PAUVRETÉ DU PAYS DE L'AFEKNIN
Un légume à Nenî. c'esl quelque chose de si sinirulier, de si rare, que son propriélaîre l'admire, l'honore, le réserve, le salue chaque matin.
Les moulons y sojil si maigres qu'on n'ose les tondre, de peur de les montrer à nu, A chaque veille de dimanche, religieusement, deux ou trois bœufs, nains de taille, noirs de robe, au regard vif, viennent aux deux boucheries du village témoigner de la sobre et spirilualiste nourriture qu'ils ont eue dans la montagne. Ces intelligents animaux, élevés aux déserts des Doria Spinola* (les nobles seuls ont des troupeaux), n'ont jamais alourdi leur existence d'un rassasiement complet ils vivent et meurent ayant faim.
Peu de chevaux ; ni chiens, ni chats, ou très peu. Lei
Liguriens < se gardent des bouches inutiles. Point d'oiseaux; où nicheraient-ils ? L'olivier, Toranger sont des arbres assez secs et sans mystère. La campagne, toute en ravines, ou en précipices où pendent de petites maisons, est silencieuse autant que sèche. Elle sonne le désert, le caillou. Le seul animal qui résiste ici, c'est l'infortuné quadrupède de la Ligurie, le laborieux, le courageux, l'indestructible^. L'àne dure à d'incroyables maux, mais non pas sans réclamation, non pas sans lamentable plainte. Iliest très intelligent, et sa voix, seul bruit animal qu'on entende ici, semble noter et sa tristesse et ses méritants efforts, et sa douce résignation.
L'homme, l'étranger surtout, se résigne moins aisément. Ce séjour me paraissait équivaloir à l'interdiction du feu et de l'eau. L'eau, dispensée rarement par les filets pauvres des torrents de la montagne, s'allonge des eaux pluviales, quand il pleut (cinq mois durant nous fûmes sans pluie). Le feu, personne n'en fait ; le bois vient de cinquante lieues, des monts de Toscane. J'avais fait apporter de Gènes une cheminée de fer ; la question était de l'alimenter. Il fallut hacher du bois, car la scie n'est pas encore inventée à Nervi. Les charpentiers des vaisseaux en ont du moins le monopole.
Ici les contrastes sont irritants, pour qui n'y est pas fait dès l'enfance. Une nature qui semble avoir l'ostentation du superflu (les orangers et fleurs d'oranger), mais qui n'a point le nécessaire ; qui donne le dessert, mais non point le dîner. Une société théâtrale, ornée et parée (les plus pauvres chaumières sont peintes), et en même temps indigente et profondément dénuée. Des collines entières sont couvertes d'oliviers, et il est impossible d'avoir de
4. Le pajfs de Gênes s'appelait dans l'antiquité Liguric. i. L'âne
'huile vraie dans le pays ; on la fait venir de Provenee. Le poisson est rare et cher, sauf le hideux poisson sec, I le stockfisfi', alimenl habituel des pauvres marins de Gènes. Le premier marchand de l'endroit, n'ayant ni haricots ni beurre (au temps du carême), disait qu'il avait cessé de tenir ces denrëes de luxe dont peu de ^ens achetaient. Celui même qui ne mange pas, n'en a pas moi " an sentiment de pauvreté et de famine.