Port français sur la côte de l'Océan
2. Anciennes villes de l'Italie du sud ensevelies par les laves et les
cendres du Vésuve, en 79 apr. J.-C.
3. Michelet, pour ses études d'histoire naturelle, s'était établi dans la forêt de Fontainebleau.
J. HICHELET.
même signe, tout re peuple brunlttre ayant au corsehï
une même Inche d'un rouge obscur. Comme classe i
' profcssiondelburmis. eltesélaientaisément caractérisées
I par leur logis même, quoique bouleversé : c'étaient des fourmis charpentières, de celles qui étayent leurs étages supérieurs avec des bûcliettes de bois.
Ce peuple, dans ce grand changement de situation, n'était nullement abattu. Il continuait ses affaires. Le
I capital, c'élail de soustraire les œufs et les nymphes à l'action d'un soleil trop fort. Le mouvement général
j les avait tirés de leurs souterrains et les avait mis audessus. Les petites fourmis s'en occupaient activement. Les grosses allaient, venaient, faisaient des rondes, et même extérieurement, autour d'un grand vase de lerre
I qui contenait ce fragment démembré de la cité. Elles
I marchaient d'un pas ferme, ne reculaient devant rien.
I Nous-méme ne leur faisions pas peur. Quand nous présentions devant elles quelque obstacle, une branchetle ou notre doigt, elles s'asseyaient sur leurs reins, manœuvraient à merveille leurs petits bras, et nous tiipaient à la fafon d'un jeune chat.
Dans leurs rondes autour du vase, elles rencontrèrent sur le sable des noir-cendrées qui ont pris possession de notre jardin et y ont fait en dessous de grands établissemenls. Celles-ci n'ont pas recours au bois, mais bâtissent en maçonnerie, ayant pour cimenter la terre
I leur salive, et, pour sécher et assainir, leur acide for-
I mique.
Ce qui leur rend le lieu fort agréable, c'est que les
rosiers, les pommiers, les pêchers, leur présentent en
abondance les troupeaux de pucerons dentelles liront la
miellée pour elles et leurs petits.
La reneonlre fut peu amicale. Quoique les grosses
charpentières eussent parmi les leurs des fourmis de taille assez petite, elles différaient fort des noires par leurs hautes jambes et la tache rouge du corselet. Elles furent impitoyables. Peut-être soupçonnaient-elles que ces rôdeuses noires étaient des espions envoyés pour observer, pour préparer des embûches à la colonie émigrante qui venait de débarquer. Bref, les grosses charpentières tuèrent les petites maçonnes.
Cet acte eut des résultats terribles et incalculables. Le vase était malheureusement placé près d'un pommier couvert de ces pucerons lanigères* qui font la désolation des jardiniers et la joie des fourmis. Nos maçonnes venaient de prendre possession du précieux troupeau sucré et s'étaient campées dans les racines mêmes de Tarbre, à portée de cette grande exploitation. Elles y étaient, sous terre, en corps de peuple, dans un nombre infini.
Le meurtre eut lieu à onze heures. A onze heures un quart, au plus tard, tout le peuple noir était averti, soulevé, il était debout, monté de tous ses souterrains, sorti par toutes ses portes. Sous ces longues colonnes sombres, le sable avait disparu ; nos allées étaient noires, vivantes. Le soleil, qui tombait d'aplomb dans le petit jardin, piquait, brûlait la multitude qui n'en avançait que plus vite. Vivant toujours sous la terre, elles doivent avoir le cerveau très sensible. La furie de la chaleur, surtout la crainte que ces géants envahisseurs n'entreprissent sur leurs familles, tout cela les poussait intrépides au-devant de la mort.
D'une mort qui nous semblait certaine, car chacune des grosses charpentières, pour la taille et l'épaisseur,
1. Pucerons couverts de duvet qui sucent la sève de certains arbres.
I yalait bien huit au dix de ces petites maçoiiiies. Aui p mièresreiicoali'Qs, nous avions vu qu'une grosse sur u
I pelilerexterminait d'un coup.
