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En

thazar ; mais le soir, après le dîner, elle pria Félicie de la laisser seule avec son père, et quand il fut assis, suivant son habitude, au coin de la cheminée du parloir, Marguerite lui dit :

— Mon cher père, vous êtes le maître de tout vendre ici, même vos enfants. Ici , nous vous obéirons tous sans murmure ; mais je suis forcée de vous faire observer que nous sommes sans argent, que nous avons à peine de quoi vivre cette année, et que nous serons obligées, Félicie et moi, de travailler nuit et jour pour payer la pension de Jean, avec le prix de la robe de dentelle que nous avons entreprise. Je vous en conjure, mon bon père, discontinuez vos travaux.

— Tu as raison, mon enfant, dans six semaines tout sera fini ! J'aurai trouvé l'Absolu, ou l'Absolu sera introuvable. Vous serez tous riches à millions...

— Laissez-nous pour le moment un morceau de pain, répondit Marguerite.

— Il n'y a pas de pain ici ? dit Claës d'un air effrayé, pas de pain chez un Claës ! Et tous nos biens?

— Vous avez rasé la forêt de Waignies. Le sol n'en est pas encore libre, et ne peut rien produire. Quant à vos fermes d'Orchies, les revenus ne suffisent point à payer les intérêts des sommes que vous avez empruntées.

— Avec quoi vivons-nous donc? demanda-t-il. Marguerite lui montra son aiguille et ajouta:

— Les rentes de Gabriel nous aident, mais elles sont insuffisantes. Je joindrai les deux bouts de l'année si vous ne m'accablez de factures auxquelles je ne m'attends pas: vous ne me dites rien de vos achats en ville. Quand je crois avoir assez pour mon trimestre, et que mes petites

dispositions sont faites, il m'anive un mémoire de soude de potasse, do zinc, de soufre, que sais- je ?

— Ma chèie enfant, encore six semaines de patience; après, je me conduirai sagement. Et tu verras des merveilles, ma petite Marguerite.

— Il est bien temps que vous pensiez à vos alfaires. Vous avez tout vendu : tableaux, tulipes, argenterie ; il ne nous reste plus rien ; au moins, ne contractez pas de nouvelles dettes.

— Je n'en veux plus faire ! dit le vieillard.

— Plus, s'écria-t-elle. Vous en avez donc ?

— Rien, des misères, répondit-il eu baissant les yeux et rougissant.

Marguerite se trouva pour la première fois humiliée par l'abaissement de son père, et en souffrit tant qu'elle n'osa l'interroger. Un mois après cette scène, un ban quier de la ville vint pour toucher une lettre de change de dix mille francs, souscrite par Claës. Marguerite ayant prié le banquier d'attendre pendant la journée en témoignant le regret de n'avoir pas été prévenue de ce payement, celui-ci l'avertit que la maison Protez et ChilTreville en avait neuf autres de la même somme, échéant de mois en mois.

— Tout est dit, s'écria Marguerite, l'heure est venue. Elle envoya chercher son i)ère et se promena loui

agitée, à grands pas, dans le parloir, en se parlant à ellemême: « Trouver cent mille francs, dit-cllc, ou voir notre père en prison! Que faire ? »

Balthazar ne descendit pas. Lassée de l'attendre, Marguerite monta au laboratoire. En entrant, elle vit son père au milieu d'une pièce immense, fortement éclairée,

garnie de machines et de verreries poudreuses ; çà et là, des livres, des tables encombrées de produits étiquetes, numérotés. Partout le désordre qu'entraîne la préoccu-f^ pation du savant y froissait les habitudes flamandes. Cet ensemble de matras, de cornues, de métaux, de cristal- ; lisations fantasquement colorées, d'échantillons accrochés aux murs, ou jetés sur des fourneaux, était dominé par la figure de Balthazar Claës qui, sans habit, les bras nus comme ceux d'un ouvrier, montrait sa poitrine couverte de poils blanchis comme ses cheveux. Ses yeux horriblement fixes ne quittèrent pas une machine pneumatique. Le récipient de cette machine était coiffé d'une lentille formée par de doubles verres convexes dont l'intérieur était plein d'alcool et qui réunissait les rayons du soleil entrant alors par l'un des compartiments de la rose du grenier. Le récipient, dont le plateau isolé, communiquait avec les fils d'une immense pile de Volta. Lemulquinier, occupé à faire mouvoir le plateau de cette machine montée sur un axe mobile, afin de toujours maintenir la lentille dans une direction perpendiculaire aux rayons du soleil, se leva, la face noire de poussière, et dit :

— Ha! mademoiselle, n'approchez pas.

