‹ Pages choisies des Mémoires du duc de Saint-SimonChapitre 13 sur 18 · XII. MORT DE LOUIS XIV · texte numérisé non relu

XII. MORT DE LOUIS XIV

Il ne faut pas aller plus loin sans expliquer la mécanique de l'appartement du roi, depuis qu'il ne sortait plus. Toute la cour se tenait tout le jour dans la galerie. Personne ne s'arrêtait dans l'antichambre la plus proche de sa chambre que les valets familiers, et la pharmacie, qui y faisaient chauffer ce qui était nécessaire ; on y passait seulement, et vite, d'une porte à l'autre. Les entrées passaient dans les cabinets par la porte de glace qui y donnait de la galerie qui était toujours fermée, et qui ne s'ouvrait que lorsqu'on y grattait, et se refermait à l'instant. Les ministres et les secrétaires d'État y entraient aussi, et tous se tenaient dans le cabinet qui joignait la galerie. Les princes du sang, ni les princesses filles du roi n'entraient pas plus avant, à moins que le roi ne les demandât, ce qui n'arrivait guère. Le maréchal de Villeroy, le chancelier, les deux bâtards, M.

182 Mémoireê

le «lue (rOrléans, le i>èn' TellitT. 1»^ cur^ do la paroisse, «luaml Maréchal, Fagon et 1rs premiers valets «1«> chambre n'éUiient \v\» dans la chainlire, se tenaient dans le cabinet du ronseil, (jiii est entre l:i chambre du roi et un autre cabinet où ^taii'Ut les princes et princesses du s;ujg, les entrées et les ministres.

M le duc d'Orléans se mesurait fort à n'entrer dans la chambre qu'une fois ou deux le joiir au plus, \\n instant, lorsfjue le duc de Tresmes ' y entrait, et se présentait un autre instant une fois le jour sur la porte du cabinet du conseil diuis la chambre, d'où ]•• mi U* jMmvait voir de son lit. \a} roi demandait «|uclquef(»is le chancelier, le maréchal d»' Villeroy, le jtùre Tellier, rarement (piehiue ministre, M. du .Maine souvent, ix*u le comte de Toulouse, {toint d'autn's, ni même les cardinaux de Kohan et de Hissy, qui éUiient s<iuvent dans le «'abinet où se t4>naient les entrées. Quelquefois, lorscju'il éUiit .seul avec madame de Maintenou, il faisait ap|)eler le maréchal «le Villeroy, ou le chancelier, ou tous les deux, et fort souvent le duc du Maine. Madame ni maclame la duchesse de Herry n'allaient j»oint dans ces cabinets, et ne voyaient presque jamais le n»i d;u»s cette maladie, et si elles y all.'iient, c'étîiit i>ar les auitiidiambres, et elles re.ssortaient à l'instant.

I/e sametli IM. la nuit ne fut ^'ut^rc plus manv;use qu'A l'orrlinain', <ar elles l'éUiient t<»uj«iurs. Mais sa jambe* {Hirut considérablement plus mal, et lui fit plus de douleur. La messe i l'ordinaire, le dîner dans son lit. où les principaux oourtisana sans entrée le virent; conseil des finances en*

' l'rrmirr jrrnllllionimr i!r lu i-liKnibrr. * L* jambe du roi euul içangrvD^.

du dtic de Saint-Simon. 183

suite, puis il travailla avec le chancelier seul. SnetY-dèrent madame de Maintenon et les dames l'amilières. 11 s()Ui)a debout en robe de chambre, en présence des courtisans, pour la dernière fois. J'y observai qu'il ne put avaler que du liquide, et qu'il avait peine à être regardé. 11 ne put achever, et dit aux courtisans qu'il les priait de passer, c'est-à-dire de sortir. 11 se Ht reinettr(> au lit; on visita sa jambe, où il parut des marques noires. 11 envoya chercher le père Tellier, et se confessa. La confusion se mit parmi la médecine. On avait tenté le lait et le quinquina à l'eau ; on les supprima l'un et l'autre sans savoir que faire. Ils avouèrent qu'ils lui croyaient une fièvre lente depuis la Pentecôte, et s'excusaient de ne lui avoir rien fait sur ce qu'il ne voulait point de remèdes, et qu'ils ne le croyaient pas si mal eux-mêmes. Par ce que j'ai rapporté de ce qui s'était passé dès avant ce temps-là entre IVlaréchal et madame de Maintenon là-dessus, on voit ce qu'on en doit croire.

