LA MER VUE DU RIVAGE. — GRANVILLE
Ce morceau, par lequel commence l'ouvrage, est la peinture des impressions que la mer fait éprouver à Thomme. Granville est sur la côte ouest de la Normandie, aux confins de la Bretagne.
Un brave marin hollandais, ferme et froid observateur,
qui passa sa vie sur la mer, dit franchement que la première impression qu'on en reçoit, c'est la crainte. L'eau, pour être terrestre, est l'élément non respirable, Télément de l'asphyxie. Barrière fatale, éternelle, qui sépare irrémédiablement les deux mondes. Ne nous étonnons pas si l'énorme masse d'eau qu'on appelle la mer, inconnue et ténébreuse dans sa profonde épaisseur, apparut toujours redoutable à l'imagination humaine.
Les Orientaux n'y voient que le gouffre amer, la nuit de Vabime. Dans toutes les anciennes langues, de l'Inde à l'Irlande, le nom de la mer a pour synonyme ou analogue le désert et la nuit.
Grande tristesse de voir tous les soirs le soleil, cette joie du monde et ce père de toute vie, sombrer, s'abîmer dans les ilôts. C'est le deuil quotidien du monde, et spécialement de l'Ouest. Nous avons beau voir chaque jour ce spectacle, il a sur nous même puissance, même effet de mélancolie.
Si l'on plonge dans la mer à une certaine profondeur, on perd bientôt la lumière; on entre dans un crépuscule où persiste une seule couleur, un rouge sinistre; puis cela même disparaît et la nuit complète se fait, c'est l'obscurité absolue, sauf peut-être des accidents de phosphorescence effrayante. La masse, immense d'étendue, énorme de profondeur, qui couvre la plus grande partie du globe, semble un monde de ténèbres. Voilà surtout ce qui saisit, intimida les premiers hommes. On supposait que la vie cesse partout où manque la lumière, et qu'excepté les premières couches, toute l'épaisseur insondable, le fond (si l'abîme a un fond), était une noire solitude, rien que sable aride et cailloux, sauf des ossements et des débris, tant de biens perdus que l'élément
avare prend toujours et né rend jamais, les cachant jalousement au trésor profond des naufrages.
L'eau de mer ne nous rassure aucunement par la transparence. Ce n'est point l'engageante nymphe des sources, des limpides fontaines. Celle-ci est opaque et lourde; elle frappe fort. Qui s'y hasarde, se sent fortement soulevé. Elle aide, il est vrai, le nageur, mais elle le maîtrise; il se sent comme un faible enfant, bercé d'une puissante main, qui peut aussi bien le briser.
La barque une fois déliée, qui sait où un vent subit, un courant irrésistible, pourront la porter? Ainsi nos pécheurs du Nord, malgré eux, trouvèrent l'Amérique polaire et rapportèrent la terreur du funèbre Groenland *. Toute nation a ses récits, ses contes sur la mer. Homère ', les Mille et une Nuits ^, nous ont gardé un bon nombre de ces traditions effravantes, les écueils et les tempêtes, les calmes non moins meurtriers où l'on meurt ie soif au milieu des eaux, les mangeurs d'hommes, les nonslres, le léviathan, lekraken*, et le grand serpent de mer, etc. Le nom qu'on donne au désert, le pays de la peuVn on aurait pu le donner au grand désert maritime. Les plus hardis navigateurs. Phéniciens et Carthaginois, les Arabes conquérants qui voulaient englober le monde, attirés par les récits du pays de l'or et des Hespérides^, dépassent la Méditerranée, se lancent sur la grande mer.
1. Avant la découverte de l'Amérique par Colomb, les lilandais avaient déjà découvert le Groenland, et l'on croit que des pêcheurs normands avaient été poussés sur la côte de l'Amérique du Nord.
i. Dans l'Odyssée, récit des aventures d'Ulysse sur la mer.
3. Recueil de conles arabes du moyen âge. Michelet fait allusion
aux aventures de Sindbad le marin.
4. Le Léviathan, monstre marin, est mentionné dans la Bible ; le Kraken, dans les croyances des Norvégiens, est un serpent de mer long de plusieurs kilomètres.
5. On radontait que dans le jardin des Hespérides, situé très loin vers le couchant, les arbres produisaient, des pommes d'or.
mais s'y arrêtent bientôt. La ligne sombre, éternellement couverte de nuages, qu'on rencontre avant l'équateur, leur impose. Ils s'arrêtent. Ils disent : « C'est la mer des Ténèbres. » Et ils retournent chez eux.
« Il y aurait de l'impiété à violer ce sanctuaire. Malheur à celui qui suivrait sa curiosité sacrilège ! On a vu, aux dernières îles, un colosse, une menaçante figure qui disait : (l N'allez pas plus loin, i^
Ces terreurs, un peu enfantines, du vieux monde ne diffèrent en rien de ce qu'on peut voir toujours des émotions du novice, de la simple personne qui, venue de l'intérieur, tout à coup aperçoit la mer. On peut dire que tout, être qui en a la surprise ressent cette impression. Les animaux, visiblement, se troublent. Même au reflux, lorsque, lasse et débonnaire, l'eau traîne mollement au rivage, le cheval n'est pas rassuré ; il frémit et souvent refuse de passer le flot languissant. Le chien recule et aboie, injurie à sa manière la lame dont il a peur. Jamais il ne fait la paix avec l'élément douteux qui lui semble plutôt hostile. Un voyageur nous raconte que les chiens de Kamtchatka *, habitués à ce spectacle, n'en sont pas moins effrayés, irrités. En grandes bandes, par milliers, dans les longues nuits, ils hurlent contre la vague hurlante, et font assaut de fureur avec l'océan du Nord.
L'introduction naturelle, le vestibule de l'Océan, qui prépare à le bien sentir, c'est le cours mélancolique des fleuves du Nord-Ouest, les vastes sables du Midi, ou les landes de Bretagne. Toute personne qui va à la mer par ces voies est très frappée de la région intermédiaire qui l'annonce. Le long de ces fleuves, c'est un vague infini de joncs, d'oseraies, de plantes diverses, qui, par les degrés