L'aspect de son père qui, presque agenouillé devant sa machine, recevait d'aplomb la lumière du soleil, et dont les cheveux épars ressemblaient à des fils d'argent, son crâne bossue, son visage contracté par une attente affreuse, la singularité des objets qui l'entouraient, l'obscurité dans laquelle se trouvaient les parties de ce vaste grenier d'où s'élançaient des machines bizarres, tout contribuait à frapper Marguerite qui se dit avec terreur : « Mon père est fou » 1

Elle s'approcha de lui pour lui dire à loreille :

— Renvoyez Lemulquinier.

— Non, non, mon enfant, j'ai besoin de lui, j'attends l'efiet d'une belle expérience à laquelle les autres n'ont pas songé. Voici trois jours que nous guettons un rayon de soleil. J'ai les moyens de soumettre les métaux, dans un vide parfait, aux feux solaires concentrés et à des courants électriques. Vois-tu, dans un moment, l'action la plus énergique dont puisse disposer un chimiste va éclater, et moi seul...

— Eh ! mon père, au lieu de vaporiser les métaux, vous devriez bien les réserver pour payer vos lettres de change. . .

— Attends, attends I

— Monsieur Mersktus est venu, mon père, il lui faut dix mille francs à quatre heures.

— Oui, oui, tout à l'heure. J'avais signé ces petits effets pour ce mois ci, c'est vrai. Je croyais que j'aurais .*rouvé l'Absolu. Mon Dieu, si j'avais le soleil de juillet, mon expérience serait faite!

Il se prit par les cheveux, s'assit sur un mauvais fauteuil de canne, et quelques larmes roulèrent dans ses yeux.

— Monsieur a raison. Tout ça, c'est la faute de ce gredin de soleil qui est trop faible, le lâche, le paresseux !

Le maître et le valet ne faisaient plus attention k Marguerite.

— Laissez-nous, Mulquinier, lui dit-elle.

— Ah 1 je tiens une nouvelle exoérience, s'écria Qaës.

— Mon père, oubliez vos expériences, lui dit sa fille quand ils furent seuls, vous avez cent mille francs à payer, et nous ne possédons pas un liard. Quittez voîre laboratoire, il s'agit aujourd'hui de votre honneur. Que deviendrez -vous, quand vous serez en prison? Souillerez-vous vos cheveux blancs et le nom de Claës par l'infamie d'une banqueroute? Je m'y opposerai. J'aurai la force de combattre votre folie, et il serait alTieux de vous voir sans pain dans vos derniers jours. Ouvrez les yeux sur notre position, ayez donc enfin de la raison !

— Folie I cria Baltbazar qui se dressa sur ses jambes, fixa ses yeux lumineux sur sa fille, se croisa les bras sur la poitrine, et répéta le mot folie si majestueusement, que Marguerite trembla. Ah ! ta mère ne m'aurait pas dit ce mot! reprit-il, elle n'ignorait pas l'importance de mes recherches, elle avait appris une science pour me comprendre, elle savait que je travaille pour l'humanité, qu'il n'y a rien de personnel ni de sordide en moi. Le sentiment de la femme qui aime, est, je le vois, audessus de l'affection filiale. Oui, l'amour est le plus beau de tous les sentiments ! Avoir delà raison! reprit-il en se frappant la poitrine, en manqué-je? ne suis-je pas moi? Nous sommes pauvres, ma fille, eh bien, je le veux ainsi. Je suis votre père, obéissez-moi. Je vous ferai riche quand il me plaira. Votre fortune? mais c'est une misère. Quand j'aurai trouvé un dissolvant du carbone, j'emplirai votre parloir de diamants, et c'est une niaiserie en comparaison de ce que je cherche. Vous pouvez bien attendre, quand je me consume en efforts gigantesques.

