LES VICTIMES. - LA BIÉDUSE
Après les animaux voraces vient la description des animaux qui leur servent de proie.
J'ai passé les premiers mois de 1858 dans l'agréable petite ville d'Hyères, ^ qui de loin regarde la mer, les îles et la presqu'île dont sa côte est abritée. La mer, à cette distance, attire plus puissamment peut-être que si
1. Célèbre navigateur anglais du i 2. Petite ville du Var, non loin de XVI* siècle. I la mer Méditerranée.
]'oii était au bord. Les sentiers qui j mènent invitent, soit qu'nn suive, entre les jardins, les haies de jasmin et de myrte, soit qu'eu montant quelque peu on traverse les oliviers et un petit bois mêlé de lauriers et de pins. Le bois n'empêche nullement qu'on n'ait de temps à an- Ire quelques échappées de la mer. Ce lieu est, non sans raison, nommé Cosle-Belle.
Entre les rochers assez âpres, les lagunes que laissait la mer gardaient de petits animaux troplents qui n'avaient pu la suivre. Quelques coquilles étaient là toutes retirées en elles-mêmes et souffrant de rester à sec. Au milieu d'elles, sans coquille, sans abri, tout éployée gisait l'ombrelle vivante qu'on nomme assez ma\ méduse *. Pourquoi ce terrible nom pour un être si charmant? Jamais je n'avais arrêté mon attention sur ces naurragéas qu'on voit si souvent au bord de la mer. Celle-ci était petite, de la grandeur de ma main, mais singulièrement jolie, de nuances douces et légères. Elle étaitd'un blanc d'opale où se perdait, comme dans un uuage, une couronne de tendre lilas. Le vent l'avait retournée. Sa couronne de cheveux lilas flottait en dessus, et la dëticate ombrelle (c'est-à-dire son propre corps), se trouvant dessous, touchait le rocher. Très froissée eu ce pauvre corps, elle était blessée, déchirée en ses fins cheveux qui sont ses organes pour respirer, absorber et même aimer. Tout cela, sens dessus dessous, recevait d'aplomb le soleil provençal, âpre à son premier réveil, plus âpre par l'aridité du mistral qui s'y mêlait par moments. Double trait qui traversait la transparente créature.
Près de sa lagune séchée, d'autres lagunes étaient
1, Une dot trois Gaipinei. Ui' i serpents. Su ma {lolriGail ccai qui
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J. MirHELICT.
pleines et communiquaient à la mer. Le salut était k un s pour elle, qui ne se meut que par ses ondoyants , ce pas était infrajichissable. Sous ce soleil, pouvait croire qu'elle serait bientôt dissoute, absor évanouie.
Rien de plus épbèmère, de plus fugitif que ces filles la mer. Il en est de plus Quides, comme la légère bande d'azur qu'on appelle ceùiture de Vénus, et qui, à peine sortie de l'eau, se dissipe et disparait. La méduse, un peu plus fixée, a plus de peine à mourir.
Était-elle morte ou mourante? Je ne crois pas aisément à la mort; je soutins qu'elle vivait. A tout hasard, il coûtait peu de l'ôter de là et de la jeter dans la lagune d'à ci>té. S'il faut tout dire, à la toucher j'avais un peu de répugnance. La délicieuse créature, avec son innocence visible et l'iris de ses douces couleurs, était comme une gelée tremblotante, glissait, échappait. Je passai outre cependant. Je glissai la main dessous, soulevai avec précaution le corps immobile, d'où tous les cheveux retombèrent, revenant à la position naturelle où ils sont quand elle nage. Telle je la mis dans l'eau voisine. Elle enfonça, ne donnant aucun signe de vie.
Je me promenai sur le bord. Mais au bout de dix minutes, j'allai revoir ma méduse. Elle ondulait sons le vent. Réellement, elle remuait el se remettait h Oot. Avec une grâce singulière, ses cheveux fuyant sous elle nageaient, doucement l'éloignaienl du rocher. Elle n'allait pas bien vite, mais enfin elle allait. Bientôt je lavis assez loin.
Elle n'aura peut-être pas lardé de chavirer encore. Il est impossible de naviguer avec des moyens plus faibles et de façon plus dangereuse. Ellescraîgnent fort le rivage, où tant de choses dures les blessent, el, en |)lcijie mer,
le vent à chaque instant les retourne. Alors leurs cheveux-nageoires étant par-dessus, elles flottent à l'aventure, la proie des poissons, la joie des oiseaux qui se font un jeu de les enlever.
Pendant toute une saison passée au bord de la Gironde, je les voyais fatalement poussées par la passe, jetées à la côte par centaines, sécher là misérablement. Celles-ci étaient grosses, blanches, fort belles à leur arrivée, comme de grands lustres de cristal avec de riches girandoles, où le soleil miroitant mettait des pierreries. Hélas! quel état difl'érent au bout de deux jours! le sable fort heureusement s'affaissait dessous, les cachait.
