‹ Pages choisies des grands écrivainsChapitre 7 sur 31 · I. — LA MAISON DL' CH AT-QUI-PELOTE · texte numérisé non relu

I. — LA MAISON DL' CH AT-QUI-PELOTE

Au milieu de la rue Saint-Denis, presque au coin de la rue du Petit-Lion, existait naguère une de ces maisons précieuses qui donnent aux historiens la facilité de reconstruire par analogie l'ancien Paris. Les murs menaçants de cette bicoque semblaient avoir été bariolés d'hiéroglyphes. Quel autre nom le flâneur pouvait-il donner aux X et aux V que traçaient sur la façade les pièces de bois transversales ou diagonales dessinées dans le badigeon par de petites lézardes parallèles? Évidemment, au passage de la plus lég.rc voiture, chacune de ces solives s'agitait dans sa mortaise. Ce vénérable édifice était surmonté d'un toit triangulaire dont aucun modèle ne se verra bientôt plus à Paris. Cette couverture, tordue par les intempéries du climat parisien, s'avançait de trois pieds sur

la rue, autant pour garantir des eaux pluviales le seuil de la porte, que pour abriter le mur d'un grenier et sa lucarne sans appui. Ce dernier étage fut construit en planches clouées l'une sur l'autre comme des ardoises, afin sans doute de ne pas charger cette frêle maison.

Par une matinée pluvieuse, au mois de mars, un jeune homme, soigneusement enveloppé dans son manteau, se tenait sous l'auvent d'une boutique qui se trouvait en face de ce vieux logis qu'il examinait avec un enthousiasme d'archéologue. A la vérité, ce débris de la bourgeoisie du xvi® siècle offrait à l'observateur plus d'un problème à résoudre. A chaque étage, une singularité : au premier, quatre fenêtres longues, étroites, rapprochées l'une de l'autre, avaient des carreaux de bois clans leur partie inférieure, afin de produire ce jour douteux, à la faveur duquel un habile marchand prête aux étoffes la couleur souhaitée par ses chalands. Le jeune homme semblait plein de dédain pour cette partie essentielle de la maison, ses yeux ne s'y étaient pas encore arrêtés. Les fenêtres du second étage, dont les jalousies relevées laissaient voir, au travers de grands carreaux en verre de Bohême, de petits rideaux de mousseline rousse, ne l'intéressaient pas davantage. Son attention se portait particulièrement au troisième, sur d'humbles croisées dont le bois travaillé grossièrement aurait mérité d'être placé au Conservatoire des arts et métiers pour y indiquer les efforts de la menuiserie française. Ces croisées avaient de petites vitres d'une couleur si verte, que, sans son excellente vue, le jeune homme n'aurait pu apercevoii'

les rideaux de toile à cariv aux bleus qui cachaient les mystères de cet appartement aux yeux des profanes. Parfois. ( et observateur, ennuyé de sa contemplation sans résultat, ou du silence dans lequel la maison était ensevelie, ainsi que tout le quartier, abaissait ses regards vers les réliions inférieures. Un sourire involontaire se dessinait alors sur ses lèvres, quand il revoyait la boutique où se rencontraient en effet des chose? assez risibles. Cne formidable pièce de bois, horizontalement appuyée sur quatre piliers qui paraissaient courbés par le poids de cette maison décrépite, avait été rechampie d'autant de couches de diverses peintures que la joue d'une vieille duchesse en a reçu de rouge. Au milieu de celte large poutre mignardement sculptée, se trouvait un antique tableau représentant le chat qui pelotait. Cotte toile causait la gaieté du jeune homme. Mais il faut dire que le plus spirituel des peintres modernes n'inventerait pas de charge si comique. L'animal tenait dans une de ses pattes de dev;int une raquette aussi grande que lui, et se dressait sur ses pattes de derrière pour mirer une énorme balle que lui renvoyait un gentilhomme en habit brodé. Dessin, couleurs, accessoires, tout était traité de manière à faire croire que l'artiste avait voulu se moquer du marchand et des passants. En altérant cette peinture naïve, le temps l'avait rendue encore plus grotesque par quelques incertitudes qui devaient inquiOter de consciencieux flâneurs. Ainsi, la queue mouchetée du chat qui « lait découpée de telle sorte qu'on pouvait la prendre pour un spectateur, tant la qyeue des chats de nos ancêtres était grosse, liante et fou 'nie. A droite

du tableau, sur un champ d'azur qui déguisait imparfaitement la pourriture du bois, les passants lisaient : Guillaume ; et à gauche, successeur du sieur Chevrel. Le soleil et la pluie avaient rongé la plus grande partie de l'or moulu parcimonieusement appliqué sur les lettres de cette inscription, dans laquelle les U remplaçaient les V, et réciproquement, selon les lois de notre ancienne orthographe...

Cependant l'inconnu ne restait certes pas là pour admirer ce chat, qu'un moment d'attention suffisait à graver dans la mémoire. Ce jeune homme avait aussi ses singularités. Son manteau, plissé dans le goût des draperies antiques, laissait voir une élégante chaussure, d'autant plus remarquable au milieu de la boue parisienne, qu'il portait des bas de soie blancs dont les mouchetures attestaient son impatience. Il sortait sans doute d'une noce ou d'un bal, car à celte heure matinale il tenait à la main des gants blancs, et les boucles de ses cheveux noirs défrisés, éparpillées sur ses épaules, indiquaient une coiffure à la Caracalla, mise à la mode autant par l'école de David que par cet engouement pour les formes grecques et romaines qui marqua les premières années de ce siècle. Malgré le bruit que faisaient quelques maraîchers attardés passant au galop pour se rendre à la grande halle, cette rue si agitée avait alors un calme dont la magie n'est connue que de ceux qui ont erré dans Paris désert, à ces heures où son tapage, un moment apaisé, renaît et s'entend dans le lointain comme la grande voix de la mer. Cet étrange jeune homme devait être aussi curieux pour les commerçants du Chat-qui-pelote, que le Chat-qui-pelote

l'était pour lui. Une cravate éblouissante de blancheur rendait sa figure tourmentée encore plus pâle qu'elle ne l'était réellement. Le feu tour à tour sombre et fiétillanl que jetaient ses yeux noirs s'harmoniait avec sa bouciie large et sinueuse qui se contractait en souriant. Son front ridé par une contrariété violente, avait quelque chose de fatal. Le front n'est-il pas ce qui se trouve de plus prophétique en l'homme? Quand celui de l'inconnu exprimait la passion, les plis qui s'y formaient causaient une sorte d'effroi par la vigueur avec laquelle ils se prononçaient; mais lorsqu'il reprenait son calme, si facile à troubler, il y respirait une grâce lumineuse qui rendait attrayante cette physionomie où la joie, la douleur, l'amour, la colère, le dédain éclataient d'une manière si communicative que l'homme le plus froid en devait être impressionné. Cet inconnu se dépitait si bien au moment où l'on ouvrit précipitamment la lucarne du grenier, qu'il n'y vit pas apparaître trois joyeuses figures rondelettes, blanches, roses, mais aussi communes que le sont les figures du Commerce sculptées sur certains monuments. Ces trois faces, encadrées par la lucarne, rappelaient les têtes d'anges Douffis semés dans les nuages qui accompagnent le Père éternel. Les apprentis respirèrent les émanations de la rue avec une avidité qui démontrait combien l'atmosphère de leur grenier était chaude et méphitique. Après avoir indiqué ce singulier factionnaire, le commis qui paraissait être le plus jovial dis{)arut et revint en tenant h la main un instrument dont le métal inflexible a été récemment remplacé par un cuir souple; puis tous prirent une expression malicieuse en regardant le

