UNE SAPINIÈRE DANS LES ALPES
Dans lintroduction, où Michelet explique comment il a été amené à écrire ce livre, il donne une description du pays qui entoure le lac de Lucerne.
Le beau lac que j'avais en face et de tous les côtés n'est pas encore là celui qui, serré, âpre et violent, s'appellera le lac d'Uri *. Mais les sapins qui partout dominent le paysage avertissent de ne pas trop se fier à la saison, vous disent que vous êtes dans un froid pays. Une certaine rudesse barbare se mêle aussi à bien des choses. C'est justement du Midi que vient le souffle d'hiver. Devant moi, pour me tenir une constante compagnie, se dressait sur l'autre rive le sombre Pilale^, montagne sèche avives
1. On appelle ainsi la partie du 1 fohce au sud du côté d'Altorf.
c des Quatre-Cantons qui s'en- I 2. Au sud-ouest du lac (2,505 m.).
arêtes taillées au rasoir, et par-dessus sa noire épaule, la blanche Vierge et Pic d'argent (Jungfrau et Silberhorn)* me regardaient de dix lieues.
Cela est très beau, très frais en juillet, souvent déjà froid en septembre. Vous sentez sur vous, derrière vous, à une énorme hauteur, une mer d'eau suspendue. C'est le réservoir principal d'où sortent les grands fleuves de l'Europe, la masse du Saint-Gothard', plateau de dix lieues en tous sens, qui par un bout verse le RhAne, par l'autre le Rhin, par un troisième la Reuss, et vers le Midi le Tessin. On ne voit pas ce réservoir, sinon un. peu de profil, mais on le sent. Voulez-vous des eaux ? venez là. Buvez, c'est la plus grande coupe qui abreuve le genre humain.
Chaque chaîne filtre de son glacier, pour révélation de la zone inaccessible, un torrent qui, recueilli, calmé? épuré, dans un vaste lac, traduit en eau pure, en eau bleue, sort grand fleuve et va, magnifique, porter partout l'âme des Alpes. De ces innombrables eaux remonteront aux montagnes les brumes qui renouvellent le trésor de leurs glaciers.
Tout est si bien harmonisé et les perspectives sont telles, que les lacs et leurs fleuves réfléchissent ou regardent encore en s' éloignant la grave assemblée des montagnes, des hautes neiges, des vierges sublimes dont ils sont une émanation.
Fixité et fluidité. Rapidité, éternité.
Les neiges par-dessus la verdure. L'hiver pressenti dès l'été.
On jouit, sans perdre de vue qu'on ne jouira pas long-