LE PEUPLE
Michelet, qui pendant la première partie de sa carrière s'était enfermé dans l'étude de l'histoire, fut amené par son enseignement au Collège de France à s'intéresser aux questions politiques. Il lui sembla que le peuple français était méconnu et calomnié ; il écrivit un livre pour faire comprendre les sentiments, les misères et les vertus des différentes classes de la population française (18i5).
Le Peuple se divise en trois parties. La première, intitulée : Du servage et de la haine, passe en revue les servitudes et la dure condition du paysan, de l'ouvrier, du fabricant, du marchand, du fonctionnaire, du bourgeois ; Michelet explique comment la situation des différentes classes met entre elles des défiances et des haines.
La deuxième partie, Affranchissement par Vamour, la Nature, montre ce qui reste encore de force poétique chei les gens du peuple, les enfants, les hommes simples, et comment ils peuvent produire des œuvres de génie.
La dernière partie, Affranchissement par Vamourf la Patrie, passe en revue les différentes formes d'attachement qui unissent les hommes, Tamitié, le mariage, rassociation» la patrie. Michelet cherche à montrer ce qui fait la valeur particulière dans le monde de la France et de la Révolution française ; il indique comment doit se former la foi dans la patrie.
Ce livre, un des plus originaux de toute l'œuvre de Michelet, a été composé surtout d'après ses souvenirs personnels et son expérience.
LE PATSâN de FRANCE
Le paysan français aime sa terre et il a le droit de l'aimer; il Ta faite en l'arrachant au rocher de la montagne ou, du moins, il l'a achetée avec ses économies péniblement amassées. Mais souvent il a eu l'imprudence de se faire prêter de l'argent par l'usurier et son travail ne suffit pas à payer les intérêts de l'argent qu'il a emprunté.
Si nous voulons connaître la pensée intime, la passion du paysan de France, cela est fort aisé. Promenons-nous le dimanche, dans la campagne, suivons-le. Le voilà qui s'en va là-bas devant nous. Il est deux heures; sa femme est à vêpres; il est endimanché ; je réponds qu'il va voir sa maîtresse.
Quelle maîtresse ? sa terre.
Je ne dis pas qu'il y aille tout droit. Non, il est libre ce jour-là, il est maître d'y aller ou de n'y pas aller. N'y va-t-il pas assez tous les jours de la semaine?... Aussi, il se détourne, il va ailleurs, il a affaire ailleurs... Et pourtant, il y va.
Il est vrai qu'il passait bien près; c'était une occasion. Il la regarde, mais auparavant il n'y entrera pas; qu'y ferait-il ?... Et pourtant il y entre.
Du moins, il est probable qu'il n'y travaillera pas; il est endimanché ; il a blouse et chemise blanches. — Rien n'empêche cependant d'ôter quelque mauvaise herbe, de rejeter cette pierre. Il y a bien encore cette souche qui gêne; mais il n'a pas sa pioche, ce sera pour demain.
Alors, il croise ses bras et s'arrête, regarde sérieux, soucieux. Il regarde longtemps, très longtemps, et semble s'oublier. A la fin, s'il se croit observé, s'il aperçoit
114 J. MIGHELET.
un passant, il s*éloignc à pas lents. A trente pas encore, il s'arrête, se retourne et jette sur sa terre un dernier regard, regard profond et sombre; mais pour qui sait bien voir, il est tout passionné, ce regard, tout de cœur, plein de dévotion.
Si ce n'est là l'amour, à quel signe donc le reconnaît trez-vous en ce monde! C'est lui, n'en riez point... La terre le veut ainsi, pour produire; autrement, elle ne donnerait rien, cette pauvre terre de France, sans bestiaux presque et sans engrais. Elle rapporte parce qu'elle est aimée.