bi'laud qu'ils aspergi'rent d une pluie fine cl blanchUre dont le parfum prouvait que les trois mentons venaient d'ttre rasés. Élevés sur la pointe de leurs pieds et réfugiés au fond de leur grenier pour jouir de la colère de leur victime, les commis cessèrent de rire en voyant l'insouciant dédain avec lequel le jeune homnie secoua son manteau, et le profond mépris que peignit sa figure quand il leva les yeux sur la lucarne vide. En ce moment, une main blanche et délicate lit remonter v<.rs l'imposte la partie inférieure d'une des grossières croisées du troisième étage, au moyen de ces coulisses dont le tourniquet laisse tomber à l'improviste le lourd vitrage qu'il doit retenir. Le passant fut alors récompensé de sa longue attente. La figure d'une jeune fille, fraîche comme un de ces blancs calices qui fleurissent au sein des eaux, se montra couronnée d'une ruche en mousseline froissée qui donnait ;i sa tète un air d'innocence admirable. Quoique couverts d'une étoffe brune, son cou, ses épaules s'apercevaient, grâce à de légers interstices ménagés par les mouvements du sommeil. Aucune expression de contrainte n'altérait ni l'ingénuité de ce visage, ni le calme de ces yeux immortalisés par avance dans les sublimes compositions de Raphaël; c'était la même grâce, la même tranquillité de ces vierges devenues proverbiales. Il existait un charmant contraste produit par la jeunesse des joues de celte figure sur laquelle le sommeil avait comme mis en relief une surabondance de vie, et par la vieillesse de cette fenêtre massive aux contours grossiers, dont l'appui était noir. Semblable à ces ileurs de jour qui n'ont pas encore au matin déplié leur tunique roulée par le froid des nuits,

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la jeune fille, à peine éveillée, laissa errer ses yeux bleus sur les toits voisins et regarda le ciel ; mais, par une sorte d'habitude, elle les baissa sur les sombres régions de la rue, où ils rencontrèrent aussitôt ceux de son adorateur; la coquetterie la fit sans doute soullïir d'être vue en déshabillé, elle se retira vivement en arrière, le tourniquet tout usé tourna, la croisée redescendit avec cette rapidité qui, de nos jours, a valu un nom odieux à cette naïve invention de nos ancêtres, et la vision disparut. Pour ce jeune homme, la plus brillante des étoiles du matin semblait avoir été soudain cachée par un nuage.

Pondant ces petits événements, les lourds volets intérieurs qui défendaient le léger vitrage de la boutique du Chat-qui- pelote avaient été enlevés comme par magie. La vieille porte à heurtoir fut repliée sur le mur intérieur de la maison par un serviteur vraisemblablement contemporain de l'enseigne, qui d'une main tremblante y attacha le morceau de drap carré sur lequel était brodé en soie jaune le nom de Guillaume, successeur de Chevrel. Il eût été diiïicile à plus d'un passant de deviner le genre de commerce de monsieur Guillaume. A travers les gros barreaux de fer qui protégeaiont extérieurement sa boutique, à peine y apercevait-on des paquets enveloppés de toile brune aussi nombreux que des harengs quands ils traversent l'Océan. Malgré l'apparente simplicité de celle golliique façade, monsieur Guillaume était de tous les marchands drapiers de Paris, celui dont les magasins se trouvaii-nt toujours le mieux fournis, dont les relations avaient le plus d'étendue, et dont la probité commerciale ne

souffrait pas le moindre soupçon. Si quelques-uns de ses confrères concluaient des marchés avec le gouvernement sans avoir la quantité de drap voulue, il était toujours prêt à la leur livrer, quelque considérable que fût le nombre des pièces soumissionnées. Le rusé commerçant connaissait mille manières de s'attribuer le plus fort bénéfice sans se trouver obligé comme eux, de courir chez des protecteurs, y faire des bassesses ou de riches présents. Si les confrères ne pouvaient le payer qu'en excellentes traites un peu longues, il indiquait son notaire comme un homme accommodant, et savait encore tirer une seconde mouture du sac, grâce à cet expédient qui faisait dire proverbialement aux négociants de la rue Saint-Denis : « Dieu vous garde du notaire de monsieur Gudlaume ! » pour désigner un escompte onéreux. Le vieux négociant se trouva debout comme par miracle, sur le seuil de sa boutique, au moment où le domestique se retira. Monsieur Guillaume regarda la rue Saint-Denis, les boutiques voisines et le temps, comme un homme qui débarque au Havre et revoit la France après un long voyage. Bien convaincu que rien n'avait changé pendant son sommeil, il aperçut alors le passant en faction qui, de son côté, contemplait le patriarche de la draperie, comme Humboldt dut examiner le premier gymnote électrique qu'il vit en Amérique. Monsieur Guillaume portait de larges culottes de velours noir, des bas chinés et des souliers carrés à boucles d'argent. Son habit à pans carrés, à basques carrées, à collet carré, enveloppait son corps légèrement voûté d'un drap verdàtre garni de grands boutons en métal blanc, mais rougis par l'usage. Ses cheveux gris

