand on entreprit de l'instruire. Alors commença la seconde période de sa vie de douleurs.]
Pierrette eut un maître d'écriture. Elle dut apprendre à lire, à écrire et à compter. L'éducation de Pierrette produisit d'énormes dégâts dans la maison des Rogron. Ce fut l'encre sur les tables, sur les meubles, sur les vêtements; puis les cahiers d'écritures, les plumes égarées partout, la poudre sur les étoiïcs, les livres déchirés, écornés, pendant qu'elle apprenait ses leçons. On lui parlait déjà, et dans quels termes! de la nécessité de gagner son pain, de n'être à charge à personne. En écoutant ces horribles avis, Pierrette
sentait une douleur dans sa gorge: il s'y faisait une contraction violente, son cœur battait à coups précipités. Elle était obligée de retenir ses pleurs; car on lui demandait compte de ses larmes comme d'une offense envers la bonté de ses magnanimes parents. Rogron avait trouvé la vie qui lui était propre : il grondait Pierrette comme autrefois ses conamis; il allait la chercher au milieu de ses jeux pour la contraindre à étudier, il lui faisait répéter ses leçons, il était le féroce maître d'étude de cette pauvre enfant. Sylvie, de son côté regardait comme un devoir d'apprendre à Pierrette le peu qu'elle savait des ouvrages de femme. Ni Rogron ni sa sœur n'avaient de douceur dans le caractère. Ces esprits étroits, qui d'ailleurs éprouvaient un plaisir réel à taquiner cette pauvre petite, passèrent insensiblement de la douceur à la plus excessive sévérité. Leur sévérité fut amenée par la prétendue mauvaise volonté de cette enfant, qui, commencée trop tard, avait l'entendement dur. Ses maîtres ignoraient l'art de dormer aux leçons une forme appropriée à l'intelligence de l'élève, ce qui marque la diiïérence de l'éducation particulière à l'éducation publique. Aussi la faute étaitr-elle bien moins celle de Pierrette que celle de ses parents. Elle mit donc un temps infini pour apprendre les éléments. Pour un rien, elle était appelée bête et stupide, sotte et maladroite. Pierrette, incessamment maltraitée en paroles, ne rencontra chez ses deux parents que des regards froids. Elle prit l'attitude hébétée des brebis : elle n'osa plus rien faire en voyant ses actions mal jugées, mal accueillies, mal inteiprétées. En toute chose elle attendit le bon plaisir, les ordres de sa cousine, garda ses pensées
pour elle et se renferma dans une obéissance passive. Ses brillantes couleurs commencèrent à s'éteindre. Elle se plaignit parfois de souffrir. Quand sa cousine lui demanda : « Où? » la pauvre petite, qui ressentait des douleurs générales, répondit : « Partout. »
— A-t-on jamais vu souffrir partout? Si vous souffriez partout, vous seriez déjà morte ! répondit Sylvie.
— On souffre à la poitrine, disait Rogron l'épilogueur, on a mal aux dents, à la tête, aux pieds, au ventre; mais on n'a jamais vu avoir mal partout. Qu'est-ce que c'est que cela, partout? Avoir mal partout, c'est n'avoir mal nune part. Sais-tu ce que tu fais? tu parles pour ne rien dire.
Pierrette finit par se taire en voyant ses naïves observations de jeune fille, les fleurs de son esprit naissant, accueillies par des lieux communs que son bon sens lui signalait comme ridicules.
— Tu te plains, et tu as un appétit de moine 1 lui disait Rogron.
La soûle personne qui ne blessait point celte chère fleur si délicate était la grosse servante, Adèle. Adèle allait bassiner le lit de cette petite fille, mais en cachette depuis le soir où, surprise à donner cette douceur à la jeune héritière de ses maîtres, elle fut grondée par Sylvie.
— Il faut élever les enfants à la dure, on leur fait ainsi des tempéraments forts. Est-ce que nous nous eu sommes plus mal portés, mou frère et moi? dit Sslvie. Vous feriez de Pierrette une picheline! mot du vocabulaire Rogron pour peindre les gens souffreteux et pleurards.
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Les expressions caressantes de cet ange étaient reçues comme des grimaces. Les roses d'affection qui s'élevaient si fraîches, si gracieuses dans cette jeune âme, et qui voulaient s'épanouir au dehors, étaient impitoyablement écrasées. Pierrette recevait les coups les plus durs aux endroits tendres de son cœur. Si elle essayait d'adoucir ces deux féroces natures par des chatteries, elle était accusée de se livrer à sa tendresse par intérêt.
— Dis-moi tout de suite ce que tu veux? s'écriait brutalement Rogron ; tu ne me câlines certes pas pour rien.