— Mon père, je n'ai pas le droit de vous demander compte des quatre raillions que vous avez engloutis dans ce grenier, sans résultat. Je ne vous parlerai pas de ma mère que vous avez tuée. Si j'avais un mari, je l'aime^ rais, sans doute, autant que vous aimait ma mère, et je serais prête à tout lui sacrifier, comme elle vous sacrifiait tout. J'ai sui^^ ses ordres en me donnant à vous tout entière, je vous l'ai prouvé en ne me mariant point afin de ne pas vous obliger à me rendre votre compte de tutelle. Laissons le passé, pensons au présent. Je viens ici représenter la nécessite que vous avez créée vousmême. Il faut de l'argent pour vos lettres de change, entendez-vous? il n'y a rien à saisir ici que le portrait de notre aïeul van Claës. Je viens donc au nom de ma mère, qui s'est trouvée trop faible pour défendre ses enfants contre leur père et qui m'a ordonné de vous résister, je viens au nom de mes frères et de ma sœur, je viens, mon père, au nom de tous les Claës, vous commander de laisser vos expériences, de vous faire une fortune à vous avant de les poursuivre. Si vous vous armez de votre paternité qui ne se fait sentir que pour nous tuer, j'ai pour moi vos ancêtres et l'honneur qui parlent plus haut que la Chimie. Les familles passent avant la Science. J'ai trop été votre fille !

— Et lu veux être alors mon bourreau? dit-il d'une voix affaiblie.

Marguerite se sauva pour ne pas abdiquer le rôle qu'elle venait de prendre, elle crut avoir entendu la voix de sa mère quand elle lui avait dit : Ne contrarie pas trop tonpère, aime-le bien !

— Mademoiselle fait là- haut de la belle ouvrage ! dit

Lemulquinier, en descendant à la cuisine pour déjeuner. Nous allions mettre la main sur le secret, nous n'avions plus besoin que d'un brin de soleil de juillet, car monsieur, ahl quel homme I il est quasiment dans les chausses du bon Dieu I II ne s'en faut pas de ça, dit-il à Josette en faisant claquer l'ongle de son pouce droit sous la dent populairement nommée la palette, que nous ne sachions le principe de tout. Patatras I elle s'en vient crier pour des bêtises de lettres de change.

— Eh bien 1 payez-les de vos gages, dit Martha, ces lettres de change.

— Il n'y a point de beurre à mettre sur mon pain ? dit Lemulquinier à Josette.

— Et de l'argent pour en acheter ? répondit aigrement la cuisinière. Comment, vieux monstre, si vous faites de l'or dans votre cuisine de démon, pourquoi ne vous faites-vous pas un peu de beurre? ce ne serait pas si difficile, et vous en vendriez au marché de quoi faire aller la marmite. Nous mangeons du pain sec, nous autres I Ces deux demoiselles se contentent de pain et de noix, vous seriez donc mieux nourri que les maîtres? Mademoiselle ne veut dépenser que cent francs par mois pour toute la maison. Nous ne faisons plus qu'un dîner. Si vous voulez des douceurs, vous avez vos fourneaux là-haut où vous fricassez des perles, qu'on ne parle que de ça au marché. Faites-vous-y de5 poulets rôtis.

Lemulquinier prit son pain et sortit.

— Il va acheter quelque chose de son argent, dit Martha, tant mieux, ce sera autant d'économisé. Est-il avare, ce Chinois-là !

— Fallait le prendre par la famine, dit Josette. Voilà huit jours qu'il n'a rien froUé nune part, je fais son ouvrage, il est toujours là-haut ; il peut bien me payer de ça en nous régalant de quelques harengs ; qu'il en apporte, je m'en vais joliment les lui prendre!

— Ah! dit Marlha, j'entends mademoiselle Marguerite qui pleure. Son vieux sorcier de père avalera la maison sans dire une parole chrétienne, le sorcier ! Dans mon pays, on l'aurait déjà brûlé vif; mais ici on n'a pas plus de religion que chez les Maures d'Afrique...

[Dans sa détresse, Marguerite ouvre une lettre de sa mère qu'elle lui avait recommandé, en mourant, de ne lire qu'après avoir épuisé ses dernières ressources. Elle apprend ainsi que sa mère a conOé jadis à l'abbé de Solis cent soixante-dix mille francs destinés à sauver sa famille de la misère où les recherches de Claës devaient forcément la réduire. Un neveu et héritier de l'abbé, Kmmanuel de Solis proviseur du collège de Douai, est précisément le fiancé de Marguerite. Elle lui fait dire d'apporter le soir môme les fonds jadis conQés à son oncle.]

