‹ Pages choisies des grands écrivainsChapitre 17 sur 31 · Ea · texte numérisé non relu

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bagatelle, sans dislinguer les poésies personnelles des poésies publiques. Il est, en eflét, des sensations incomprises qu'il faut garder pour soi-même. Certes un coucher de soleil est un grand poùme, mais une femme n'est-elle pas ridicule en le dépeignant à grands mots devant les gens matériels ? Il s'y rencontre de ces voluptés qui ne peuvent se savourer qu'à deux, poète à poète, cœur à cœur. Elle avait le défaut d'employer d'immenses phrases bardées de mots emphatiques, si ingénieusement nommées des tartines dans l'argot du journalisme qui tous les matins en taille à ses abonnés de fort peu digérables, et que néanmoins ils avalent. Elle prodiguait démesurément des superlatifs qui chargeaient sa conversation, ou les moindres choses prenaient des proportions gigantesques. Dès celte époque elle commençait à tout typiser, indivvluali^er, synthétiser drainaliser, supérioriser^ analyser, poétiser, prosaïser colossifier, angéliser, néologiser et tragiquer; car il faut violer pour un moment la langue, afin de peindre des travers nouveaux que parlagent quelques femmes. Son esprit s'enflammait d'ailleurs comme son langage. Le dithyrambe était dans son cœur et sur ses lèvres. Elle palpitait, elle se pâmait, elle s'enlhousiasmail pour tout événement : pour le dévouement d'une sœur grise et l'exécution des frères Fauclier. pour l'Ipsiboé de M. d'Arlincourt coumie pour l'Anacoiida de Lewis. pour l'évasion de la Valette comme pour une de se> amies qui avait mis des voleurs en fuite en faisant la grosse voix. Pour elle, tout était sublime, extraordinaire, étrange, divin, merveilleux. Elle s'animait, se courrouvait, s'abattait sur elle-même, s'élançait, retom-

bail, regardait le ciel ou la terre; ses yeux se remplissaient de larmes. Elle usait sa vie en de perpétuelles admirations et se consumait en d'étranges dédains. Elle concevait le pacha de Janina, elle aurait voulu lutter avec lui, et trouvait quelque chose de grand à être cousue dans un sac et jetée à l'eau. Elle enviait lady Esther Stanhope, ce bas-bleu du désert. 11 lui prenait envie de se faire sœur de Sainte-Camille et d'aller mourir de la fièvre jaune à Barcelone en soignant les malades: c'était là une grande, une noble destinée 1 Enfin elle avait soif de tout ce qui n'était pas l'eau claire de sa vie, cachée entre les herbes. Elle adorait lord Byron, Jean-Jac(]ues Rousseau, toutes les existences poétiques et dramatiques. Elle avait des larmes pour tous les malheurs et des fanfares pour toutes les victoires. Elle sympathisait avec Napoléon vaincu, elle sympathisait avec Méhémet-Ali massacrant les tyrans de l'Egypte. Enfin elle revêtait les gens de génie d'une auréole, et croyait qu'ils vivaient de parfums et de lumière...

L'histoire des dix-huit premières années du mariage de madame de Bargeton peut s'écrire en peu de mots. Elle vécut pendant quelque temps de sa propre substance et d'espérances lointaines. Puis, après avoir reconnu que la vie de Paris, à laquelle elle aspirait, lui était interdite par la médiocrité de sa fortune, elle se prit à examiner les personnes qui l'entouraient et frémit de sa solituilc...

Le mariage et le monde furent donc pour elle un monastère. Elle vécut par la poésie, comme la carmélite vit par la religion. Les ouvrages des illustres étran-

gers. jusqu'alors inconnus qui se publièrent de 1815 à 1821, les grands traités de M. de Bonald et ceux de M. de Maistre, ces deux aigles penseurs, enfin les œuvres moins grandioses de la littérature française qui poussa si vigoureusement ses premiers rameaux, lui embellirent sa solitude, mais n'assouplirent ni son esprit ni sa personne. Elle resta droite et forte comme un arbre qui a soutenu un coup de foudre sans en être abattu. Sa dignité se guinda, sa royauté la rendit précieuse et quintessenciée. Comme tous ceux qui se laissent adorer par des courtisans quelconques, elle trônait avec ses défauts. . .

En ce moment * madame de Bargeton se montra dans tout l'éclat d'une toilette étudiée. Elle portait un turban juif enrichi dune agrafe orientale. Une écharpe de gaze sous laquelle brillaient les camées d'un collier étaient gracieusement tournée à son cou. Sa robe de mousseline peinte, à manches courtes, lui permettait de montrer plusieurs bracelets étages sur ses beaux bras blancs.

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