Ni la sœur ni le frère n'admettaient l'affection, et Pierrette était toute affection...
A la fin de cette seconde période, la vie fut si dure pour Pierrette, l'indifférence des habitués de la maison et la sottise grondeuse, le défaut d'affection de ses parents devinrent si corrosifs, elle sentit si bi-'n souffler sur elle le froid humide de la tombe, qu'elle médita le projet hardi de s'en aller à pied, sans argent, en Bretagne, y retrouver sa grand'mère et son grand-père Lorrain. Deux événements l'en empêchèrent. Le bonhomme Lorrain mourut; Rogron fut nommé tuteur de sa cousine par un conseil de famille tenu à Provins...
[Ce deuil, et les sentiments de piété qu'elle prit en se préparant à sa première communioû, lui firent abandonner ses idées de fuite.]
Pierrette avait près de quatorze ans; sa blancheur maladive, dont les symptômes étaient négligés par cette ignorante vieille fille, la rendait ravissante. Sylvie conçut alors la belle idée de compenser les dépenses que lui
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causait Pierrette en en faisant une servante. Vinet, mademoiselle Chabert, Gouraud *, tous les habitués influents engagèrent Silvie à renvoqer la grosse Adèle. Pierrette ne ferait-elle pas la cuisine et ne soignerait-elle pas la maison? Quand il y aurait trop d'ouvrage, elle serait quitte pour prendre la femme de ménage du colonel, une personne très entendue et l'un des cordons bleus de Provins. Pierrette devait savoir faire la cuisine, frotter, dit le sinistre avocat, balayer, tenir une maison propre, aller au marché, apprendre le prix des choses. La pauvre petite, dont le dévouement égalait la générosité, s'offrit elle-même, heureuse d'acquitter ainsi le pain si dur qu'elle mangeait dans cette maison. Adèle fut renvoyée. Pierrette perdit ainsi la seule personne qui l'eût peut-être protégée. Malgré sa force, elle fut dès ce moment accablée physiquement et moralement. Ces deux célibataires eurent pour elle bien moins d'égards que pour une domestique : elle leur appartenait! Aussi futelle grondée pour des riens, pour un peu de poussière oubliée sur le marbre de la cheminée ou sur un globe de verre. Ces objets de luxe qu'elle avait tant admirés lui devinrent odieux. Malgré son désir de bien faire, son inexorable cousine trouvait toujours à reprendre dans ce qu'elle avait fait. En deux ans, Picrrelle ne reçut pas un compliment, n'entendit pas une parole affectueuse. Le bonheur pour elle était de ne pas être grondée. Elle supportait avec une patience angélique les humeurs
1. L'avocat Vinet et le colonel en demi-solde Gotiraiid, deux notabilités du parti libcial, luUaicnt d'intrigue contre mademoiselle Ilabcri, sœur du confesseur de l'icrrctle. Chacun de ces prétendus amis flattait les travers des Rogron, par intérêt personnel.
noires de ces deux célibataires à qui les sentiments doux étaient entièrement inconnus, et qui tous les jours lui faisait sentir sa dépendance. Cette vie où la jeune fille se trouvait, entre ces deux merciers, comme pressée entre les deux lèvres d'un étau, augmenta sa maladie.
(Pierrette.)
[La pauvre Pierrette finit par mourir des mauvais traitements et du manque d'affection. Sa mort tait un scandale dans Provins, sans que jamais les Rogron comprennent qu'ils ont, par leur brutale sécheresse, réellement tué leur petite parente.
ill. — INTÉRIEUR DE CHANOIiNK
Au commencement de l'automne de l'année 1826, l'abbé Birolteau S principal personnage de cette histoire, fat surpris par une averse en revenant de la maison où il était allé passer la soirée. Il traversait donc, aussi promptement ijue son embonpoint pouvait le lui permettre, la petite place déserte nommée le Cloître, qui se trouve derrière le chevet de Saint-Gatien, à Tours.
L'abbé Birotteau, petit homme court, de constitution apoplectique, âgé d'environ soixante ans, avait déjà subi plusieurs attaques de goutte. Or, entre toutes les petites misères de la vie humaine, celle pour laquelle le bon prêtre éprouvait !e plus d'aversion, était le subit arrosement de ses souhers à largos agrafes d'argent et l'iraiiiersion de leurs semelles. En effet, malgré les chaussons lie flanelle dans lesquels il empaquetait on tout temps SCS pieds avec le soin (jue les ecclésiasticpies prennent d'eux-mêmes, il y gagnait toujours un peu d'humidité; puis, le lendemain, la goutte lui donnait infailliblement