Balthazar descendit quelques moments avant le dîner, contre son habitude. Pour la première fois, depuis deux ans, sa fille aperçut dans sa physionomie les signes d'une tristesse horrible à voir : il était redevenu père, la raison avait chassé la Science ; il regarda dans la cour, dans le jardin, et, quand il fut certain de se trouver seul avec sa fille, il vint à elle par un mouvement plein de mélancolie et de bonté.

— Mon enfant, dit-il en lui prenant la main et en la lui serrant avec une onctueuse tendresse, pardonne à

ton vieux père. Oui, Marguerite, j'ai eu tort. Toi seule as raison. Tant que je n'aurai pas trouvé, je suis un misérable! Je m'en irai d'ici. Je ne veux pas voir vendre van Claës, dit- il en montrant le portrait du martyr. Il est mort pour la Liberté, je serai mort pour la Science, lui vénéré, moi haï.

— Haï, mon père? non, dit-elle en se jetant sur son sein, nous vous adorons tous. N'est-ce-pas, Félicie? dit-elle à sa sœur qui entrait en ce moment.

— Qu'avez-vous, mon cher père ? dit la jeune fille en lui prenant la main.

— Je vous ai ruinés.

— Eh ! dit Félicie, nos frères nous feront une fortune. Jean est toujours le premier dans sa classe.

— Tenez, mon père, reprit Marguerite en amenant Balthazar par un mouvement plein de grâce et de câlinerie filiale devant la cheminée où elle prit quelques papiers qui étaient sous le cartel, voici vos lettres de change; mais n'en souscrivez plus, il n'y aurait plus rien pour les payer...

— Tu as donc de l'argent ? dit Balthazar à l'oreille de Marguerite quand il fut revenu de sa surprise.

Ce mot suffoqua cette héroïque fille, tant il y avait de délire, de joie, d'espérance dans la figure de son père qui regardait autour de lui, comme pour découvrir de l'or.

— Mon père, dit-elle avec un accent de douleur, j'ai ma fortune.

— Donne-la-moi, dit-il en laissant échapper un geste avide, je te rendrai tout au centuple.

— Oui, je vous la donnerai, répondit Marguerite en

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contemplant Balthazar, qui ne comprit pas le sens que sa fille donnait à ce mot.

— Ah ! ma chère fille, dit-il, tu me sauves la vie ! J'ai imaginé une dernière expérience, après laquelle il n'y a plus rien de possible. Si, cette fois, je ne le trouve pas, il faudra renoncer à chercher l'Absolu. Donne-moi le bras, viens, mon enfant chérie, je voudrais te faire la femme la plus heureuse de la terre, tu me rends au bonheur, à la gloire : tu me procures le pouvoir de vous combler de trésors, je vous accablerai de joyaux, de richesses.

11 baisa sa fille au front, lui prit les mains, les serra, lui témoigna sa joie par des càlineries qui parurent presque serviles à Marguerite ; pendant le dîner, Balthazar ne voyait qu'elle, il la regardait avec l'empressement, avec l'attention, la vivacité qu'un amant déploie pour sa maîtresse ; faisait-elle un mouvement? il cherchait à deviner sa pensée, son désir, et se levait pour la servir ; il la rendait honteuse, il mettait à ses soins une sorte de jeunesse qui contrastait avec sa vieillesse anticipée. iMais, à ces cajoleries, Marguerite ojiposait le tableau de la détresse actuelle, soit par un mot de doute, soit par un regard qu'elle jetait sur les rayons vides des dressoirs de cette salle à manger.

— Va. lui dit-il, dans six mois, nous remplirons ça d'or et de merveilles. Tu seras comme une reine. Bah ! la nature entière nous appartiendra, nous serons audessus de tout... et par loi... ma Marguerite? Margarila, reprit-il en souriant, ton nom est une prophétie. Margarila veut dire une perle. Sterne a dit cela quelcjiie part. As-tu lu Sterne? veux-tu un Sterne? ça t'amusera.

— La perle est, dit-on, le fruit d'une maladie, repritelle, et nous avons déjà bien soufîert !

— ^'e sois pas triste, tu feras le bonheur de ceux que tu aimes, tu seras bien puissante, bien riche.

— iMademoiselle a si bon cœur, dit Lemulquinier dont la face en écumoirc grimaça péniblement un sourire .

