‹ Pages choisies des grands écrivainsChapitre 64 sur 258 · Kapilal [iind · texte numérisé non relu

Kapilal [iind

I doctrine du repoi en Dita.

à ces belles paresseuses qui vivent couchées et l'œil demiclos, que vient vers le soir parler Molinos... Faut-il dire parler? Cette voix basse, muette, pour ainsi dire, se confond pour eux, dans ce demi-sommeil, avec leur rêve intérieur.

Le quiétisme eut un tout autre caractère en France. Dans un pays vivant la théorie de mort montra de la vie. On employa infiniment d'activité à prouver qu'il ne fallait plus agir. Cela fit tort à la doctrine. Le bruit, la lumière lui nuisirent. Amie des ténèbres, la plante délicate voulait croître à l'ombre. Sans parler du chimérique Desmarets*, qui ne pouvait que rendre une opinion ridicule, Malaval parut entrevoir que, par la nouvelle doctrine, le christianisme était dépassé. Au sujet du mot de Jésus : Je suis la voie^ il lui échappe une parole étonnante en ce siècle : « Puisqu'il est la voie, passons par lui ; mais celui qui passe toujours n'arrive jamais. y>

Nos quiétistes français, dans leurs lucides analyses, d dans leurs riches et féconds développements, firent connaître pour la première fois ce qu'on devinait à peine sous la forme obscure que le quiétisme avait prudemment conservée dans les autres pays. Bien des choses qui semblaient en germe, à peine ébauchées, apparurent chez madame Guyon dans leur épanouissement; ce fut une lumière complète, un soleil en plein midi. Cent choses très peu neuves, qu'on voit dans les anciens mystiques, sont cependant chez elle originales, étant sorties de sa situation.

Elle avait eu une enfance d'élue, accomplie de malheur. Maltraitée de sa mère qui n'aimait que son frère,

i. Detnareti de Saint-Sorlin (1596- 1076)» auteur de traj^édlcs, de comédies et d'un poème épique, Clovii ou

la France chrétienne; il écrivit un pamphlet violent contre les Jansénistes.On le regardait comme un fou.

I faatlue par une de ses sœurs, elle passe au cDUvent. Mal

soignée, laissée seule dans ses Tréquetiles maladies, elle

e inet à lire laliible et des romans. On la donne a quinze

us à un aiicicn entrepreneur anobli, un M. Guyon,

^ malade, maussade el brutal. Due aigre belle-mère la

jarde à vue, et si durement qu'elle n'osait lever les

I jeux. Loin de la soutenir, sa propre mère aggrave,

■ encourage ces duretés. Une servante maltresse, aDcieuiie

' dans la maison et qu'on croyait une sainte, l'insulte

I impunément, Jusqu'à lui tir'er les cbeveux. Le comble,

c'est que ses enfants, dès qu'elle en a, sont élevés contre

i elle, dressés à l'espionner et à se moquer de leur mère.

refuge pour elle dans sa propre maison, nul que la

I prière et le rêve.

Elle eut des maladies terribles, où sa belle-mère fai!- [ lit la l'aire mourir.

Sa douceur d'ange était sur son visage, et le cœur fon-

\ dail à la regarder. Dans un petit séjour qu'elle fil aut

' carmélites de Paris, madame de Longueville', qui yde-

meurait.la rencontra au jardin; elle qui avait vu tant de

choses, vieille et blasée, séchée de Jansénisme', elle n'en

fut pas moins saisie; elle ne se lassait pas de contempler

I cette personne attendrissante, n'en pouvait détacberles

[ jeux.

Pauvre souffre-douleur, moquée de sa famille, traitée

comme une enfant, elle vivait, dit-elle, comme ne vivant

pas, et dans une sorte d'enfance qui lui resta toute sa

I vie. Elle en sortait par des réveils lucides; elle montu

I une grande capacité d'affaires dans un moment où l'^j

.• térèl de son mari le commandait; elle déploya plus lai

e .li^ CotiJp,

une vive éloquence, une vraie force théologique. Avec cela, toujours enfant.

Un jour qu'elle alla consulter un vieux franciscain très austère, qui vivait enfermé, et, disait-on, n'avait pas vu de femmes depuis longues années, il lui dit ce mot seul : « Vous cherchez au dehors ce que vous avez au dedans. Cherchez Dieu en vous ; il y est. ^ Puis lui tourna le dos. € Ce fut un coup de flèche, dit-elle ; je me sentis une plaie d'amour délicieuse, avec le vœu de n'en jamais guérir. »

Lorsqu'elle écrivit ce livre bizarre, charmant et terrible, elle se trouvait à Annecy, au couvent des Nouvelles Converties, Elle avait laissé son bien à sa famille, et le petit revenu qu'elle se réservait, elle le donnait aussi à cette maison religieuse, où on la traitait fort mal. Cette femme délicate, qui avait passé sa vie dans le luxe, était obligée de travailler des mains au delà de ses forces, de blanchir et de balayer. Le P. Lacombe, alors à Kome, lui avait recommandé d'écrire ce qui lui viendrait à Tesprit : « C'est pour obéir, dit-elle, que je vais commencer à écrire ce que je ne sais pas moi-même. » Elle prend une rame de papier, et en tête elle écrit ce mot : les Torrents.