Le dimanche 25 août, fête de Saint-Louis, la nuit fut bien plus mauvaise. On ne lit plus mystère du danger, et tout de suite grand et imminent. Néanmoins, il voulut expressément qu'il ne fût rien changé à l'ordre accoutumé de cette journée, c'est-à-dire que les tambours et les hautbois, qui s'étaient rendus sous ces fenêtres, lui donnassent, dès qu'il fut éveillé, leur musique ordinaire, et que les vingt-quatre violons jouassent de même dans son antichambre pendant son dîner. Il fut ensuite en particulier avec madame de Maintenon, le chancelier et un peu le duc du Maine. Il avait eu la veille du papier et de l'encre pendant son travail tête à tête avec le chancelier ; il en eut encore ce jour-ci, madame de Maintenon présente, et c'est l'un des deux que

1 m4 Mémoirf»

If c'hjuirelier ^rivit sous lui son «'(xlicille. Miulame de Maint4>non pt M. du Maim-, ipii |H>ns2iit sans wanv à sui, ne tnjuvèivnt \v\& ([ue le r«)i «>At .uMez fuit |>our lui jur sou U'stament ; ils y voulun'Ut reni^-dier jKir un co«licille, «jui montra éKiibnient l'^nomie abus tiu'ils firent de la faiblesse du roi dans cette extrémité, et jusqu'où l'excès de l'ambition jM'ut jjorter un homme. Par ce eotlicille le roi soumett;iit toute la maison civile et militaire du roi au duc du Maine imm^«liat<-iiii'nt et s;ins r{'*serve, et sous ses onlres au mart^chal di' Villeroy, qui, j»ar cette dis]x>sition, devenaient les maltn's uniques de la ]iersonne et du lieu de la ilemeure du roi ; de Taris, lar les deux régiments des pirdes et les deux comjKijfuies des m(>us({Uet;iin'H ; de toute la jpird»' intérieur»» et extérieure ; de tout le service, chambr»', j^inle-rolie, cha- |>elle, Ijouche, écuries : tellement qiw le ré(;ent n'y avait plus l'ombre même de la plus U-^'ère autorité, et se tmuvait à leur nu'rci, et en éUit (*ontimiel d'être arrêté, et pis. toutes les fois qu'il aurait plu au duc du Maine.

Peu après cjue le chancelier fut sorti «le chez le roi, madame «le Maint4*non, «pli y était restée, y manda l«»s dam«-K familièn'8, et la musiipie y arriva à .sept heun'S «lu soir. Cefiendant le roi s'éUiit endormi pendant la «'onversntifjn des «hunes. Il se réveilla la tète emliarrassée, «-e qui h's efTniya et leur fit apfM'ler les niéd«><Mns. Ils tnuivèrent le |iouls si mauvais, «pi'ils ne iKilaneèrent {tas à pro|M>.ser au roi, qui revenait (*ependant de S4in abtu'nce, de ne |tas diffén'r à recevoir le» sacn^nents. (►n envoya quérir le jièn' Tellier et avertir le «-ardinal de Kohan. «pii ét^iit «diez lui en e<>mpa^^iie, et qui ne songeait à rien nuuns, et i'e|)endant on renvoya la musique, qui avait «léjà préfinré ses livres et ses instnimentM, et les dames familièn>s sortirent.

du duc de /Saint-Simon. 185

En un (|uart d'heure, depuis le renvoi de la niusi(jue et des dames, tout l'ut lait. Le })ère Tellier conlessa le roi, taudis que le cardinal de Rohau fut prendre le saint sacrement à la chapelle, et qu'il envoya chercher le curé et les saintes huiles. Deux aumôniers du roi, mandés par le cardinal, accoururent, et sept ou huit flambeaux portés par des garçons bleus du château, deux laquais de Fagon et un de madame de Mainteuon. Ce très petit accompagnement monta chez le roi par le petit escalier de ses cabinets, à travers lesquels le cardinal arriva dans sa chambre. Le père Tellier, madame de Maintenon et une douzaine d'entrées, maîtres ou valets, y reçurent ou y suivirent le saint sacrement. Le cardinal dit deux mots au roi sur cette grande et dernière action, pendant laquelle le roi parut très-ferme, mais très pénétré de ce qu'il faisait. Dès (ju'il eut reçu Notre-Seigneur et les saintes huiles, tout ce qui était dans la chambre sortit devant et après la saint sacrement ; il n'y demeura que madame de Maintenon et le chancelier. Tout aussitôt, et cet aussitôt fut un ]>eu étrange, on apporta sur le lit une espèce de livre ou de petite table ; le chancelier lui présenta le codicille, à la fin duquel il écrivit quatre ou cinq lignes de sa main, et il le rendit après au chancelier.