Pendant le reste de la soirée, Balthazar déploya pour ses deux filles toutes les grâces de son caractère et tout le charme de sa conversation. Séduisant comme le serpent, sa parole, ses regards épanchaient un fluide magnétique, et il prodigua cette puissance de génie, ce doux esprit qui fascinait Joséphine, et il mit pour ainsi dire ses filles dans son cœur. Quand Emmanuel de Solis vint, il trouva, pour la première fois depuis longtemps, le père et les enfants réunis. Malgré sa réserve, le jeune proviseur fut soumis au prestige de cette scène, car la conversation, les manières de Balthazar eurent un entraînement irrrésistible. Quoique plongés dans les abîmes de la pensée, et incessamment occupés à observer le monde moral, les hommes de science aperçoivent néanmoins les plus petits détails dans la sphère où ils vivent. Plus intempestifs que distraits, ils ne sont jamais en harmonie avec ce qui les entoure, ils savent et oublient tout ; ils préjugent l'avenir, prophétisent pour eux seuls, sont au fait d'un événement avant qu'il éclate, mais ils n'en ont rien dit. Si dans le silence des méditations, ils ont fait usago de leur puissance pour reconnaître ce qui se passe autour d'eux, il leur suffit d'avoir deviné : le travail les emporte, et ils appliquent presque toujours à faux lea

connaissances qu'ils ont acquises sur les choses de la vie. Parfois, quand ils se réveillent de leur apathie sociale, ou quand ils tombent du monde moral dans le monde extérieur, ils y reviennent avec une riche mémoire, et n'y sont étrangers à rien. Ainsi Balthazar, qui joignait la perspicacité du cœur à la perspicacité du cerveau, savait tout le passé de sa lille. Il connaissait ou avait deviné les moindres événements de l'amour mystérieux qui l'unissait à Emmanuel, il le leur prouva finement, et sanctionna leur affection en la partageant. C'était la plus douce flatterie que pût faire un père, et les deux amants ne surent pas y résister. Cette soirée fut délicieuse par le contraste qu'elle formait avec les chagrins qui assaillaient la vie de ces pauvres enfants. Quand, après les avoir pour ainsi dire remplis de sa kimière et baignés de tendresse, Balthazar se retira, Emmanuel de Solis, qui avait eu jusqu'alors une contenance gênée, se débarrassa de trois mille ducats en or qu'il tenait dans ses poches en craignant de les laisser apercevoir. Il les mit sur la travailleuse de iMargucrite qui les couvrit avec le linge qu'elle raccommodait, et alla chercher le reste de la somme. Quand il revint, Félicie était allée se coucher. Onze heures sonnaient. Marllia, qui veillait pour déshabiller sa maîtresse, était occupée chez Félicie.

— Où cacher cela? dit Marguerite qui n'avait pas résisté au plasir de manier quelques ducats, un enfantillage qui la perdit.

— Je soulèverai cette colonne de marbre dont le socle est creux, dit Emmanuel, vous y glisserez les rouleaux, et le diable n'irait pas les y chercher.

Au moment où Marguerite faisait son avant -dernier voyage de la travailleuse à la colonne, elle jota im cri perçant, laissa tomber les rouleaux dont les pièces brisèrent le papier et s'éparpillèrent sur le parquet : son père était à la porte du parloir, et montrait sa tête dont l'expression d avidité l'effraya.

— Que faites-vous donc là ? dit-il en regardant tour à tour sa fille que la peur clouait sur le plancher, et le jeune homme qui s'était brusquement dressé, mais dont l'attitude auprès de la colonne était assez significative.

Le fracas de l'or sur le parquet fut horrible et son éparpillement semblait prophétique.

— Je ne me trompais pas, dit Balthazar en s'asseyant, j'avais entendu le son de l'or.

Il n'était pas moins ému que les deux jeunes gens dont les cœurs palpitaient si bien à l'unisson, que leurs mouvements s'entendaient comme les coups d'un balancier de pendule au milieu du profond silence qui régna tout à coup dans le parloir.

— Je vous remercie, monsieur de Solis, dit Marguerite à Emmanuel en lui jetant un coup d'oeil qui signifiait : Secondez -moi pour sauver cette somme.

— Quoi ! cet or... reprit Balthazar en lançant des regards d'une épouvantable lucidité sur sa fille et sur Emmanuel.

— Cet or est à monsieur qui a la bonté de me le prêter pour îf^ire honneur à nos engagements, lui répondit-elle.