étaient si exactement aplatis et peignés sur son crâne jaune, qu'ils le faisaient ressemblera un champ sillonné. Ses petits yeux verts, percés comme avec une vrille, flamboyaient sous deux arcs marques d'une faible rougeur à défaut de sourcils. Les inquiétudes avaient tracé sur son front des rides horizontales aussi nombreuses que les plis de son habit. Cette figure blême annonçait la patience, la sagesse commerciale, et l'espèce de cupidité rusée que réclament les affaires. A cette époque on voyait moins rarement qu'aujourd'hui de ces vieilles familles où se conservaient, comme de précieuses traditions, les mœurs, les costumes caractéristiques de leurs professions, et restées au milieu de la civilisation nouvelle comme des débris antédiluviens retrouvés par Cuvier dans les carrières. Le chef de la famille Guillaume était un de ces notables gardiens des anciens usages ; on le surprenait à regretter le prévôt des marchands, et jamais il ne parlait d'un jugement du tribunal de commerce sans le nommer la sentence des consuls. Levé sans doute en vertu de ces coutumes le premier de sa maison, il attendait de pied ferme l'arrivée de f^es trois commis, pour les gourmander en cas de retard. Ces jeunes disciples de Mercure ne connaissaient rien de plus redoutable que l'activité silencieuse avec laquelle le patron scrutait leurs visages et leurs mouvements, le lundi malin, en y cherchant les preuves ou les traces de leurs escapades. Mais en ce moment, le vieux drapier ne fit aucune attention à ses apprentis ; il était occu[)é à chercher le motif de la sollicitude avec laquelle le jeune homme en bas de soie et en manteau portait alternativement les yeux sur son enseigne et sur les profondeurs

de son magasin. Le jour, devenu plusé -lalant, pormettail d'y apercevoir le bureau grillagé, entouré de rideaux de vieille soie verte, où se tenaient les livres immenses, oracles muets de la maison. Le trop curieux étranger semblait convoiter ce petit local, y prendre le plan d'une salle à manger latérale, éclairée par un vitrage pratiqué dans le plafond, et d'où la famille réunie devait facilement voir, pendant ses repas, les plus légers accidents qui pouvaient arriver sur le seuil de la boutique. Un si grand amour pour son logis paraissait suspect à un négociant qui avait subi le régime du maximum. Monsieur Guillaume pensait donc assez naturellement que cette figure sinistre en voulait à la caisse du Chat-quipelote. Après avoir discrètement joui du duel muet qui avait lieu entre son patron et l'inconnu, le plus âgé des commis hasarda de se placer sur la dalle où était monsieur Guillaume, en voyant le jeune homme contempler à la dérobée les croisées du troisième. Il fit deux pas dans la rue, leva la tète et crut avoir aperçu mademoiselle Augustine Guillaume qui se retirait avec précipitation. Mécontent de la perspicacité de son premier commis, le drapier lui lança un regard de travers ; mais tout à coup les craintes mutuelles que la présence de ce passant excitait dans l'àme du marchand et de l'amoureux, commis se calmèrent. L'inconnu héla un fiacre qui se rendait à une place voisine, et y monta rapidement en affectant une trompeuse indifférence. Ce départ mit un certain baume dans le cœur des autres commis, assez inquiets de retrouver la victime de leur plaisanterie, — Hé bien, messieurs, qu'avez -vous donc à rester là, les bras croisés? dit monsieur Guillaume à ses trois néo*

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phytes. Mais autrefois, sarpejcu ! quand j'étais chez le sieur Clievrel, j'avais déjà visité plus de deux pièces de drap.

— Il faisait donc jour de meilleure heure, dit le second commis que cette tâche concernait.

Le vieux négociant ne put s'empêcher de sourire. Quoique deux de ces trois jeunes gens, confiés à ses soins par leurs pères, riches manufacturiers deLouviers et de Sedan, n'eussent qu'à demander cent miile francs pour les avoir, le jour où ils seraient en âge de s'établir, Guillaume croyait de son devoir de les tenir sous la férule d'un antique despotisme inconnu de nos Jours dans les brillants magasins modernes dont les commis veulent être riches à trente ans ; il les faisait travailler comme des nègres. A eux trois, ces commis sutfisaieat à une besogne qui aurait mis sur les dents dix de ces employés dont le sybaritisme enfle aujourd'hui les colonnes du budget. Aucun bruit ne troublait la paix de cette maison solennelle, où les gonds semblaient toujours huilés, et dont le moindre meuble avait cette propreté respectable qui annonce un ordre et une économie sévères.

Souvent, le plus espiègle des commis s'était amusé à écrire sur le fromage de Gruyère qu'on leur abandonnait au déjeuner, et qu'ils se plaisaient à respecter, la date de sa réception primitive. Cette malice et quelques autres semblables faisaient parfois sourire la plus jeune des deux tilles de Guillaume, la jolie vierge qui venait d'apparaître au passant enchanté. Quoique chacun des apprentis, et môme le plus ancien payât une iorte pension, aucun d'eux n'eût été assez hardi pour rester à la

table du patron au moment où le dessert y était servi. Lorsque madame Guillaume pariait d'accommoder la salade, ces pauvres jeunes gens tremblaient en songeant avec quelle parcimonie sa prudente main savait y épancher l'huile. Il ne fallait pas qu'ils s'avisassent de passer une nuit dehors, sans avoir donné longtemps à l'avance un motif plausible à cette irrégularité. Chaque dimanche, et à tour de rôle, deux commis accompagnaient la famille Guillaume à la messe deSaint-Leu et aux vêpres. Mesdemoiselles Virginie et Augustine, modestement vêtues d'indienne, prenaient chacune le bras d'un commis et marchaient en avant, sous les yeux perçants de leur mère, qui fermait ce petit cortège domestique avec son mari, accoutumé par elle à porter deux gros paroissiens reliés en maroquin noir. Le second commis n'avait pas d'appointements. Quant à celui que douze ans de persévérance et de discrétion initiaient aux secrets de la maison, il recevait huit cents francs en récompense de ses labeurs. A certaines fêtes de famille, il était gratifié de quelques cadeaux auxquels la main sèche et ridée de madame Guillaume donnait seule du prix : des bourses en fdet, qu'elle avait soin d'emplir de coton pour faire valoir leurs dessins à jour, des bretelles fortement conditionnées, ou des paires de bas de soie bien lourdes. Quelquefois, mais rarement, ce premier ministre était admis à partager les plaisirs de la famille soit quand elle allait à la campagne, soit quand après des mois d'attente elle se décidait d'user de son droit à demander, en louant une loge, une pièce à laquelle Paris ne pensait plus. Quant aux trois autres commis, la barrière de respect qui séparait jadis un maître drapier

de ses apprentis était si fortement entre eux et le vieux négociant, qu'il leur eût été plus facile de voler une pièce de drap que de déranger cette auguste cliquette. Cette réserve peut paraître ridicule aujourd'hui ; mais CCS vieilles maisons étaient des écoles de mœurs et de probité. Les maîtres adoptaient leurs apprentis. Le linge d'un jeune homme était soigné, réparé, quelquefois renouvelé par la maîtresse de la mai.son. Un commis tombait-il malade, il devenait l'objet de soins vraiment maternels. En cas de danger, le patron prodiguait son argent pour appeler les plus célèbres docteurs ; car il ne répondait pas seulement des mœurs et du savoir de ces jeunes gens à leurs parcuts. Si l'un d'eux, honorable par le caractère, éprouvait quelque désastre, ces vieux négociants savaient apprécier rinlelligence qu'il avait développée, et n'hésitaient pas à couQerle bonheur de leurs filles à celui auquel ils avaient pendant longtemps confié leurs fortunes. Guillaume était un de ces hommes antiques, et s'il en avait les ridicules, il en avait toutes les qualités; aussi Joseph Lebas, son premier commis, orphelin et sans fortune, était-il, dans son idée, le futur époux de Virginie, sa lille aînée. Mais Jo.seph ne partageait point les pensées symétriques de son patron, qui, pour un empire, n'aurait pas marié sa seconde fille avant la première. L'infortuné commis se sentait le cœur entièrement pris pour mademoiselle Augustine la cadette. Afin de justifier cette passion qui avait grandi secrètement, il est nécessaire de pénétrer plus avant dans les ressorts du gouvernement absolu qui régissait la maison du vieux marchand drapier.