: maçonnes avaient le nombre. Mais quoi? si ]
I premiers rangs étaient arrêtés, périssaient, puis I seconds, puis les troisièmes, si l'armée, avanfaut, faisait que fournir de nouvelles victimes? Telles étaiet nos inquiétudes. Nous craignions tout poui' les petite indigènes de notre jardin, troublées par celle inlrusioir ' d'un peuple étranger que nous avions amené, peuple 1-appris et brutal, qui- sans provocation aucune, avait débuté pur des meurtres sur les habitants dn^
\ pays.
Nous n'avions comparé, il faut l'avouer, que les forçai
I matérielles, et non tenu compte des forces morales. Nous vîmes, au premier choc, une adresse et entente du c6té des petites noires qui nous étonna. Sixpi six, elles s'emparaient d'uncdes grosses, chacune tenaa immobilisant unepatte; etdeux en(!ore,luimontantai dos, sautaient aux antennes, ue les lâchaient plus ■sorte que ce géani, ainsi lié par tous les membres, deiJ nait un corps inerte. Il semblait perdre l'esprit, s'hébT ter, n'avoir plus conscience de son énorme supériorité i forces. D'autres alors venaient, qui, dessus, dessous, sam daugerle perçaient.
La scène, regardée de près, était ett'royable. Quelqid intérêt que les petites méritassent par leur héroïsme, ledj furie faisait horreur. Il était impossible de voir pitié ces pauvres géants garrottés, misérablement Iratnéj tiraillés à droite et à gauche, nageant comme en pleîiu mer dans ces flots de rage et d'acharnement, aveuglai impuissants et sans résistance, comme de faibles moutoi^ à la boucherie.
Nous aurions voulu, pour beaucoup, les séparer. Mais cominenl faire? nous étions devant l'inOni. Les forces de l'homme expirent en présence de pareilles multitudes. Nous pouvions, à la rigueur, faire un déluge universel, un petit moment de noyade. Mais cela n'eût pas sufli. Elles n'auraient pas lâché prise, et le torrent écoulé, le massacre eût continué. Le seul remède, mais atroce, et pire que le mal, eût été, à force de paille, de brûler les deux peuples, les vainqueurs et les vaincus.
Ce qui nous frappa le plus, c'est qu'en réalité il n'y avait de garrottées, de prises, que bien peu de g;rosses. Si celles qui restaient libres fussent tombées sur les assaillantes, elles en pouvaient faire aisément un épouvantable carnage, leur action étant si rapide et donnant la mort d'un coup. Mais elles ne s'en avisaient point. Elles couraient éperdues, et justement fuyaient au fond du danger niÊme, au plus épais des masses ennemies. Hélas! elles n'étaient pas vaincues seulement, elles paraissaient devenues folles. Tandis que les petites, se sentant chez elles, sur leur sol, se montraient si fermes, les grosses étrangères, sans racine, fragment désespéré d'une cité anéantie, ne connaissant rien au pays où elles étaient transplantées, sentaient que tout leurélait hostile, tout embûche et rien abri... État lamentable d'un peuple où la patrie a péri, et qui a perdu ses dieux !
Ah !, je les excuse 1 Nous-mêmes, nous avions presque terreur à voir ces légions de la mort, cette terrible armée de petits squelettes noirs qui avaient tous escaladé le malheureux vase de terre, et dans ce lieu resserré, étouffé, brûlant, n'ayant pas même de place, furieux, montaient les uns sur les autres. A mesure que la déroule des grosses devenait certaine, des appétits effroyables se révélaient chez les noires. Nous en vîmes
■it... Ce t maelle.
es ce cri
J. HtCHELET.
.. Ce Tut un coup de Ihéâlre. Dans leur panmnelle. mais horriblement éloquente, nous mes ce cri : t Leurs enfauts sont gras! i La gloutonne armée de maigres se jeta sur lesenfai Ceui-ci, d'une race supérieure, étaient assez lourds] de plus, leur enveloppe oblongue de nymphes, contours arrondis, offrait peu de prise. Deux, trois, quatre petites noires, réunissant leurs efforts, panenaient diiTicilemenl à en faire remonter un seul du fond du vase I de terra sur ces parois vernissées. Elles prirent alors I brusquement une résolution ten'ible : ce fut d'arracher aillols, d'emporter les enfants nus. Arrachement difficile, car le petit adhère fortement, et ses membres repliés sont de plus soudés entre eux; de sorte que ce développement violent el subit ne se faisait que par blessures, écartèiement. Elles les emportaient tels quel palpitants et déchirés.
