DEUX ORAGES AUTOUR DU PANTHEON
Description d'un effet de lumière que Michelet observe et qui loi remet en mémoire deux orages auxquels il a assisté près du Panthéon.
Samedi 31. — Dans la disposition morale où je me trouve, rien de la nature ne m'est indifférent. Je la hais oa je l'adore, comme on ferait d'une femme. Ce matin j'ai eu un plaisir extrême à observer de ma fenêtre un admirable effet de lumière, à la fois doux et voluptueux à l'œil. Les premières heures du jour avaient continué la nuit. Un noir brouillard descendant jusqu'à terre confondait tout dans son obscurité. Par instant, une lueur grise passait devant mes yeux, occasionnée par le déplacement qui se faisait dans la masse confuse des vapeurs; mais presque aussitôt la nuit se refermait plus obscure.
A midi, au moment où je rentrais de mes leçons, la scène doucement a changé; la lumière, peu à peu, a filtré à travers le brouillard, et j'ai commencé à entrevoir au bout de mon jardin mes arbres dans leur triste nudité d'hiver, non pas enracinés au sol, mais flottant sur une mer de vapeurs. Insensiblement, la lumière aug-
J. Mir,HELETV| menlait, sans éclat. La bmme était Bneorê tlrtp'fl^ pour permettre au soleil d'envoyer direclemenl si rayons. Ce n'étaient que mouvantes ondes lumineusMfl elles coloraient les objets d'nn or pâle ; elles en émons- | saient los angles, comme il arrive lorsqu'on s'endort el que les jeux, sous les paupières demi-closes, ne voient J plus rien que dans le vague etconfusément.
Ces jeun lents et discrets de la lumière, dans i tranquille et pesante atmosphère d'hiver, devienne Tive fantasmagorie l'été, dans le chaos d'un ciel d'orage. Je me souviendrai toujours de deux effets que j'ai vus en ce genre pendant que j'habitais la rue de Buiïon' première fois, c'était en juillet; j'étais assis sous le cèdre du labyrinlhe'. La Journée s'achevait trouble et tempétueuse, l'hori/on était fort sombre au couchant.
Tout à conp, brusquement, de l'amas des noirs nuages, sortit le soleil sans transition, comme l'éclair, d'un seul jet. Au même instant, toutes à la fois, les grandes fenêtres du Panthéon^ s'illuminèrent, pendant que le sommet de la coupole du temple se conronnait d'une auréole de gloire.
Devant moi, dans l'espace, l'cflet était tout autre, mais aussi grandiose que saisissant. J'assistais au triomphe de la lumièrejaillissant victorieuse du nuage même qui lui faisait obstacle. Au delà de ces menaces d'orage, un o bleu, dans la sérénité de la paix, conversait avec la leC de pensées divines. Et c'était aussi, à travers l'embra ment des nuées, percées, trouées, déchirées de sillu lumineux, comme une mêlée d'ùmes bienheureuaq Elles semblaient sortir des ténèbres de celle vie r
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telle et s'élancer, transfigurées par les clartés éternelles, aux sources mêmes de la vérité. Je fus près de tomber à genoux.
La seconde fois, c'était à la fm d'août et le matin, vers einq heures. Au milieu de la nuit un grand orage avait éclaté. Il finissait. De lourdes vapeurs cuivrées traînaient i l'horizon. J'étais au niveau du quai sur les terrains ragues qui s'étendent à la droite de la maison du docteur Dachemin. De ce lieu bas, je voyais le Panthéon trôner i fièrement sur sa montagne. Autour de lui, nulle fan- 1 tasmagorie. Rien des ors chauds, ruisselants, et de la pourpre du soir; rien non plus du rayonnement divin qui m'avait saisi d'un religieux transport.
Les orages du matin ont cela de particulier, qu'ils semblent plutôt faire éclater sur la terre les mauvais songes conçus par la Nature dans les ténèbres de la nuit.
Cette fois, la scène était concentrée tout entière sous la coupole du temple. On la voyait s'éclairer de moment en moment de froides lueurs auxquelles le soleil semblait rester étranger. On eût dit que l'illumination venait dn dedans; et, sous ces reflets magiques, ce n'était plus le Panthéon; c'était plutôt un temple antique où se serait passée une grande fête mystérieuse, peut-être les terribles mystères de Cérès^ que les dieux présents auraient éclairés de leur propre lumière.