Guillaume avait deux filles. L'aînée, mademoiselle Virginie, était tout le portrait de sa mère. Madame Guillaume, fille du sieur Ciievrel, se tenait si droite sur la banquette de son comptoir, que plus d'une fois elle avait entendu des plaisants parier qu'elle y était empalée. Sa figure maigre et longue trahissait une dévotion outrée. Sans grâces et sans manières aimables, madame Guillaume ornait habituellenient sa tête presque sexagénaire d'un bonnet dont la forme étaii invariable et garni de barbes comme celui d'une veuve. Tout le voisinage l'appelait la sœur tourière. Sa parole était brève, et ses gestes avaient quelque chose des mouvements saccadés d'un télégraphe. Son œil, clair comme celui d'un chat, semblait en vouloir à tout le monde de ce qu'elle était laide. Mademoiselle Virginie, élevée comme sa jeune sœur sous les lois domestiques de leur mère, avait atteint l'âge de vingt-huit ans. La jeunesse atténuait l'air disgracieux que sa ressemblance avec sa mère donnait parfois à sa figure; mais la rigueur maternelle l'avait dotée de deux grandes qualités qui pouvaient tout contre-balancer : elle était douce et patiente. Mademoiselie Augiistine, à peine âgée de dixhuit ans, ne ressemblait ni à son père ni à sa mère. Elle élait de ces filles qui, par labsonce de tout lien physique avec leurs parents, font croire h ce dicton : Dieu donne les enfants. Augustine était petite, ou, pour la mieux peindre, mignonne. Gracieuse et pleine de candeur, un homme du monde n'aurait pu reprocher à cette charmante créature que des gestes mesquins ou certaines attitudes communes, et parfois de la gène. Sa figure silencieuse et immobile respirait

cette mélancolie passagère qui s'empare de toutes les jeunes filles trop faibles pour oser résister aux volontés d'une mère. Toujours mo lestement vêtues, les deux sœurs ne pouvaient satisfaire la coquetterie innée chez la femme que par un luxe de propreté qui leur allait à merveille et les mettait en harmonie avec ces comptoirs luisants, avec ces rayons sur lesquels le vieux domestique ne souffrait pas un grain de poussière, avec la simplicité antique de tout ce qui se voyait autour d'elles. Obligées par leur genre de vie à chercher les éléments de bonheur dans des travaux obstinés, Augustine et Virginie n'avaient donné jusqu'alors que du contentement à leur mère, qui s'applaudissait secrètement de la perfection du caractère de ses deux filles. 11 est facile d'imaginer les résultats de l'éducation qu'elles avaient reçue. Élevées pour le commerce, habituées à n'entendre que des raisonnements et des calculs tristement mercantiles, n'ayant étudié que la grammaire, la tenue des livres, un peu d'histoire juive, l'histoire de France dans Le Ragois, et ne lisant que les auteurs dont la lecture leur était permise par leur mère, leurs idées n'avaient pas pris beaucoup d'étendue ; elles savaient parfaitement tenir un ménage, elles connaissaient le prix des choses, elles appréciaient les difficultés que l'on éprouve à amasser l'argent, elles étaient économes et portaient un grand respect aux qualités du négociant. Malgré la fortune de leur père, elles étaient aussi habiles à faire des reprises qu'à festonner; souvent leur mère parlait de leur apprendre la cuisine, afin qu'elles sussent bien ordonner un dîner et pussent gronder une cuisinière en connaissance de cause. Ignorant les plai-

sirs du monde et voyant comment s'écoulait la vie exemplaire de leurs parents, elles ne jetaient que bien rarement les yeux au delà de l'enceinte de cette vieille maison patrimoniale qui, pour leur mère était l'univers. Les réunions occasionnées par les solennités de famille formaient tout l'avenir de leurs joies terrestres. Quand le grand salon situé au second étage devait recevoir madame Roguin. une demoiselle Chevrel, de quinze ans moins âgée que sa cousine et qui portait des diamants ; le jeune Rabourdin, sous-chef aux Finances; monsieur César Birolleau, riche parfumeur, et sa femme appelée madame César ; monsieur Camusot, le plus riche négociant en soieries de la rue des Bourdonnais, son beaupère monsieur Cardot, deux ou trois vieux banquiers, et des femmes irréprochables, les apprêts nécessités par la manière dont l'argenterie, les porcelaines de Saxe, les bougies, les cristaux étaient empaquetés faisaient diversion à la vie monotone de ces trois femmes, qui allaient et venaient en se donnant autant de mouvement que des rehgieuses pour la réception de leur évêque. Puis, quand le soir, fatiguées toutes trois d'avoir essuyé, frotté, déballé, mis en place les ornements de la fête, les deux jeunes filles aidaient leur mère à se coucher, madame Guillaume leur disait : « Nous n'avons rien fait aujourd'hui, mes enfants! » Lorsque, dans ces assemblées solennelles, la sœur tourière permettait de danser en confinant les parties de boston, de whist et de tric-trac dans sa chambre à coucher, cette concession était comptée parmi les félicités les plus inespérées, et causait un bonheur égal à celui d'aller à deux ou trois grands bals où Guillaume menait ses filles à l'époque du carnaval. Enfin, une fois

par an, l'honnèle drapier donnait une fcle pour laquelle il n'épargnait rien. Quelques riches et élégantes que fussent les personnes invitées, elles se gardaient d'y manquer ; car les maisons les plus considérables de la place avaient recours à l'immense crédit, à la fortune ou à la vieille expérience de monsieur Guillaume. Mais les deux filles de ce digne négociant ne profitaient pas autant qu'on pourrait le supposer des enseignements que le monde offre à de jeunes âmes. Elles apportaient dans ces réunions inscrites d'ailleurs sur le carnet d'échéances de la maison, des parures dont la mesquinerie les faisait rougir. Leur manière de danser n'avait rien de remarquable, et la surveillance maternelle ne leur permettait pas de soutenir la conversation autrement que par Oui et Non avec leurs cavaliers. Puis la loi de la vieille enseigne du Chat-qui-pelote leur ordonnait d'êtres rentrées à onze heures, moment où les bals et les fêtes commencent à s'animer. Ainsi leurs plaisirs, en apparence assez conformes à la fortune de leur père, devenaient souvent insipides par des circonstances qui tenaient aux habitudes et aux principes de cette famille. Quant à leur vie habituelle, un- seule observation achèvera de la peindre. Madame Guillaume exigeait que ses deux filles fussent habillées de grand malin, qu'elles descendissent tous les jours à la même heure, et soumettait leurs occupations à une régularité monastique. Cependant Augusline avait reçu du hasard une âme assez élevée pour sentir le vide de cette existence. Parfois ses yeux bleus se relevaient comme pour interroger les profondeurs de cet escalier sombre et de ces magasins humides. Après avoir sondé ce silence de cloître, elle