Ainsi que les torrents des Alpes, les ruisseaux, les fleuves, les rivières et toutes les eaux qui en descendent, courent de toute leur force à la mer, de même nos âmes, par un effet de leur pente spirituelle, ont hâte de retourner et de se perdre en Dieu. Cette comparaison des eaux vives n'est pas pour elle un simple texte qui serve de point de départ; elle la suit, dans presque tout le volume, avec une grâce renaissante. Il semble que cet aimable bavardage doit pourtant lasser, à la longue; mais point, on sent trop qu'une telle facilité n'est pas celle de la

langue, qu'elle a sa source dans le cœur. C'est fvidei ment une femme ignorante; elle n'a lu que i'/)iii(fl(ion',

Pkilothée de saint François', quelques coules et Don Qitichotle^, Elle ne sait rien du tout, elle n'a pas vu grand'chose. Ces Torrents même qu'elle décrit, elle ne observe pas dans les Alpes, où elle est alors; elle les voit en elle-même; elle regarde la nature dans le miroir de son cœur.

On lit ce livre absolument comme au bord de la ci cade on entendrait, rêveur, le gazouillement des ean) Elles tombent toujours et toujours, avec douceur, avec charme, variant leur uniformitë de mille accidents de bruit, de lumière... De là vous voyez venir des eaux de toute sorte (images des âmes humaines), des rivières qui Be contentent de gagner d'autres rivières, des Ileuves qui se rendent à la mer, mais lentement, de grands Heuves majestueux, tout chargés de voyageurs, de bateaux, de marchandises, et qui sont admirés, bénis pour les services qu'ils rendent (ces Meuves sont les âmes des saints et des grands docteurs). Il ; a aussi des eaus plus pressées, plus rapides, qui ne sont bonnes à rien, où l'on n'ose naviguer, qui courent et se précipitent, tant elles ont impatience de se rendre à la grande mer... Ces eauxlà ont de terribles chutes, et elles se salissent parfois. Parfois elles disparaissent... Ah ! pauvre torrent, qu'estu devenu?... Il n'est pas perdu encore; il revient à la surface, mais pour se perdre de nouveau; il est bien loin d'arriver; il faut qu'auparavant il soit brisé sur les rochers, dispersé, comme anéanti...

roir

AHTUOLOCEE. 143

Quand elle a mené son torrent à cette suprême cbule, la comparaison des eaux vives lui Tail défaut, elle la quille; le torrent redevient une àme. Nulle imaj^je du la nature ne pouvait esprimer ce que celte àmc vasouiïrir... Là commence un di-anie étrange, où il semble que personne n'ait osé s'aventurer jusque-la, celui de la mort mystique. On trouve bien dans les livres antérieurs un mut ici et là sur ce ténébreux sujet; mais personne encore n'avait creusé à ce point le tombeau, la fosse profonde où l'âme va s'ensevelir. Madame Guyon met une sorte de complaisance, de persévérance. J'allais dire d'acharnemenl, à fouiller toujours plus bas, à trouver, par delà toutes les idées funèbres, un trépas plus dêSnilif, une mort plus morte encore,

Ce qui fut l'âme, ai cela souye encore, doit songer apparemment qu'il ne lui reste qu'à se tenir immobile au sein de la terre. Mais voici pourtant qu'elle a senti quelque chose de surprenant !... Serait-ce que le soleil, par une fente du lambeau, aurait dardé quelque rayou ?... Pour un petit moment peut-être ?... Non, l'effet dure, la mort se récliaulfe; elle reprend quelque vigueur, une sorte de vie... — Mais celle-ci n'est plus sa vie propre, c'est lai'ie en Dieu. Elle n'a plus rien h elle, ni volonté, ni désir. Une douce connaissance, sans vision ni extase, une vue divinement nette et sereine devient le partage de rime qui aura traversé tous les degrés de la mort. Ainsi fiuil le livre. La vie qu'elle nous promet, après ce trépas, ce n'est pas la nôtre; à notre personnalité éteinte, elTacée, anéantie, une autre succédera, infinie, parfaite, je le vea\ bien, mais enfin qui n'est pas nous.

Je n'avais pas lu les Torrents, quand tout cela me fui pour la première fois représenté à l'esprit. Je montais le

lU J, M1CHELET.

Sainl-Gothard',et j'avançais à la rencontre do celle violente ltGuss',qui descend la iDontagac d'une course si furieuse. Je m'associais malgré moi d'imag:ination au travail terrible par lequel elle perce sa roule à travers les rocs qui la serrent, lui barrent le passage. J'étais effrayé:' de ses chutes, des efforts qu'elle semble faire, comme une pauvre âme en peine, pour se fuir, se cacher, ne plaaj se voir. Elle ae tord, au Pont-du-Diable'; et justement ait point ou elle tourne eu se tordant, lancée d'une hauteuf immense au fond de l'abîme, elle cesse un moment d'ètn rivière; ce n'est qu'une tempête eutre ciel et terre, uni glaciale vapeur, un alTrenx vent de frimas, qui brouilli la noire vallée... Montez plus haut, montez encore. Youi traversez une caverne *, vous passeï un roc creusé. Gt voilà que le bruit cesse ; c'en est fait de ce grand combat. Ilyapais,il y a silence... Et la vie? recommence- t-elleî Après celle lutte de mort, trouvez-vous la renaissance?., Pâle est la prairie, plus de fleurs, l'herbe est rare et pauvre. Rieu d'animé qui remue, pas un oiseau au ciel, pas un insecte à terre. Vous revoyez le soleil, il est vrai, mais sans rayon, sans chaleur.

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