Kommo do Dosiuoulius
Le premier coup d'œil est bizarre, inattendu. Rien de plus mêlé que cette foule, hommes bien mis, ouvriers, étudiants (parmi ces derniers, remarquez Chaumette), des prêtres même, des moines; à cette époque, plusieurs des anciens Cordeliers viennent au lieu même de la servitude savourer la liberté. Les gens de lettres abondent. Voyez-vous l'auteur du Philinte, Fabre d'Églantine*; cet autre, à tête îioire, c'est le républicain Robert, journaliste qui vient d'épouser un journaliste, mademoiselle Kéralio. Cette figure si vulgaire, c'est le futur père Duchesne*. A côté, l'imprimeur patriote, Momoro, l'époux de la jolie femme qui deviendra un jour la Déesse de la Raison... Cette pauvre Raison, hélas! périra avec Lucile... Ah! s'ils avaient tous ici connaissance de leur sort!
Mais qu'est-ce qui préside là-bas? Ma foi, l'épouvante elle-même... Terrible figure que ce Danton ! un cyclope? un dieu d'en bas ?... Ce visage effroyablement brouillé de petite vérole, avec ses petits yeux obscurs, a l'air d'un ténébreux volcan... Non, ce n'est pas là un homme, c'est l'élément même du trouble; l'ivresse et le vertige y planent, la fatalité... Sombre génie, tu me fais peur! dois-tu sauver, perdre la France ?
Voyez, il a tordu sa bouche ; toutes les vitres ont frémi.
€ La parole est à Marat ! i>
Quoi 1 c'est là Marat? cette chose jaune, verte d'habit, ces yeux gris jaunes, si saillants!... C'est au genre batracien qu'elle appartient à coup sûr, plutôt qu'à l'espèce humaine. De quel marais nous arrive cette choquante créature ?
1 Poète dramatique, membre de [ 2. C'est le nom du journal très la Convention, guillotiné en 1794. 1 grossier publié par Hébert.
3i 1- MICHELET.
Ses yeux pourlani soiil plutôt doux. Leur brillant,
leur Irait spareuce, l'étrange fa^oti dont ils erre»I,
regiardantsans regarder, feraient croire qu'il y a là un
visioimaii'C, à la Tois charlatan et dupe, s'atiribuaril li
me, un prophète de carrerour, vaniteux, surtani
I ci'f^dule, croyant surtout ses propres mensonges, loulcs
l les fictions involontaires auxquelles le porte sans cesse
f l'esprit d'exagération. Ses habitudes d'empirique lui
I doununt ce tour d'esprit. Le crescenia sera terrible; il
I fiiul qu'il trouve, ou qu'il invente, que de sa care il
I puisse crier un miracle au moins par jour, qu'il mine
\ ses abonnés tremblants de trahisons en trahisons, de dé-
I découvertes en découvertes, d'épouvante en épouvante.
Il remercie l'Assemblée. ^
Puis sa figure s'illumine. Grande, terrible trahisq
I nouveau complot découvert?,.. Voyez, comme il \
I heureux de frémir et de Taire frémir... Voyez comm
■ vaniteuse et crédule créature s'est transformée!...
l pt'au jaune luit de .sueur.
t Lafayelle' a fiiit fabriquer dans le faubourg Saiat-
, Antoine* quinzemîlle tabatières qui portent son porlmit...
Il y a Ift quelque chose... Je prie les bous citoyens qui
pourront s'en procurer de les briser. Ou trouvera, j'g
suis sur, le mot même du grand complot, n
Plusieurs rient. D'autres trouvent qu'il y a lieu J s'enquérir, que la chose on vaut la peine.
Marul, se rembrunissant : « J'avais dit, il y a L mois, qu'il y avait six cents coupables, et que cordo en feraient l'afTaire. Quelle ( nous eu tirerons pas maintenant à IViiiK' it)illc. s
Les Haratistes rugissaient. Mais un bruit se fait à la porte qui les empêche de répondre, un murmure flatteur, agréable... Une jeune dame entre et veut parler... Comment! ce n'est pas moins que mademoiselle Théroigne*, la belle amazone de Liège ! Voilà bien sa redingote de soie rouge, son grand sabre du 5 octobre. L'enthousiasme est au comble. « C'est la reine de Saba, s'écrie Desmoulins, qui vient visiter le Salomon des districts*. »
Déjà elle a traversé toute l'assemblée d'un pas léger de panthère, elle est montée à la tribune. Sa jolie tète inspirée, lançant des éclairs, apparaît entre les sombres figures apocalyptiques de Danton et de Marat.