Il est plus d'un pays en France où le cultivateur a sur la terre un droit qui certes est le premier de tous, celui de l'avoir faite. Je parle sans figure. Voyez ces rocs brûlés, ces arides sommets du Midi ; là, je vous prie, où serait la terre sans l'homme ? La propriétéy est toute dans le propriétaire. Elle est dans le bras infatigable qui brise le caillou tout le jour, et mêle cette poussière d'un pea d'humus. Elle est dans la forte échine du vigneron qui du bas de la côte remonte toujours son champ qui s'écoule toujours. Elle est dans la docilité, dans l'ardeur patiente de la femme et de l'enfant qui tirent à la charrue avec un àne... Chose pénible à voir... Et la nature y compatit elle-même. Entre le roc et le roc, s'accroche la petite vigne. Le châtaignier, sans terre, se tient en serrant le pur caillou de ses racines, sobre et courageux végétal ; il semble vivre de l'air et, comme son maître, produire tout en jeûnant.
Je sentis tout cela, lorsqu'au mois de mai 1844, allant de Nîmes au Puy, je traversais l'Ardèche*, cette contrée si âpre, où l'homme a créé tout. La nature l'avait fait af-
1. Le département de l'Ardèche, 1 et le Rhône, est entièrement cooformé du pays entre les Cévennes | vert de montagnes.
freuse; grflce ft lui, la voilà charmante; charmante en mai, et même alors toujours un peu sévère, mais d'un charme morald'autant plus touchant. Là, on ne dira pas que le seigneur a donné la terre au vilain ; il n'y avait pas de (erre. Aussi, combien mon cœur était blessé de voir encore, sur les hauteurs, ces affreux donjons noirs qui ont levé tribut si longtemps sur un peuple si pauvre, si méritant, qui ne doit rien qu'à lui. Mes monuments à moi, ceux qui me reposaient les yeux, c'étaient dans la vallée les humbles maisons de pierre sèche, de cailloux entassés, où vit le paysan. Ces maisons sont fort sérieuses, tristes même avec le petit jardin mal arrosé, indigent et maigrel ; mais les arcades qui les portent, l'escalier à grandes marches, le perron spacieux sous les arcades, leur donnent beaucoup de style. Justement, c'était la grande récolle ; à ce heau moment de l'année, ou travaillait la soie : le pauvre pays semblait riche; chaque maison, sous la sombre arcade, montrait une jeune dévideuse, qui, tout en piétinant sur la pédale du dévidoir', souriait de ses jolies dents blanches et fdail de l'or.
Oui, l'homme fait la terre; on peut le dire, même des P pays moins pauvres. Ne l'oublions jamais, si nous vou- I Ions comprendre combien 11 l'aime et de quelle passion. Songeons que, des siècles durant, les générations ont mis là la sueur des vivants, les os des morts, leur épargne, leur nourriture... Cette terre, où l'homme a si longtemps déposé le meilleur de l'homme, son suc et sa substance,son effort, aa vertu, il sentbien que c'est une terre | humaine, et il l'aime comme une personne.
1. A cellD cpoqiir; (iviinl 1847) La 1 .^heiaiig de rArdèchn; sllei «ti dd-
J. MIGHELET.
Il l'aime; pour l'acquérir, il consent à tout, même à ne plus la voir; il émigré, il s'éloigne, s'il le faut, soutenu de cette pensée et de ce souvenir. A quoi supposez-vous que rêve, à votre porte, assis sur une borne, le commissionnaire savoyard ? Il rêve au petit champ de seigle, au maigre pâturage qu'au retour il achètera dans sa montagne. Il faut dix ans! n'importe... L'Alsacien, pour avoir de la terre dans sept ans, vend sa vie, va mourir en Afrique*. Pour avoir quelques pieds de vigne, la femme de Bourgogne ôte son sein de la bouche de son enfant, met à la place un enfant étranger*, sèvre le sien, trop jeune: (( Tu vivras, dit le père, ou tu mourras, mon fils; mais si lu vis, tu auras de la terre ! i>
N'est-ce pas là une chose bien dure à dire, et presq[ue impie?... Songeons-y bien avant de décider. « Tu auras de la terre, » cela veut dire : « Tu ne seras point un mercenaire qu'on prend et qu'on renvoie demain ; tu pe seras point serfpourta nourriture quotidienne, tu seras libre! » Libre ! grande parole, qui contient en effet toute dignité humaine; nulle vertu sans la liberté.