semblait écouter de loin de confuses révélations de cette vie passionnée qui met les sentiments à un plus haut prix que les choses. En ces moments son visage se colorait, ses mains inactives laissaient tomber la mousseline sur le chêne poli du comptoir, et bientôt sa mère lui disait d'une voix qui restait toujours aigre même dans les tons les plus doux : « Augustine ! à quoi pensezvous donc, mon bijou? » Peut-être Hippofyle comte de Douglas et le Comte de Comminges, deux romans trouvés par Augustine dans l'armoire d'une cuisinière récemr ment renvoyée par madame Guillaume, contribuèrentils à développer les idées de celte jeune fille qui les avait furtivement dévorés pendant les longues nuits de l'hiver précédent. Les expressions de désir vague, la voix douce, la peau de jasmin et les yeux bleus d'Augusline avaient donc allumé dans 1 âme du pauvre Lebas un amour aussi violent que respectueux. Par un caprice facile à comprendre, Augustine ne se sentait aucun goût pour l'orphelin ; peut-être était-ce parce qu'elle ne se savait pas aimée par lui. En revanche, les longues jambes, les cheveux châtains, les grosses mains et l'encolure vigoureuse du premier commis avaient trouvé une secrète admiratrice dans mademoiselle Virginie, qui, malgré ses cinquante mille écus de dot, n'était demandée par personne.

{La maison du ChcU-qui-pelote.)

[L'inconnu qui donnait à Balzac l'occasion de peindre une boutique et une lamille de commerçants delà rue Saint-Denis vers 1808, était un peintre, un prix de Rome, Th. de Sommervieux. Il parvint à épouser celte Augustine Guillaume

dont il était épris : la dilTérence des éducations, des goùls, des habitudes, fit que ce mariage Ce passion ne fut pas heureux.

Bourgeois et artistes, en ce temps-là, étaient deux espèces incompaiibles et ennemies.]

II. — PREMIÈRES IMPRESSIONS d'uNE JEUNE FILLE AU SORTIR DU COUVENT

[Louise de Chaulieu, élevée depuis 1816 aux Carmélites de Blois, dont l'abbesse était sa tante, refusa de prononcer ses vœux, et, par sa répugnance nettement marquée, obligea sa famille à la rappeler (1824). Elle raconte à une amie de pension, Renée de Maucombe, l'étrange accueil qu'elle a reçu de ses parents. Le duc de Chaulieu, ayant deux fils, avait conçu le dessein de faire sa fille religieuse, pour assurer le sort de son cadet en faisant passer sur sa tête la grande fortune léguée à Louise par sa grand'mère.

Donc, un beau matin, une gouvernante et un valet de chambre sont venus chercher mademoiselle de Chaulieu à son couvent.]

Septembre.

Je n'ai trouvé personne pour me recevoir, les apprêts de mon cœur ont été perdus : ma mère était au bois de Boulogne, mon père était au conseil; mon frère, le duc de Rhéloré, ne rentre jamais, m'a-t-on dit, que pour s'habiller, avant le diner. Mademoiselle Grifhth (elle a des griffes) et Philippe m'ont conduite à mon appartement.

Cet appartement est celui de cette grand'mère tant aimée, la princesse de Vaurômont à qui je dois une fortune quelconque, de laquelle personne ne m'a rien dit. A ce passage tu partageras la tristesse qui m'a saisie en entrant dans ce lieu consacré par mes souvenirs. L'appartement était comme elle l'avait laissé! J'allais coucher dans le lit où elle est morte. Assise sur le bord de sa chaise longue, je pleurai sans voir que je n'étais pas seule, je pensai que je m'y étais souvent mise à ses genoux pour mieux l'écouter. De là j'avais vu son visage perdu dans ses dentelles rousses, et maigri par l'âge autant que par les douleurs de l'agonie. Celte chambre me semblait encore chaude de la chaleur qu'elle y entretenait... Philippe a quasiment compris d'où venaient mes larmes. Il m'a dit que par son testament la princesse m'avait légué ses meubles. Mon père laissait d'ailleurs les grands appartements dans l'état où les avait mis la Révolution. Je me suis levée alors. Philippe m'a ouvert la porte du petit salon qui donne sur l'appartement de réception, et je l'ai retrouvé dans le délabrement que je connais : les dessus de portes qui contenaient des tableaux précieux montrent leurs trumeaux vides, les marbres sont cassés, les glaces ont été enlevées. Autrefois, j'avais peur de monter le grand escalier et de traverser la vaste solitude de ces hautes salles, j'allais chez la princesse par un petit escalier qui descend sous la voûte du grand et qui mène a la porte dérobée de son cabinet de toilette.

L'appartement, composé d'un salon, d'une chambre à coucher, et de ce joli cabinet en vermillon et en or

dont je t'ai parlé, occupe le pavillon du côté des Invalides. L'hôtel n'est séparé du boulevard que par un mur couvert de plantes grimpantes, et par une magnifique allée d'arbres qui mêlent leurs touffes à celles des ormeaux de la contre-allée du boulevard. Sans le dôme or et bleu, sans les masses grises des Invalides, on se croirait dans une forêt... J'ai dit à Philippe de rendre leur lustre aux mêmes objets, de donner à mon appartement la vie propre à l'habitation. J'ai moi-même indiqué comment je voulais y être, en assignant à chaque meuble une place. J'ai passé la revue en prenant possession de tout, en disant comment pouvaient se rajeunir les antiquités que j'aime. La chambre est d'un blanc un peu terni par le temps, comme aussi l'or des folâtres arabesques montre en quelques endroits des teintes rouges; mais ces effets sont en harmonie avec les couleurs passées du tapis de la Savonnerie qui fut donné par Louis XV à ma grand'mère, ainsi que son portrait. La pendule est un présent du maréchal de Saxe. Les porcelaines de la cheminée viennent du maréchal de Richelieu. Le portrait de ma grand'mère, prise à vingt-cinq ans, est dans un cadre ovale, en face de celui du roi. Le prince n'y est point... Le lit est à baldaquin, à dossiers rembourrés: les rideaux sont retroussés par des plis d'une belle ampleur; les meubles sont en bois doré, couverts de ce damas jaune à fleurs blanches, également drapé aux fenêtres, et qui est doublé d'une étoffe de soie blanche qui ressemble à de la moire. Les dessus de portes sont peints je ne sais par qui, mais ils représentent un lever du soleil et un clair de lune. La cheminée est traitée fort