Nous avions cru, au commencement de cette saisie d'enfants, voir simplement unescéne d'enlèvemeul d'esclaves, comme ils ne sont que trop communs chez les s el chez les fourmis. Mais nous comprimes alors qu'il s'agissait de tout autre chose. En les tirant cruelleitde celle enveloppe qui est pour elles la condition de vie, on annonçait trop bien qu'on se souciait peu qu'ils vécussent. C'était de la chair, de la viande que l'on emportait, une proie tendre pour les jeunes restés i logis, les enfants gras livrés vivants à la furie des enfants maigres.
Cette immense exécution sur le peuple el sur les enfants fut lellemenl précipitée, qu'à Irais heures de l'aprés-midi lout était uni à peu près : la cité, dans tous les sens dépeuplée et saccagée, et son avenir étaient sans résurrection.
Nous crûmes que quelque fugitive pouvait se cacher encore, que peut-être les vainqueurs abandonneraient ce désert, si nous les dépaysions en les transportant avec la cité détruite dans une remise pavée hors du jardin, el qu'alors se réveillerait eu elles la pensée de leur famille, à qui d'ailleurs elles ne pouvaient plus porter rien à dévorer. Cela en effet se réalisa.
Le malin du 10 juin, on les voyait dispersées sur toutes les roules qui s'acheminaient vers leur demeure, à l'autre bout du jardin. Mais la destinée des vaincus semblait accomplie. La ville défunte et muette n'était qu'un cimelicre où, avec quelques corps épars, on ne voyait que du bois mort, de vieux chatons d'arbres du Nord, et ses funèbres aiguilles (de pins el sapins jadis verts) aussi mortes que la cité.
J'avoue qu'une telle vengeance, si disproportionnée à l'acte qui en fut la cause ou le prélesle, m'avait fortement indigné, el mon cœur, changeant de parti, était tout aliéné de ces barbares petites noires.
Tout aulant quej'en vis qui se promenaient encore implacables sur les ruines, je les lis rudement sauter par-dessus les murs (je veux dire les bords du vase). En vain l'on me remontrait avec douceur que ces noires avaient été provoquées, qu'elles avaient montré le plus grand courage, ayant bravé un tel péril qu'on les croyait perdues d'avance. C'étaient des Iribus sauvages, cruelles, mais héroïques, comme les Iroquois, les Hurons', les héros vindicatifs qui peuplaient jadis les forëls du Mississipi et du Canada. Ces raisons si bonnes ne me calmaient pas. J'avais Irop cette énormilé sur le cœur. Sans vouloh' les écraser, j'avoue que, si ces noires féroces se trou-
t aujuurd'liul et
4» J. MIGHELET.
valent parfois sous mon pied, je ne le détournais pas.
Le malheureux vase vide me retenait, me rappelait toujours. Le soir du il, nous y étions encore, assis par terre, le menton dans la main et tout pensifs. Nos regards plongeaient au fond. Sur Timmobilité parfaite, nous nous obstinions à vouloir un signe de vie, quelque chose qui dît encore que tout n'était pas fini. Cette volonté fixe sembla avoir la force d'une évocation, et, comme si nos désirs avaient rappelé au jour quelque misérable esprit de la cité veuve, une des victimes échappées apparut, se précipita hors du champ de mort, courut... Et nous aperçûmes qu'elle emportait un berceau.
La nuit venait, et elle était dans un lieu tout étranger, profondément hostile, pavé de ses ennemis. Quelques trous rares, qu'on pouvait croire des asiles, étaient justement les bouches de l'enfer des noires. L'infortunée fugitive, avec le poids de cet enfant dont elle surchargeait son malheur, courait éperdue et sans savoir où. Je la suivais des yeux, du cœur ; mais l'Obscurité me la déroba.