Les poètes ont parlé souvent des attractions de Teau, de ces dangereuses fascinations qui attiraient le pôeheur imprudent. Plus dangereuse, s'il se peut, est l'attraction de la terre. Grande ou petite, elle a cela d'étrange, et qui attire, qu'elle est toujours incomplète; elle demande toujours qu^on V arrondisse. Il y manque très peu, ce quartier seulement, ou moins encore, ce coin... Voilà la tentation : s'arrondir, acheter, emprunter. « Amasse si tu
1. A cette époque le service militaire durait sept ans, mais il n'était dû que par une partie des jeunes (^ens, ceux qui avaient tiré un mauvais numéro, et il leur était
permis de se faire remplacer. On payait nu remplaçant une petite somme (2,000 fr. environ).
2. Il y a à Paris beaucoup de nourrices qui viennent de Bourgo|pie.
peux, n'emprunte pas, » dit la raison. Mais cela est trop long, la passion dit : « Emprunte 1 » — Le propriétaire, homme timide, ne se soucie pas de prêter; quoique le paysan lui montre une terre bien nette et qui jusque-là ne doit rien, il a peur que du sol ne surgissent (car nos lois sont telles) une femme, un pupille, dont les droits supérieurs emportent toute la valeur du gage. Donc, il n'ose prêter. — Qui prêtera ? L'usurier du lieu, ou l'homme de loi qui a tous les papiers du paysan, qui connaît ses affaires mieux que lui, qui sait ne rien risquer, et qui voudra bien, d'amitié, lui prêter? non, lui faire prêter, à sept, à huit, à dix !
Prendra-t-il cet argent funeste? Rarement sa femme en est d'avis. Son grand-père, s'il le consultait, ne le lui conseillerait pas. Ses aïeux, nos vieux paysans de France, à coup sûr ne l'auraient pas fait. Race humble et patiente, ils ne comptaient jamais que sur leur épargne personnelle, sur un sou qu'ils ôtaient à leur nourriture, sur la petite pièce que parfois ils sauvaient, au retour du marché, et qui la même nuit allait (comme on en trouve encore) dormir avec ses sœurs au fond d'un pot, enterré dans la cave.
Celui d'aujourd'hui n'est plus cet homme-là ; il a le cœur plus haut, il a été soldat. Les grandes choses qu'il a faites en ce siècle l'ont habitué à croire sans difficulté l'impossible. Cette acquisition de terre, pour lui, c'est un combat; il y va comme à la charge, il ne reculera pas. C'est sa bataille d'Auslerlitz; il la gagnera, il y aura du mal, il le sait, il en a vu d'autres sous VAncien^.
S'il a combattu d'un grand cœur, quand il n'y avait à
i. Austerlitz, bataille gagnée en j par Napoléon I*' que ses soldats 1805 sur les Autrichiens et les Russes | ont plus tard surnommé l'Ancien.
gagner que des balles, croyez-vous qu'il y aille mollement ici, dans ce combat contre la terre? Suivez-le avant le jour, vous trouverez votre homme au travail, lui, les siens, sa femme qui vient d'accoucher, qui se tratne sur la terre humide. A midi, lorsque les rocs se fendent, lorsque le planteur fait reposer son nègre, le nègre volontaire ne se repose pas... Voyez sa nourriture, et comparez-la à celle de l'ouvrier; celui-ci a mieux tous les jours que le paysan le dimanche.
