LA MORT EST UNE FLEUR
Micheiet prépare ainsi la veuve au départ et rachcniine au tombean.
Les bons meurent sonuvet seuls et ceux qui consolèrent
f ne sont pas toujours consolés. Leur douceur, leur réûgnalioii, leur harmonie, les conservent, et plus qu'il; voudraienl. Trop souvent h i'emine innocente qui n'a vécu que pour le bien, et qui devrait être entourée, soutenue dans l'âge de faiblesse, voit tout s'éteindre, amitiés, parentés, etsetrouveavanccrseuleversle terme solennel.
Elle n'a pas besoin d'être traînée ; elle va, elle martihe d'elle-même. Elle ne veut qu'obéir à Dieu. Elle se sent en bonne main, elle espère, elle se fie. Tout ce qu'elle a encore d'aspirations tendres et saintes, ce qu'elle rêva, iulut en vain pour le bouheur des autres, ce qu'elle I avait préparé cl ne put, tout cela semble une promesse d'avenir et l'entrée d'un monde nouveau.
Celle-ci n'a pas peur de Dieu. Elle avance paisible vers lui, et ne voulant que ce qu'il veut, mais sijre de la vie à venir, et disant : a Seigneur, j'aime encore. »
Telle est la foi de son cœur. Cela n'empêche pas que la faiblesse de l'âge, du sexe, n'agisse parfois et qu'elle n'ait des heures de mélancolie. Alors elle va voir ses fleurs, leur parle et se confie à elles. Elle pacifie sa pensée dans cette société discrète, qui n'est pas importune, qui sourit et se lait. Du moins, les Heurs parlent si bas qu'on a peine à entendre. On croirait voir en elles les enfants silencieux.
Eu les soignant, elle leur dit : Mes chères muettes ! Â moi qui vous dit tant de choses, vous pourriez avoir Gonfiauce. Si vous couvez un mystère d'avenir, parlez, et je n'en dirai rien, s
A quoi l'une dus plus sages, vieille sibylle des Gaulea (verveine ou bruyère, n'importe) : « Tu nous aimes !. £b bien, nous t'aimons, nous t'attendons... Saclie-I
nous sommes ton avenir même, ton immortalité d'icibas. Ta vie pure, ton souffle, ton corps nous reviendront. Et, quand ton génie supérieur, affranchi, dépliera ses ailes, ce don d'amie nous restera. Ta chère et sainte dépouille, veuve de toi, va fleurir en nous. >
Ce n'est pas une vaine poésie. C'est la vérité littérale. Notre mort physique n'est rien qu'un retour aux végétaui. Peu, très peu est chose solide dans cette mobile enveloppe ; elle est fluide et s^évapore. Exhalés, en bien peu de temps, nous sommes avidement recueillis par l'aspiration puissante des herbes, des feuilles. Le monde si varié de verdure dont nous sommes environnés, c'est la bouche, le poumon absorbant de la nature, qui sans cesse a besoin de nous, qui trouve son renouvellement dans l'animal dissous. Elle attend, elle a hâte. Elle ne laisse pas ce qui lui est si nécessaire. Elle l'attire de son amour, le transforme et lui donne le bienfait de l'aimable métamorphose. Elle nous aspire en végétant, et nous respire en fleurissant. Pour le corps, ainsi que pour l'âme, mourir c'est vivre. Et il n'y a rien que de la vie en ce monde.
L'ignorance des temps barbares avait fait de la Mort un spectre. La Mort est une fleur.
Dès lors, elles disparaissent, ces répugnances, ces terreurs du sépulcre. C'est l'homme qui a fait le sépulcre, et ensuite il en a pris peur. La nature ne fit rien de tel. Que me parlez-vous d'ombre, de profondes ténèbres et du sein de la terre? Grâce à Dieu, j'en puis rire. Rien ne m'y retiendra. A peine y laisserai-je trace. Entassez donc encore pierre, marbre, bronze. Vous ne me tenez point. Pendant que vous pleurez et me cherchez en bas, déjà plante, arbre et fleur, enfant de la lumière, j'ai ressuscité vers l'aurore.
L'antiquité si pénétrante, et vraiment éclairée d'avance d'une aimable lueur de Dieu, avait formulé ce simple mystère en images gracieuses. Daphné devient laurierrose, et n'en est pas moins belle. Narcisse, en larmes distillé, reste le charme des fontaines.
J'ai ce spectacle sous les yeux. Au lieu même où j'écris, à cette porte de la France où l'Océan et la vaste Gironde* font leur combat d'amour et la lutte éternelle qui les marie sans cesse, les rochers déchirés donnent aux flots le vieux peuple de pierre, devenu sable. Cent plantes vigoureuses fixent de leur pied cette arène, se l'approprient, s'en font une vie forte, si odorante au loin que le voyageur sur la route, le marin dans sa barque, l'aspirent, sont étonnés. Et la mer s'en enivre. Quels sont ces puissants végétaux ?... Les plus petits et les plus humbles, nos vieux simples des Gaules, romarins, sauges, menthes, thym, serpolets en foule, et tant, tant d'immortelles qu'il semble indiftérent de vivre ou de mourir.
La pauvre petite âme de toutes ces vies marines se fait fleur, s'exhale en parfums.
i. Michelet était alors installé à Saint-Georges à l'embouchure de la Gironde.