curieusement. On voit que dans le siècle dernier on vivait beaucoup au coin du feu. Là se passaient de grands événements : le foyer de cuivre doré est une merveille de sculpture, le chambranle est d'un fini précieux, la pelle et les pincettes sont délicieusement travaillées, le soufllet est un bijou. La tapisserie de l'écran vient des Gobelins, et sa monture est exquise; les folles figures qui courent le long, sur les pieds, sur la barre d'appui, sur les branches, sont ra\nssantes; tout en est ouvragé comme un éventail. Combien de fois je l'ai vue, le pied sur la barre, enfoncée dans sa bergAre, sa robe à demi relevée sur le genou par son attitude, prenant, remettant et reprenant sa tabatière sur la tablette entre sa boîte à pastilles et ses mitaines de soie! La prince^se avait des airs de tête, une manière de jeter ses mots et ses regards, un langage particulier que je ne retrouvais point chez ma mère : il s'y trouvait de la finesse et de la bonhomie, du dessein sans apprêt; sa conversation était à la fois prolixe et laconique, elle contait bien et peignait en trois mots. Elle avait surtout cette excessive liberté de jugement qui certes a influé sur la tournure de mon esprit. De sept à dix ans, j'ai vécu dans ses poches; elle amiait autant à m'atlirer chez elle (jue j'aimais à y aller. Cette prédilection a été cause de plus d'une querelle entre elle et ma mère. Or, rien n'attise un sentiment autant que le vent glacé de la persécution. Avec quelle grâce me disait-elle : « Vous v ilà, petite masque 1 » quand la coult uvre de la curios Lé m'avait prêté ses mouvements pour rai' glisser entre les portes jusqu'à elle. Elle se sentait aimée, elle aimait mon naïf amour qui mettait

un rayon de soleil dans son hiver. Je ne sais pas ce qui se passait chez elle le soir, mais elle avait beaucoup de monde ; lorsque je venais le matin, sur la pointe du pied, savoir s'il faisait jour chez elle, je voyais les meubles de son salon dérangés, les tables de jeu dressées, beaucoup de tabac par places. Ce salon est dans le même style que la chambre, les meubles sont singulièrement contournés, les bois sont à moulures creuses, à pied de biches. Deux guirlandes de fleurs richement sculptées et d'un beau caractère serpentent à travers les glaces et descendent le long en festons. H y a sur les consoles de beaux cornets de la Chine. Le fond de l'ameublement est ponceau et blanc. Ma grand'mère était une brune fière et piquante, son teint se devine au choix de ses couleurs. J'ai retrouvé dans ce salon une table à écrire dont les figures avaient beaucoup occupé mes yeux autrefois; elle est plaquée en argent ciselé; elle lui a été donnée par un Lomellini de Gênes. Chaque côté de cette table représente les occupations de chaque saison; les personnages sont en relief, il y en a des centaines dans chaque tableau. Je suis restée deux heures toute seule, reprenant mes souvenirs un à un, dans le sanctuaire où a expiré une des femmes de la cour de Louis XV les plus célèbres et par son esprit et par sa beauté...

10 octobre.

J'étais arrivée à trois heures après-midi. Vers cinq heures et demie. Rose est venue me dire que ma mère était rentrée, et je suis descendue pour lui rendre mes

respects. Ma mère occupe au rez-de- chaussée un apfiartement disposé comme le mien, dans le même pavillon. Je suis au-dessus d'elle, et nous avons le même escalier dérobé. Mon père est dans le pavillon opposé; mais, coin nie du côté de la cour il y a de plus l'espace que prend dans le nôtre le grand escalier, son appartement est beaucoup plus vaste que les nôtres. iMalgré les devoirs de la position que le retour des Bourbons leur a rendue, mon père et ma mère continuent d'habiter le rez-de-chaussée et peuvent y recevoir, tant sont grandes les maisons de nos pères. J'ai trouvé ma mère dans son salon, où il n'y a rien de changé. Elle était habillée. De marche en marche je m'étais demandé comment serait pour moi cette femme, qui a été si peu mère que je n'ai reçu d'elle, en huit ans, que les deux lettres que tu connais. En pensant qu'il était indigne de moi de jouer une tendresse impossible, je m'étais composée en religieuse idiote, et suis entrée assez embarrassée intérieurement. Gel embarras s'est bientôt dissipé. Ma mère a été d'une grâce parfaite; elle ne m'a pas témoigné de fausse tendresse, elle n'a pas été froide, elle ne m'a pas traitée en étrangère, elle ne m'a pas mise dans son sein comme une fille aimée; elle m'a reçue comme si elle m'eût vue la veille, elle a été la plus douce, la plus sincère amie; elle m'a parlé comme à une femme faite, et m'a d'abord embrassée au front. « Ma chère petite, si vous devez mourir au couveiît, m'a-t-elle dit, il vaut mieux vivre au milieu de nous. V^ous trompez les desseins de votre père et les .miens, mais nous ne sommes plus au temps où les parents étaient aveugifxnent obéis. L'intention de mon-

sieur de Chaulieu, qui s'est trouvé d'accord avec la mienne, esl de ne rien néj^liger pour vous rendre la vie agréable et de vous laisser voir le monde. A votre âge, j'eusse pensé comme vous; ainsi je ne vous en veux point : vous ne pouvez comprendre ce que nous vous demandions. Vous n:- me trouverez point d'une sévérité ridicule. Si vous avez soupçonné mon cœur, vous reconnaîtrez bientôt que vous vous trompiez. Quoique je veuille vous laisser parfaitement ILJjre, je crois que pour les premiers moments vous feriez sagement d'écouter les avis d'une mère qui se conduira comme une sœur avec vous. » La duchesse parlait d'une voix douce, et remettait en ordre ma pèlerine de pensionnaire. Elle m'a séduite. A trente-huit ans, elle est belle comme un ange, elle a des yeux d'un noir bleu, des cils comme des soies, an fro/it sans plis, un teint blanc et rose à faire croire qu'elle se farde, des épaules et une poitrine étonnantes, une taille camorée et mince comme la tienne, une main d'une beauté rare, c'est une blancheur de lait; des -ongles où séjourne la lumière, tant ils sont polis; le petit doigt légè.-eraent écarté, le pouce d'un iini d'ivoire. Enfin ellt; a le pied de sa main, le pied espagnol de mademoiselle de Vandenesse. Si elle est ainsi à quarante, elle sera encore belle à soixante ans.