Cet homme héroïque a cru, par la grandeur de sa volonté, pouvoir tout, jusqu'à supprimer le temps. Mais ici ce n'est pas comme en guerre; le temps ne se supprime pas ; il pèse, la lutte dure et se prolonge entre l'usure qae le temps accumule, et la force de l'homme qui baisse. La terre lui rapporte deux, l'usure demande huit, c'est-à-dire que l'usure combat contre lui comme quatre hommes contre un. Chaque année d'intérêt enlève quatre années de travail.
Étonnez-vous maintenant si le Français, ce rieur, ce chanteur d'autrefois, ne rit plus aujourd'hui ! Étonnezvous, si, le rencontrant sur cette terre qui le dévore, vous le trouvez si sombre... Vous passez, vous le saluez cor. dialement; il ne veut pas voir, il enfonce son chapeau. Ne lui demandez pas le chemin; il pourrait bien, s'il vous répond, vous faire tourner le dos au lieu où vous allez.
Ainsi le paysan s'isole, s'aigrit de plus en plus. Il a le cœur trop serré pour l'ouvrir à aucun sentiment de bien* veillance. Il hait le riche, il hait son voisin, et le monde. Seul, dans cette misérable propriété, comme dans une tle déserte, il devient un sauvage. Son insociabilité, née du sentiment de sa misère, la rend irrémédiable ; elle l'empêche de s'entendre avec ceux qui devraient être ses
aides et amia naturels, les autres paysans; il mourrait plutôt que lie faire un pas vers eux. D'autre pari, l'habitant des villes n'a garde d'approcher de cethomme farouche ; il en a presque peur : « Le paysan est méchant, il est capable de tout... Il n'y a pas de sûreté à être son voisin. » Aiusi, de plus en plus les gens aisés s'éloignenl, ils passent quelque temps à la campagne, mais ils n'y habitent pas d'une manière (ixc; leur domicile est à la ville. Ils laissent le champ libre au banquier de village, à l'homme de loi, confesseur occulte de tous et qui gagne sur tous, s Je ne veux plus avoir affaire à ces gens-là, dit le propriétaire; le notaire arrangera tout, je m'en rapporteàluiji! comptera avec moi, et donnera, divisera, comme il le voudra^ le fermage, v Le notaire, dans plusieurs endroits, devient ainsi le seul fermier, l'unique intermédiaire entre le propriétaire riche et le laboureur. Grand malheur pour le paysan. Pour échapper au servage du propriétaire, qui, généralement, savait attendre et se laissait payer très longtemps de paroles, il a pour maître l'homme de loi, l'homme d'argent, qui ne coa- | natt que l'échéance.
'fOUVRlEH DES M4NUFACTUHES. — SES TRISTESSES
;t qui travaille dana un grand atelier a une vie non aculcblt pénible, mais monotoDe et nttristaïue.
Le vide de l'esprit, l'absence de tout intérêt intellectuel est une des causes principales de l'abaissement de l'ouvrier des manufactures. Un travail qui ne demande ni force, ni adresse, qui ne sollicite jamais la pensée I Hien, rien, et toujours rien !.., Nulle force morale ne
120 J. MIGHELET.
tiendrait à cela! L'école doit donner au jeune esprit qu'un tel travail ne relèvera pas quelque idée haute et généreuse qui lui revienne dans ces grandes journées vides, le soutienne dans l'ennui des longues heures.
Dans le présent état des choses, les écoles, organisées pour l'ennui, ne font guère qu'ajouter la fatigue à la fatigue. Celles du soir sont, pour la plupart, une dérision. Imaginez ces pauvres petits qui, partis avant le jour, reviennent las et mouillés, à une lieue, deux lieues de Mulhouse, qui, la lanterne à la main, glissent, trébuchent le soir par les sentiers boueux de Déville ' : appelez-les alors pour commencer l'étude et entrer à l'école !