Monsieur de Solis rougit et voulut sortir.

— Monsieur, dit Balthazar en l'arrêtant par le bras, ne vous dérobez pas à mes remercîmenis.

— Monsieur, vous ne me devez rien. Cet arp:cnl appartient à mademoiselle Marguerite qui me l'emprunte sur ses biens, répondit-il en regardant sa maîtresse qui le remercia par un imperceptible clignement de paupières.

— Je ne souffrirai pas cela, dit Claës qui prit une plume et une feuille de papier sur la table où écr' vait Félicie, et se tournant vers les deux jeunes gei étonnés: — Combien y a-t-il?

La passion avait rendu Ballhazar plus rusé que ne l'eu été le plus adroit des intendants coquins; la somme allait être à lui. Marguerite et monsieur de Solis hésitaient.

— Comptons, dit-il.

— Il y a six mille dncals, répondit Emmanuel.

— Soixante-dix mille francs, reprit Claës.

Le coup d'oeil que Marguerite jeta sur son amant lui donna du courage.

— Monsieur, dit-il en tremblant, votre engagement est sans valeur, pardonnez- moi cette expression purement technique ; j'ai prêté ce matin à mademoiselle cent mille francs pour racheter des lettres de change que vous étiez hors d'état de payer, vous ne sauriez donc me donner aucune garantie. Ces cent soixantedix mille francs sont à mademoiselle votre fille qui peut en disposer comme bon lui semble, mais je no les lui prèle que sur la promesse qu'elle m'a laite de souscrire un contrat avec lequel je puisse prendre mes sûretés sur sa part dans les terrains nus de Waignies.

Marguerite détourna la l»-te pour ne pas laisser voir les larmes qui lui vinrent aux yeux, elle connaissait la

pureté de cœur qui distinguait Emmanuel. Élevé par son oncle dans la pratique la plus sévère des vertus religieuses, le jeune homme avait spécialement horreur du mensonge ; après avoir offert sa vie et son cœur à Marguerite, il faisait encore le sacrifice de sa conscience.

— Adieu, monsieur, lui dit Ballhazar, je vous croyais plus de confiaHce dans un homme qui vous voyait avec des veux de père.

Après avoir échangé avec Marguerite un déplorable regard, Emmanuel fut reconduit par Martha qui ferma la porte de la rue. Au moment où le père et la fille furent bien seuls, Claës dit à sa iille :

— Tu m'aimes, n'est-ce pas ?

— Ne prenez pas de détours, mon père. Vous voulei cette somme, vous ne l'aurez point.

Elle se mit à rassembler les ducats, son père l'aida silencieusement à les ramasser et à vérifier la somme qu'elle avait semée, et Marguerite le laissa faire sans lui témoigner la moindre défiance. Les deux mille ducats remis en piles, Balthazar dit d'un air désespéré :

— Marguerite, il me faut cet orl

— Ce serait un vol si vous le preniez, répondit-elle froidement. Écoutez, mon père : il vaut mieux nous tuer d'un seul coup, que de nous faire soutfrir mille morts chaque jour. Voyez, qui de vous, qui de nous doit succomber.

— Vous aurez donc assassiné votre père, reprit-il.

— Nous aurons vengé notre mère, dit-elle en montrant la place où madame Claës était morte.

— Ma fille, si tu savais ce dont il s'agit, tu ne me

dirais pas de telles paroles. Écoute, je vais l'expliquer le problème... Mais lu ne me comprendras pas I s'écria-t-il avec désespoir. Enfin, donne ! crois une fois en ton père. Oui, je sais que j'ai fait de la peine à ta mère; que j'ai dissipé, pour employer le mot des ignorants, ma fortune et dilapidé la vôtre ; que vous travailliez tous pour ce que tu nommes une folie ; mais, mon ange, ma bien-aimée, mon amour, ma Marguerite, écoute-moi donc ! Si je ne réussis pas, je me donne à toi, je t'obéirai comme tu devrais, toi, m'obéir; je ferai tes volontés, je te remettrai la conduite de ma fortune, je ne serai plus le tuteur de mes enfants, je me dépouillerai de toute autorité. Je le jure par ta mère ! dit-il en versant des larmes.

Marguerite détourna la tête pour ne pas voir cette figure en pleurs, et Claës se jeta aux genoux de sa fille en croyant qu'elle allait céder.