J'ai répondu, ma biche, en filîe soumise. J'ai été pour elle ce qu'elle a ete pour moi, j'ai même été mieux ; sa beauté m'a vaincu^ .; je lai ai pardonné son abandon, j'ai compris qu'une femme comme elle avait éié entraînée par son rôle de reiûe. Je le lui ai dit Laivement comme si j'eusse causé avec toi. Peut-cire ne

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s'attendait-elle pas à trouver un langage d'amour dans la bouche de sa fille. Les sincères honnmages de mon admiration l'ont infiniment touchée: ses manières ont changé, sont devenues plus gracieuses encore ; elle a quitté le vous. « Tu es une bonne fille, et j'espère que nous resterons amies. » Ce mot m'a paru d'une adorable naïveté. Je n'ai pas voulu lui faire voir comment je le prenais, car j'ai compris aussitôt que je dois lui laisser croire qu'elle est beaucoup plus fine et plu^ spirituelle que sa fille. J'ai donc fait la niaise, elle a été enchantée de moi. Je lui ai baisé les mains à plusieurs reprises en lui disant (jue j'étais bien heureuse qu'elle agît ainsi avec moi, que je me sentais à l'aise, et je lui ai même confié ma terreur. Elle a souri, m'a prise par le cou pour m'ai tirer à elle et me baiser au front par un geste plein de tendresse. « Chère enfant, a-t-cllodit, nous avons du monde à dîner aujourd hui, vous penserez peutêtre comme moi qu'il vaut mieux attendre que la couturière vous ait habillée pour faire votre entrée dans le monde ; ainsi, après avoir vu votre père et votre frère, vous remonterez chez vous. » Co à quoi j'ai de grand cœur acijuiescé. La ravissante toilette de ma mère était la première révélation de ce monde entrevu dans nos rêves ; mais je ne me suis pas senti le moindre mouvement de jalousie. Mon père est entré. « Monsieur, voilà votre fille », lui a dit la duchesse.

Mon père a pris soudain pour moi les manières les plus tendres ; il a si parfaitement joué son rôle de père que je lui en ai cru le cœur. « Vous voilà donc, fille rebelle! » m'a-t-il dit en me prenant les deux mains dans les siennes et me les baisant avec plus de galanterie

que de paternité. Et il m'a attirée sur lui, m'a prise par la taille, m'a serrée pour m'embrasser sur les joues et au fronL « Vous réparerez le chagrin que nous cause votre chanp^ement de vocation par les plaisirs que nous donneront votre succès dans le monde. — Savez-vous, madame, qu'elle sera fort jolie et que vous pourrez êlre fier d'elle un jour ? — Voici votre frère Rhétoré. — Alphonse, dit il à un be^u jeune homme qui est entré, voilà votre sœur la religieuse qui veut jeter le froc aux orties. »

Mon frère est venu sans trop se presser, m'a pris la main et me l'a serrée. « Embrassez-la donc », lui a dit le duc. Et il m'a baisée sur chaque joue. « Je suis enchanté de vous voir, ma sœur, m'a-t-il dit, et je suis de votre parti contre mon père. » Je l'ai remercié; mais il me semble qu'il aurait bien pu venir à Blois, quand il allait à Orléans voir notre frère le marquis à sa garnison. Je me suis retirée en craignant qu'il n'arrivât des étrangers. J'ai fait quelques rangements chez moi, j'ai mis sur le velours ponceau de la belle table tout ce qu'il me fallait pour t'écrira en songeant à ma nouvelle position.

Voilà, ma belle biche blanche, ni plus ni moins, comment les choses se sont passées au retour d'une jeune fille de dix-huit ans, après une absence de neuf années, dans une des plus illustres familles du royaume. Le voyage m'avait fatiguée, et aussi les émotions de ce retour en famille : je me suis donc couchée comme au couvent, à huit heures, après avoir soupe. On a conservé jusqu'à un petit couvert en porcelaine de Saxe que cette chère princesse gardait pour manger seule chez elle quand il lui en prenait fantaisie.

15 novembre.

Le Icadomain j'ai trouvé mon appartement mis en ordre et fait par le vieux Philippe, qui avait mis des fleurs dans les cornets, Enfm je me suis installée. Seulement personne n'avait songé qu'une pensionnaire des Carmélites a faim de bonne heure, et Rose a eu mille peines à me faire déjeuner. « Mademoiselle s'est couchée à l'heure où l'on a servi le dîner et se lève au moment où monseigneur vient de rentrer, » m'a-t-elle dit. Je me suis mise à écrire.

Vers une heure mon père a frappé h la porte de mon petit salon et m'a demandé si je pouvais le recevoir; 'e lui ai ouvert la porte, il est entré et m'a trouvée l'écrivant. « Ma chère, vous avez à- vous habiller, à vous arranger ici ; vous trouverez douze mille francs dans cette bourse. C'est une année du revenu que je vous accorde pour votre entretien. Vous vous entendrez avec votre mère pour prendre une gouvernante qui vous convienne, si miss GrilTith ne vous plaît pas; car madame de Chaulieu n'aura pas le temps de vous accompagner le matin. Vous aurez une voiture à vos ordres et un domestique. — Laissez-moi Philippe, lui dis-je. — Soit, répondit-il. .Mais n'ayez nul souci : votre fortune est assez considérable pour que vous ne soyez à charge ni à votre mère ni à moi. — Scrais-je indiscrète en vous demandant quelle est ma fortune? — Nullement, mon enfant, a-t-il dit: votre grand'mère vous a laissé cinq cent mille francs qui étaient si s économies, car elle n'a point voulu frustrer sa famille d'un

seul morceau de terre. Celte somme a été placée sur le grand-livre. L'accumulation des intérêts a produit aujourd'hui environ quarante mille francs de rentes. Je voulais employer cette somme à constituer la fortune de votre second frère, aussi dérangez -vous beaucoup mes projets ; mais dans quelque temps peut-être y concourrez- vous ; j'attendrai tout de vous-même. Vous me paraissez plus raisonnable que je ne le croyais. Je n'ai pas besoin de vous dire comment se conduit une demoiselle de Chaulieu ; la fierté peinte dans vos traits est mon sûr garant. Dans notre maison, les précautions que prennent les petites gens pour leurs filles sont injurieuses. Une médisance sur votre compte peut coiiter la vie à celui qui se la permettrait ou à l'un de vos frères si le ciel était injuste. Je ne vous en dirai pas davantage sur ce chapitre. Adieu, chère petite. » Il m'a baisée au front et s'est en allé. Après une persévérance de neuf années, je ne m'explique pas l'abandon de ce plan. Mon père a été d'une clarté que j'aime. Il n'y a dans sa parole aucune ambiguïté. Ma fortune doit être à son fils le marquis. Qui donc a eu des entrailles? est-ce ma mère, est-ce mon père, serait-ce mon frère ? Je suis restée assise sur le sofa de ma grand'mère, les yeux sur la bourse que mon père avait laissée sur la cheminée, à la fois satisfaite et mécontente de cette attention qui maintenait ma pensée sur l'argent. Il est vrai que je n'ai plus à y songer: mes doutes sont éclaircis, et il y a quelque chose de digne à m'éviter toute souffrance d'orgueil à ce sujet. Philippe a couru toute la journée chez les diilerents marchands et ouvriers qui vont être chargés d'opérer ma métamor-