Quelles que soient les misères du paysan, il y a, en les comparant à celles dont nous nous occupons ici, une terrible différence, qui n'influe pas accidentellement sur l'individu, mais, profondément, généralement, sur la race même. On peut le dire d'un mot : à la campagne, l'enfant est heureux.
Presque nu, sans sabots, avec un morceau de pain noir, il garde une vache ou des oies, il vit à l'air, il joue. Les travaux agricoles auxquels on l'associe peu à peu ne font que le fortifier. Les précieuses années pendant lesquelles l'homme fait son corps, sa force, pour toujours, se passent ainsi pour lui dans une grande liberté, dans la douceur de la famille. Va maintenant, te voilà fort, quoique tu souffres ou fasses, tu peux tenir tète à la vie.
Le paysan sera plus tard misérable, dépendant peutêtre; mais il a, tout d'abord, gagné douze ans, quinze
i. Village industriel aux environs de Mulhouse, en Alsace.
ans de liberté. Cela seul met pour lui une différence immense dans la balance du bonheur.
L'ouvrier des manufactures porte toute la vie un poids très lourd, le poids d'une enfance qui l'a affaibli de bonne heure, bien souvent corrompu. Il est inférieur au paysan pour la force physique, inférieur pour la régularité des mœurs. Et avec tout cela, il a une chose qui réclame pour lui : il est plus sociable et plus doux. Les plus misérables d'entre eux, dans leurs plus extrêmes besoins, se sont abstenus de tout acte de violence; ils ont attendu, mourants de faim, et se sont résignés.
L'auteur de la meilleure enquête de ce temps*, ferme et froid observateur qu'on ne soupçonnera de nul entraînement, porte en faveur de cette classe d'hommes, dont il ne dissimule aucunement les vices, ce grave témoignage : « Je n'ai trouvé chez nos ouvriers qu'une vertu qu'ils possédassent à un plus haut degré que les classes sociales plus heureuses : c'est une disposition naturelle à aider y à secourir les autres dans toute espèce de besoins. T^
Je ne sais s'ils n'ont que cette supériorité, mais combien elle est grande !... Qu'ils soient les moins heureux, et les plus charitables ! qu'ils se préservent de l'endurcissement si naturel à la misère ! que dans cette servitude extérieure, ils gardent un cœur libre de haine, qu'ils aiment davantage f... Ah! c'est là une belle gloire, et qui sans doute met l'homme, qu'on croirait dégradé, bien haut au jugement de Dieu !
1. Villermé, Tableau de l'état i manufactures de colon, de laine et physique et moral des ouvriers des \ de soie (1840).
n inalincl lirofoJid de lu vie el ait doB égard:
les iippelle.
L'animal! sombre mysière!... monde immense de rêves el de douleurs muetles... Mais des signes trop visibles expriment ces douleurs, au défaut de langage. I Toute la nature proteste contre la barbarie de l'homme qui méconnaît, avilit, qui torture son frère inférieur; elle l'accuse devant Celui qui les créa tous les deux ! Regardez sans prévention leur air doux et rêveur, t l'allrail que les plus avancés d'entre eus éprouvent v blemenl pour l'homme; ne diriez-vous pas des enrants! dont une fée mauvaise empêcha le développement, qui n'ont pu débrouiller le premier songe du berceau, peutêtre des âmes punies, humiliées, sur qui pèse une fatalité passagère?... Triste enchantement, où l'être captif d'une forme imparfai'te dépend de tous ceux qui l'entourent comme une personne endormie!... Mais, parce qu'il est comme endormi, il y a, en récompense, accès vers une ■'aphére de rêves dont nous n'avons pas l'idée. Nous voyons i la face lumineuse du monde, lui la face obscure ; et, qui I '«ait si celle-ci n'esl pas la plus vaste des denx ?