— Marguerite, Marguerite I donne, donne I Que sont soixante mille francs pour éviter des remords éternels I Vois-tu, je mourrai, ceci me tuera. Écoutemoi I ma parole sera sacrée. Si j'échoue, je renonce à mes travaux, je quitterai la Flandre, la France môme, si tu l'exiges, et j'irai travailler comme un manœuvre afin de refaire sou à sou ma fortune et rapporter à mes enfants ce que la Science leur aura pris.

Marguerite voulait relever son père, mais il persistait à rester à ses genoux, et il ajouta en pleurant;

— Sois une dernière fois tendre et dévouée ! Si je ne réussis pas, je te donnerai moi-même raison dans tes duretés. Tu m'appelleras vieux fou I tu me nommeras mauvais père ! enfin tu me diras que je suis un igno-

ranti Moi, quand j'entendrai ces paroles, jeté baiserai les mains. Tu pourras me battre, si tu le veux, et quand tu me frapperas, je te bénirai comme la meilleure des filles en me souvenant que tu m'as donné ton sang !

— S'il ne s'agissait que de mon sang, je vous le rendrais, s'écria-t-elle, mais puis-je laisser égorger par la Science mon frère et ma sœur? non! Cessez, cessez I dit-elle en essuyant ses larmes et repoussant les mains caressantes de son père.

— Soixante mille francs et deux mois, dit-il en se levant avec rage, il ne me faut plus que cela ; mais ma fille se met entre la gloire, entre la richesse et moi. Soit maudite! ajouta-t-il. Tu n'es ni fille, ni femme, tu n'as pas de cœur, tu ne seras ni une mère, ni une épouse ! ajouta-t-il. Laisse-moi prendre ! dis, ma chère petite, mon enfant chérie, je t'adorerai, ajouta-t-il en avançant la main sur l'or par un mouvement d'atroce énergie.

— Je suis sans défense contre la force, mais Dieu et le grand Claës nous voient ! dit Marguerite en montrant le portrait.

— Eh bien, essaye de vivre couverte du sang de ton père, cria Balthazar en lui jetant un regard d'horreur.

11 se leva, contempla le parloir et sortit lentement. En arrivant à la porte, il se retourna comme eût fait un mendiant et interrogea sa fille par un geste auquel Marguerite répondit en faisant un signe de tète négatif,

— Adieu, ma fille, dit-il avec douceur, tâchez de vi\i'e heureuse.

Quand il eut disparu, Marguerite resta dans une stupeur qui eut pour effet de lisoler de la terre, elle n'était

plus dans le parloir, elle ne sentait plus son corps, elle avait des ailes, et volait dans les espaces du monde moral où tout est immense, où la pensée rapproche et les distances et les temps, où quelque main divine relève la voile étendue sur l'avenir. 11 lui sembla qu'il s'écoulait des jours entiers entre chacun des pas que faisait son père en montant l'escalier; puis elle eut un frisson d'horreur au moment où elle l'entendit entrer dans sa chambre. Guidée par un pressentiment qui répandit dans son âme la poignante clarté d'un éclair, elle franchit les escaUers sans lumière, sans bruit, avec la vélocité d'une flèche, et vit son père qui s'ajustait le front avec un pistolet.

— Prenez tout 1 lui c/ia-t-ellc en s'élançant vers lui.

Elle tomba sur un fauteuil. Balthazar, 1 voyant pâle se mit à pleurer comme pleurent les vieillards ; il redevint enfant, il la baisa au front, lui dit des paroles sans suite, il était près de sauter de joie...

— Assez ! assez, mon père, dit-elle, songez à votre promesse I Si vous ne réussissez pas, vous m'obéirez!

"Oui.

— 0 ma mère, dit-elle, en se tournant vers la chambre de madame Clacs, vous auriez tout donné, n'est-ce pas?

— Dors en paix, dit lialthazar, tu es une bonne fille.

— Dormir 1 dit-elle, je n'ai plus les nuits de ma jeunesse ; vous me vieillissez, mon père, comme vous avez lentement flétri le cœur de ma mère.

— Pauvre enfant, je voudrais te rassurer en l'expliquant les effets de la magnifique expérience que je viens d'imaginer, tu comprendrais.

— Je ne comprends que notre ruine, dit-elle en s'en allant.

(La Recherche de l'Absolu.}

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