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phose. Une célèbre couturière, une certaine Victorine, est venue, ainsi qu'une lingère et un cordonnier. Je suis impatiente comme un enfant de savoir comment je serai lorsque j'aurai quitté le sac où nous enveloppait le costume conventuel ; mais tous ces ouvriers veulent beaucoup de temps : le tailleur de corsets demande huit jours si je ne veux pas gâter ma taille. Ceci devient grave, j'ai donc une taille? Jansscn, le cordonnier de l'Opéra, m'a positivement assuré que j'avais le pied de ma mère. J'ai p'ssé toute la matinée à ces occupations sérieuses. Il est venu jusqu'à un gantier qui a pris mesure de ma main. La lingére a eu mes ordres. A l'heure de mon dîner, qui s'est trouvée celle du déjeuner, ma mère m'a dit que nous irions ensemble chez les modistes pour les chapeaux, afin de me former le goût et me mettre à même de commander les miens. Je suis étourdie de ce commencement d'indépendance comme un aveugle qui recouvrerait la vue. Je puis juger de ce qu'est une carmélite à une fille du monde : la dilîérence est si grande que nous n'aurions jamais pu la concevoir. Pendant ce déjeuner mon père fut distrait, et nous le laissâmes h ses idées; il est fort avant dans les secrets du roi. J'étais parfaitement oubliée, il se souviendra de moi quand je lui serai nécessaire, j'ai vu cela. Mon père est un homme charmant, malgré ses cinquante ans : il a une taille jeune, il est bien fait, il est blond, il a une tournure et des grâces exquises ; il a la ligure à la fois parlante et muette des diplomates ; son nez est mince et long, ses yeux sont Itruns. Quel joli cou{)le! Combien de pensées singulières m'ont assaillie en voyant clairement que cps deux êtres, également nobles,

riches, supérieurs, ne vivent point ensemble, n'ont rien de commun que le nom, et se maintiennent unis aux yeux du monde. L'élite de la cour et de la diplomatie était hier là. Dans quelques jours je vais à un bal chez la duchesse de Maufrigneuse, et je serai présentée à ce monde que je voudrais tant connaître. Il va venir tous les malins un maître de danse : je dois savoir danser dans un mois, sous peine de ne pas aller au bal. Avant le dîner, ma mère est venue me voir relativement à ma gouvernante. J'ai gardé miss Griiïilh, qui lui a été donnée par l'ambassadeur d'Angleterre. Cette miss est la fille d'un ministre ; elle est parfaitement élevée ; sa mère était noble, elle a trente-six ans, elle m'apprendra l'anglais. Ma Griffith est assez belle pour avoir des prétentions ; elle est Écossaise, elle sera mon chaperon, elle couchera dans la chambre de Rose. Rose sera aux ordres de miss GrifTith. J'ai vu sur-le-champ que je gouvernerais ma gouvernante. Depuis six jours que nous sommes ensemble, elle a parfaitement compris que moi seule puis m'inléresser à elle ; moi, malgré sa contenance de statue, j'ai compris parfaitement qu'elle sera très complaisante pour moi. Elle me semble une bonne créature, mais discrète. Je n'ai rien pu savoir de ce qui s'est dit entre elle et ma mère.

Autre nouvelle qui me paraît peu de chose ! Ce matin mon père a refusé le ministère qui lui a été proposé. De là sa préoccupation de la veille. 11 préfère une ambassade, a-t-il dit, aux ennuis des discussions publiques. L'Espagne lui sourit. J'ai su ces nouvelles au déjeuner, seul moment de la journée où mon père, ma mère, mon Irère se voyent dans une sorte d'inlimité. Les dômes-

tiques ne viennent alors que quand on les sonne. Le reste du temps, mon frère est absent aussi bien que mon père. iMa mère s'habille, elle n'est jamais visible de deux heures à quatre : à quatre heures, elle sort pour une promenade d'une heure ; elle reçoit de six à sept, quand elle ne dine pas en ville ; puis la soirée est employée par les plaisirs, le spectacle, le bal, les concerts, les visites. Enfin sa vie est si remplie que je ne crois pas qu'elle ait un quart d'heure à elle. Elle doit passer un temps assez considérable à sa toilette du matin, car elle est divine au déjeuner, qui a lieu entre onze heures et midi. Je commence à m'expliquer les bruits qui se font chez elle : elle prend d'abord un bain presque froid, et une tasse de café h. la crème et froid, puis elle s'habille ; elle n'est jamais éveillée avant neuf heures, excepté les cas extraordinaires ; l'été il y a des promenades matinales à cheval. Voilà notre vie de famille, ^'ous nous rencontrons à déjeuner et à dîner ; mais je suis souvent seule avec ma mère à ce repas. Je devine que plus souvent encore je dînerai seule chez moi avec miss Griffith, comme faisait ma grand'mère. Ma mère dîne souvent en ville. Je ne m'étonne plus du peu de souci de ma famille pour moi. Ma chère, à Paris, il y a de l'héroïsme à aimer les gens qui sont auprès de nous, car nous ne sommes pas souvent avec nousmêmes. Comme on oublie les absents dans cette ville ! Et cependant je n'ai pas encore mis le pied dehors, je ne connais rien ; j'attends que je sois déniaisée, que ma mise et mon air soient en harmonie avec ce monde dont le mouvement m'étonne, quoique je n'en entende le bruit que de loin. Je ne suis encore sortie que dans

le jardin. Les Italiens commencent à chanter dans quelques jours. Ma mère y a une loge. Je suis comme folle du désir d'entendre la musique italienne et de voir un opéra français. Je commence à rompre les habitudes du couvent pour prendre celles de la vie du monde. Je t'écris le soir jusqu'au moment où je me couche, qui maintenant est reculé jusqu'à dix heures, l'heure à laquelle ma mère sort quand elle ne va pas à quelque théâtre. Il y a douze théâtres à Paris. Je suis d'une ignorance crasse, et je lis beaucoup, mais je lis indistinctement. Un livre me conduit à un autre. Je trouve les titres de plusieurs ouvrages sur la couverture de celui que j'ai ; mais personne ne peut me guider, en sorte que j'en rencontre de fort ennuyeux. Deux livres cependant m'ont étrangement plu, l'un est Corinne et l'autre Adolphe. xS. propos de ceci, j'ai demandé à mon père si je pourrais voir madame de Stacl. Ma mère, mon père et Alphonse se sont mis à rire. Alphonse a dit: « D'où vient-elle donc? » Mon père a répondu: « Nous sommes bien niais, elle vient des Carmélites, » « Ma fille, madame de Staël est morte », m'a dit la duchesse avec douceur...

(Mémoires de deux jeunes mariées).

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