Elles sont l'aliment de tous, et elles-mêmes n'ont guère d'aliment que la vie peu organisée, vague encore, les atomes flottants de la mer. Elles n'ont ni dents, ni armes. Elles les engourdissent, les éthérisent, pour ainsi parler, et les sucent sans les faire souffrir. Seulement quelques espèces peuvent, si on les attaque, sécréter une liqueur qui pique un peu, comme l'ortie.
L'ÉCOLE DE L'HËROISlfE. — LE HARPON
Les marins qui pèchent la baleine au harpon sont les plus hardis matelots du monde.
Ce fut un homme, celui qui le premier, mal monté, mal armé, et la mer grondant sous ses pieds, dans les ténèbres^ dans les glaces, seul à seul, joignit le colosse.
Celui qui se fia tellement à sa force et à son courage^ à la vigueur du bras, à la roideur du coup, à la pesanteur du harpon. Celui qui crut qu'il percerait et la peau et le mur de lard, la chair épaisse.
Celui qui crut qu'à son réveil terrible, dans la tempête que le blessé fait de ses sauts et de ses coups de queue, il n'allait pas Tengouffrer avec lui. Comble d'audace! il ajoutait un câble à son harpon pour poursuivre sa proie, bravait l'effroyable secousse, sans songer que la bête effrayée pouvait descendre brusquement, s'enfuir en profondeur, plonger la tête en bas.
Il y a un bien autre danger. C'est qu'au lieu de la baleine, on ne trouve à sa place l'ennemi de la baleine, la terreur de la mer, le Cachalot. Il n'est pas grand, n'a guère que soixante ou quatre-vingts pieds. Sa tète, à elle seule, fait le tiers, vingt ou vingt-cinq. Dans ce cas, malheur au pêcheur ! c'est lui qui devient le poisson, il est la proie du monstre. Celui-ci a quarante-huit dents énormes et d'horribles mâchoires, à tout dévorer, homme et barque. Il semble ivre de sang. Sa rage aveugle épouvante tous les cétacés, qui fuient en mugissant, s'échouent même au rivage, se cachent dans le sable ou la boue. Mort même, ils le redoutent, n'osent approcher de son cadavre. La plus sauvage espèce du Cachalot est l'Ourque, ou le Physétère des anciens, tellement craint des Islandais qu'ils n'osaient le nommer en mer, de peur qu'il n'entendit et n'arrivât. Ils croyaient, au contraire, qu'une espèce de baleine (la Jubarte) les aimait et les protégeait, et provoquait le monstre afin de les sauver.
Plusieurs disent que les premiers qui affrontèrent une si effrayante aventure avaient besoin d'être exaltés, excentriques et cerveaux brûlés. La chose, selon eux, n'aurait pas commencé par les sages hommes du Nord, mais par nos Basques ^ les héros du vertige. Marcheurs terribles, chasseurs du Mont Perdu ^, et pêcheurs eflfré-
1. Peuple établi sur les deux ver- | 2. Un des sommets des Pyrénées sants des Pyrénées occidentales. 1 centrales (3,351 m.).
nés, ils couraient en batelet leur mer capricieuse, le golfe ou gouffre de Gascogne. Ils y péchaient le thon. Ils virent jouer des baleines et se mirent à courir après, comme ils s'acharnent après Tisard* dans les fondrières, les abîmes, et les plus affreux casse-cou. Cet énorme gibier énormément tentant pour sa grosseur, pour la chance et pour le péril, ils le chassèrent à mort et n'importe où, quelque part qu'il les conduisît. Sans s'en apercevoir^ ils poussaient jusqu'au pôle.
Là, le pauvre colosse 2 croyait en être quitte, et, ne supposant pas, sans doute, qu'on pût être si fou, il dormait tranquillement, quand nos étourdis héroïques approchaient sans souffler.
Serrant sa ceinture rouge, le plus fort, le plus leste, s'élançait de la barque, et, sur ce dos immense, sans souci de sa vie, d'un hani enfonçait le harpon.
LE PREMIER EXPLORATEUR DU POLE SUD. ~ BfAOELLAN
Michclct, racontant comment Thommc a pris possession des mers, décrit les grandos découvertes du xvi» siècle. De tous les explorateurs, le plus énergique fut le Portugais Magellan, qui le premier entreprit de faire le tour du monde.
Il n'y a pas de vie plus terrible que celle de Magellan. Tout est combat, navigations lointaines, fuites et procès, naufrages, assassinat manqué, enfm la mort chez les barbares. Il se bat en Afrique. Il se bat dans les Indes. Il se marie chez les Malais^, si braves et si féroces. Luimême aemble avoir été tel.
i. Chamois des Pyrénées.