Faisons aujourd'hui, si nous voulons, les fiers, h \ rois de la création. Mais n'oublions pas notre éducalii I sous la discipline de la nature. Les plantes, les l voilà nos premiers précepteurs. Tous ces êtres que noi I dirigeons, ils nous conduisaient alors mieux que noi I n'aurions fait nous-mêmes. Ils (g-uidaient notre Jeun)
raison par un instinct plus sur; ils nous conseillaietil, ces petits, que nous méprisons maintenant. Nous profitions à contempler ces irrépi-ochables enfants de Dieu. Calmes et purs, ils avaient l'air, dans leur silencieuse existence, de garder le secret d'en haut. L'arbre qui a vu tous les temps, l'oiseiiu qui parcourt tous les lieux n'ont-ils rien il nous apprendre? L'aigle ne lit-il pas dans te soleil, et le hibou dans les ténèbres ? Ces grands bœufs eux-mêmes, si graves sous le chêne sombre, n'ont-ils aucune pensée dans leurs longues rêveries ?
L'Orient en est resté à celte croyance, queTanimal est une âme endormie ou enchantée ; le moyen âge y est revenu. Les religions, les systèmes, n'ont pu rien pour étouffer celle voix de la nature.
L'Inde, plus voisine que nous de la création', a mieux gardé la tradition de la Traternité universelle. Elle l'a inscrite au début et k la fin de ses deux grands poèmes sacrés, le Raraayan, le Mahabliarat*, gigantesques pyramides devant lesquelles toutes nos petites œuvres occidentales doivent se tenir humbles et respectueuses. Quaud vous serez fatigué de cet Occident dispuleur, donnez-vous, je vous prie, la douceur de revenir à votre mère, à cette majestueuse antiquité, si noble et si tendre. Amour, humilité, grandeur, vous y trouverez tout réuni, et dans un sentiment si simple, si détaché de toute misère d'orgueil, qu'on n'a jamais besoin d'y parler d'humilité.
L'Inde fut bien payée de sa douceur pour la nature ; chez elle, le génie fut un don de la pitié. Le premier poète indien voit voltiger deux colombes, et pendant
plet de rinde eont plus mclaui qui dami-dliii: cciii de l'Europe. ■ 50,000 vc
S. Ca àeai poèniei racDntsDl lei I ilrBpbst,
qu'il admire leur grâce, leur poursuite araourense, l'une d'elles tombe frappée d'une flèche... Il pleure; ses gémissemenls mesurés, sans qu'il ysunge, aux battements de son cœur, prenoenl un mouvement rythmique, et la poésie est née... Depuis ce temps, deux ù deux, les mélodieuses colombes, renées dans le chant de l'homme, aiment et volent par toute la teri-e (Ramayan),
Le monde de rorgneil. la cité grecque et romaine, eut le mépris de la nature ; elle ne tint compte que de l'art, elle n'estima qu'elle-même. Celle fière anliquitL', qui ne voulait rien que de noble, neréussil que trop bien à supprimer tout le reste. Tout ce qui semblait bas, îguoble, disparut des yeux ; les animaux périrent, aussi bien que les esclaves. L'empire romain, débarrassé des uns et des autres, eiilra daas la majesté du désert. La terre dépeusant toujours et ne se réparant plus, devint, parmi tant de monuments qui la couvraient, comme un jardin de marbre. Il y avait encore des villes, mais plus de campagnes' des cirques, des aCcs de triomphe, plus de chaumières plu^ do laboureurs. Des voies mafrnifiques attendaient toujours le voyageur qui ne passait plus; de somptueux dqueducs coulinuaient de porter des fleuves au\ cites silencieuses, et n'y Irouvaienl plus personne a desiltérer.
Un seul homme, avant cette désolation, avait trouvé dins son cœur une réclamation, une plainte pour tout ce qui s éteignait Un seul, parmi les desiruclions des guerres civiles, où périssaient h la fois les hommes et les animaux, trouva dans sa vaste pitié des larmes pour le bœuf de labour qui avait fécondé l'antique Italie. Il consacra un chant divin à ces races disparues.
