Un des massifs les plus puis
sants des Alpes, qui sépare l'Italie de la Suisse ; le sommet le plus élevé à 3,226 mètres.
temps; mais le cœur n'en est pas moins touché d'un monde si sérieux et si pur.
Ce sont des lieux pour tous les âges. L'âge avancé s'y affermit, s'y associe à la Nature, et salue sans s'attrister les grandes ombres qui tombent des monts. Et les âmes neuves encQre, qui n'y sentent que l'aurore et laube, s'y ouvrent à des joies charmantes de tendresse religieuse : tendresse pour l'Ame du monde, tendre pour ses moindres enfants.
Le lieu favori de nos promenades et notre cabinet d'études était un petit bois de sapins assez élevé au-dessus du lac, derrière le rocher de Seeburg. On y montait par deux roules, doublement lumineuses de la ré-r flexion immense du miroir splendide où se mirent les quatre cantons. Nul paysage plus aimable, en le regardant vers Lucerne ; nul plus sérieux, plus solennel, du côté où la vue s'enfonce vers le Saint-Gothard et l'amphithéâtre des monts. Mais cet éclat, ces grandeurs, finissaient tout à coup au premier pas sous nos sapins. On se fût cru au bout du monde. La lumière baissait, les bruits semblaient diminués ; la vie même paraissait absente.
C'est l'effet ordinaire de ces bois au premier regard. Au second, tout change. L'étouffement ou du moins la subordination qu'impose le sapin aux autres végétaux qui voudraient grandir sous son ombre éclaircit l'intérieur; et, quand les yeux se sont habitués à celte sorte de crépuscule, on voit bien mieux au loin, on observe bien mieux que dans le péle-méle inextricable des forêls ordinaires, où tout vous fait obstacle.
Ce que celle-ci nous présentait d'abord sous ses nobles et funèbres colonnes, qu'on aurait dites d'un temple, c'était un spectacle de mort, mais d'une mort nullement
attristante, d'une morl parée, ornée et riche, comme la nature Taccorde souvent aux végétaux. A chaque pas, de vieux troncs d'arbres coupés, non déracinés, apparaissaient vêtus d'un incomparable velours vert, étoffe superbement feutrée de fines mousses moelleuses au tact, qui charmaient l'œil par leurs aspects changeants, leurs reflets, leurs lueurs.
Mais la vie animale, où était-elle? Notre oreille s'habitua à le reconnaître, à le deviner. Je ne parle pas du sifflet des mésanges, du rire étrange du pic, seigneur visible de l'endroit. Je pense à un autre peuple, auquel les oiseaux font la guerre. Un grand bourdonnement, assez fort pour couvrir le murmure d'un ruisseau, nous avertit que les guêpes hantaient la forêt. Déjà nous avions vu leur fort, d'où plus d'une nous fit la conduite, suspectant nos démarches et paraissant peu bienveillante.
Aux endroits même moins fréquentés des guêpes, de légers bruissements, sourds, intérieurs, semblaient sortir des arbres. Etaient-ce leurs génies, leurs dryades i? Non, au contraire: leurs ennemis mystérieux, le grand peuple des ténèbres, qui, suivant les veines du tronc et dans toute sa longueur, se fait, par la morsure, des voies et des canaux, d'innombrables galeries. Les scolytes* (c'est leur nom) sont quelquefois dans un seul arbre près de cent mille. Le sapin malade arrive sous leurs dents, à la longue, à l'état d'une fine guipure. Cependant l'écorce est intacte, et il offre le fantôme de la vie.
Ce combat intérieur des deux vies, végétale, animale, s'entendait-il réellement? On n'en était pas sur. On croyait parfois se tromper.
1. Les Grecs croyaient chaque arbre habité par une divinité qu'ils appelaient dryade.