‹ Pages choisies des grands écrivainsChapitre 57 sur 258 · L'OUVRIER POÈTE · texte numérisé non relu

L'OUVRIER POÈTE

L'ouvrier, qui lit peu, est quelquefois plus capable que le bourgeois de comprendre et de sentir la poésie.

L'ouvrier aime les livres, parce qu'il a peu de livres; il n'en a qu'un parfois, et s'il est bon, il n'en apprend que mieux. Un livre unique qu'on lit et qu'on relit, qu'on rumine et digère, développe souvent mieux qu'une vaste lecture indigeste. J'ai vécu des années d'un Virgile, et m'en suis bien trouvé. Un volume dépareillé de Racine, acheté sur le quai par hasard, a fait le poète de Toulon ^

Ceux qui sont riches à l'intérieur ont toujours assez de ressources. Ce qu'ils ont, ils retendent, le fécondent par la pensée, le poussent jusque dans l'infini. Au lieu d'envier ce monde de boue, ils s'en font un à eux, tout d'or et de lumière. Ils disent à celui-ci : « Garde ta pauvreté que tu appelles richesse, je suis plus riche en moi. »

La plupart des poésies que les ouvriers ont écrites dans les derniers temps, offrent un caractère particulier de tristesse et de douceur qui me rappellent souvent leurs prédécesseurs, les ouvriers du moyen âge. S'il y en a d'&pres et violentes, c'est le petit nombre. Cette inspiration élevée eût porté plus haut encore ces vrais poètes, s'ils n'eussent suivi dans la forme avec trop de déférence les modèles aristocratiques.

Qu'il réussisse, ou non, il ira son chemin, le chemin de la pensée et de la souffrance. ^ Il chercha la lumière (dit mon Virgile), il l'entrevit, gémit!... y> Et, tout en gémissant, il la cherchera toujours. Qui peut l'avoir entrevue, et y renoncer jamais?

i. Aiitran, poète du xix* siècle.

■ IjB ton lia peuple, quand il écrit, c'est loujoors de

I loplir tie son rœur, où est sa force, pour aller emprunter

I uux classes supérieures des abstractions, des ^énëralilés.

I ]! n un grand avantage, mais qu'il n'apprécie nullement,

I celui de ne pas savoir la langue convenue, de n'être pas,

r commu nous le sommes, obsédé, poursuivi de phrases

toutes faites, de formules, qui viennent d'elles-mêmes,

lorsque nous écrivons, se poser sur notre papier. Voilà

justement ce que nous envient, ce que nous empruntent,

L autant qu'ils peuvent, les littérateurs ouvriers. Ils s'ha-

I biilent, ils mettent des gants pour écrire, et perdent ainsi

I la supériorité que donnent au peuple, quand il sait s

I servir, sa main forte et son bras puissant.

I Qu'importe? Pourquoi demander à des hommes d'ae

' tien quels sont leurs écrits? Les vrais produits du géniô^

populaire, ce ne sont pas des livres, ce sont dus actes

courageux, des mois spirituels, des paroles chaleureuses

inspirées, comme je les recueille tous les jours dans la

[ rue, sortant d'une bouche vulgaire, de celle qui semblait ^

I le moins faite pour l'inspiration. Cet homme, au reste

I qui vous repousse par la vulgarité, 6tez-Lui son vieux vé-

f tement, mettez-lui l'uniforme, le sabre, le fusil, un lam-

boui', un drapeau, en avant... On ne le reconnaît plus;

I c'est un autre homme. Le premier, où est-il? impossible

I de le retrouver.

r Ladépression, la dégénération, n'est qu'extérieure. Le I fonds subsiste. Celte race a toujours du vin dans le sang; ' en ceus même qui semblent le plus éteints, vous retrou- I vei-ez une étincelle. Toujours l'énergie militaire, toujours , l'insouciance coui-ageuse, grande parade d'esprit indépendant. Cette indépendance qu'ils ne savent où placer (entravés, comme ils sont, de toutes parts), ils la mettent I trop souvent dajis les vices, et se vantent d'être pires

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qu'ils ne sont. Exactement le contraire des Anglais.

Entraves extérieures, vie forte qui réclame au dedans, ce constraste produit beaucoup de faux mouvements, une discordance dans les actes, les paroles, qui choque au premier regard. Elle fait aussi que l'Europe aristocratique se plaît à confondre le peuple de France avec les peuples Imaginatifs et gesticulateurs, comme les Italiens, les Irlandais, Gallois ^ etc. Ce qui Ten distingue d'une manière très forte et très tranchée, c'est que dans ses plus grands écarts, dans ses saillies d'imagination, dans ce qu'on aime à appeler ses accès de Don Quichotisme, il garde le bon sens. Aux moments les plus exaltés, une parole ferme et froide indique que l'homme n'a pas perdu terre, qu'il n'est pas dupe lui-même de son exaltation.

Les classes que nous appelons inférieures, et qui suivent de plus près l'instinct, sont par cela même éminemment capables d'action, toujours prêtes à agir. Nous autres, gens cultivés, nous jasons, nous disputons, nous répandons en paroles ce que nous avons d'énergie. Nous nous énervons par la dispersion de l'esprit, par le vain amusement de courir de livre en livre, ou de les faire battre entre eux. Nous avons de grandes colères sur de petits sujets; nous trouvons de fortes injures, de grandes menaces d'action... Cela dit, nous ne faisons rien, nous n'agissons pas... Nous passons à d'autres disputes.

Eux, ils ne parlent pas tant, ils ne s'enrouent pas à crier, comme font les savants et les vieilles. Mais qu'il vienne une occasion, sans faire bruit, ils en profitent, ils agissent avec vigueur. L'économie des paroles profite à l'énergie des actes.

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