Tendre et profond Virgile !.., moi, qui ai été nourri par lui et comme sur ses genoux, je suis heureux que
cette gloire unique lui revienne, la gloire de la pitié et de l'excellence du cœur.,. Ce paysan de Mantoue*, avec sa timidité de vierge et ses longs cheveux rustiques, c'est pourtant, sans qu'il l'ait su, le vrai pontife, et l'augure, entre deux mondes, entre deux âges, à moitié chemin de l'histoire. Indien par sa tendresse pour la nature, chrétien par son amour de l'homme, il reconstitue, cet homme simple, dans son cœur immense, la belle cité universelle dont n'est exclu rien qui ait vie, tandis que chacun n'y veut faire entrer que les siens.
Le christianisme, malgré son esprit de douceur, ne renoua pas l'ancienne union. Les animaux symboliques qui accompagnent les évangélistes, le froid allégorisme de l'agneau et de la colombe, ne relevèrent pas la bête. La bénédiction nouvelle ne l'atteignit pas ; le salut ne vint pas pour les plus petits, les plus humbles de la création. Le Dieu-Homme est mort pour l'homme, et non pas pour eux. N'ayant point part au salut, ils restent hors la loi chrétienne, comme païens, comme impurs, et trop souvent suspects de connivence au mauvais principe. Le Christ, dans l'Évangile, n'a-t-il pas permis aux démons de s'emparer des pourceaux ?
Le pauvre serf des campagnes qui le voit sous figure de bête, sculpté au porche des églises, a peur en revenant chez lui de le retrouver dans ses bêtes. Celles-ci prennent le soir, aux mobiles reflets du foyer, un aspect tout fantastique; le taureau a un masque étrange, la chèvre une mine équivoque, et que penser de ce chat dont le poil, dès qu'on le touche, jette du feu dans la nuit?
C'est l'enfant qui rassure l'homme. Il craint si peu ces
i. Vtrçilo était né à Andes, prô« de Mantouc, dans la haute Italie.
As
aaitnnux qu'il Gii l'ait ses camarades. Il donne desTeuilIes
au bœuf, il monte sur la rhèvre, manie hardiment léchai
noir. II fait mieux, il les imite, cojitret'ait leurs voix... et
lafamillesourLl: t Pourquoi craindre aussi? j'avais torl.
I C'est ici une maison chrélienoe, eau bénite et buis bénil;
il n'oserait approcher... Mes bètes sont des bêtes do
' Dieu, des innocenls, des enfants. .. Et même les anj
maux des champs on! bien l'air de connaître Dieu
vivent comme des ermites. Ce beau cerf, par exemple
qui a la croix sur la tète, qui va, comme un bois vivant.
à travers les bois, il semble lui-même un miracle. La
biche est douce comme ma vache, et elle a les cornes de
moins; la biche au délatil de raêre. aurait nourri mon
^ enfant... » Ce dernier mot exprimé, comme tout
I bIoi-s, sous forme historique, finit, en se développant,
I par produire la plus belle des légendes du moyen â|
I celle de Geneviève de Brabani' ; la famille opprimée
I l'homme, recueillie par l'animal, la femme innocent!
I sauvée par l'innocente bète des bois, le salut ven:
sinsi du plus petit, du plus humble.
Les animaux, réhabilités, prennent place dans la
I mille rustique après l'enfant qui les aime, comme 1er
. petits parents fi$;urent au bas bout de la table dans une
' noble maison. Ils sont traités comme tels aux grands
jours, prennent part aux joies, aux tristesses, porti
habits de deuil ou de noces (naguère encore en Brelagni
Ils ne disent rien, il est vrai, mais ils son
écoulent patiemment; l'homme, comme [:
son, les prêche au nom du Seigneur.
de
ant,
(Belgique) I