Le roi demanda à boire, puis appela le maréchal de Villeroy, qui, avec très }teu des plus marqués, était dans la porte de la chambre au cabinet du conseil, et lui parla seul près d'un quart d'heure. Il envoya chercher M. le duc d'Orléans, à qui il parla seul aussi un peu ]ilns ([u'il n'avait fait au maréchal de Villeroy. Il lui témoigna beaucoup d'estime, d'amitié, de confiance ; mais ce qui est terrible, avec Jésus-Christ sur les lèvres encore qu'il venait de re-

186 Mémoire»

cevoir, il l'assura qu'il m* tn)uvi'niit rien clans son U'stament «tout il ne (lAt Hrv eont4>nt, puis lui rtToninianda l'état et la jM'rsonu»' (lu roi futur. Kntre sa (*«)niniuni(>u et Tt-xtr^Mueonetion et cett** conversjition, il n'y eut |»as une «lenii-heiire ; il ne ]K)Uvait avoir oublié les étranges dispositions qu'on lui av;iit arraehées avec Umt «le jieine, et il venait de retoucher dans l'entre-deux son ciMlicille si fra1«henient fait, qui mettait le couteau dans la jîorj^e à M. le dur d'Orléans, en en livrant le manche en plein au «lue «lu Maine. Le rare est «jue le liniit «le (•«' particulier, le i»reun«'r (juc le roi «'ût «MU'ore eu avec M. 1«' «lue d'Orléans, fit courir le bruit qu'il venait d'être «lé« laré rép:«Mit.

Dés «pi'il se fut retiré, le du«- du Maine, «lui était «lans le cabinet, fut apindé. L«' roi lui parla jdus «l'un quart d'heure, puis fit appeler le comte de Toul«»u8e, <|ui éUiit aussi «lans le cabinet, lecpud fut un autn» quart d'heure en tiers av«'c le roi et le «lue «lu Maine. Il n'y avait «jue jieu «!«• valets des plus nécessiiires dans la chandin* avec matlame «1«' Maintenon. Elle ne s'approcha point tant que le roi parla à M. le «lue «l'Orléans. r«'n«lant tout ce temps-liU les trois bftUirds du roi, les «leux hls «le ma«lanie la I)u«h«'sse et le prince de Conti avaient «-u le temps d'arriver «lans le cabinet. Après «pu* le roi eut fini avec M. le duc du Maine et le comte «le T«)»il«mse, il fit apinder les princes du s.lt .:. qu'il avait aj^erçus sur la jxirt»' «lu «-abinet, «lans sji «'haiu: r- . et ne leur «lit que |)eu de ch«»ae ensemble, et iKunt en |»;irticulier ni Uis. I^-s mé«lecins s'avan«"èrent pre8<|ue en même U-mps |»our p;in.ser sa jandN». Ii«'s prin«'es sortirent, il ne denu'ura <pj«' l«' pur nécess^iire et maihune «h* Mamle- Don. Taudis «{ue tout cela »e ptutsait, le cbaucelier prit à

du ifuc de Saint-Simon. 187

part M. le duc d'i )i'U'';ms dans le cabinet du conseil, et lui montra le codicille. Le roi, pansé sut (|ue les princesses étaient dans le cabinet; il les fit appeler, leur dit deux mots tout haut, et prenant occasion de leurs larmes, les pria de s'en aller, parce qu'il voulait reposer. Elles sorties avec le peu qui était entré, le rideau du lit fut un jieu tiré, t>t madame de Mainteuon passa dans les arrière-cabinets.

Le lundi 26 août, la nuit ne fut pas meilleure. Il fut pansé, puis entendit la messe. Il y avait le pur nécessaire dans la chambre, qui sortit après la messe. Le roi fit demeurer les cardinaux de Rohan et de Bissy. Madame de Maintenon resta aussi, comme elle demeurait toujours, et avec elle le maréchal de Villeroy, le père Tellier et le chancelier. Il appela les deux cardinaux, protesta qu'il mourait dans la foi et la soumission à l'Église, puis ajouta en les regardant qu'il était fâché de laisser les affaires de l'Eglise en l'état où elles étaient, qu'il y était parfaitement ignorant ; ([u'ils savaient, et qu'il les en attestait, qu'il n'y avait rien fait que ce qu'ils avaient voulu; qu'il y avait fait tout ce qu'ils avaient voulu ; que c'était donc à eux à répondre devant Dieu pour lui de tout ce qui s'y était fait, et du trop ou du trop peu ; qu'il protestait de nouveau qu'il les en chargeait devant Dieu, et (pi'il en avait la conscience nette, comme un ignorant qui s'était abandonné absolument à eux dans toute la suite de l'affaire. Quel affreux cou{) de tonnerre ! mais les deux cardinaux n'étaient })as pour s'en épouvanter, leur calme était à toute épreuve. Leur réponse ne fut que sécurité et louanges ; et le roi à répéter que, dans son ignorance, il avait cru ne pouvoir mieux faire pour sa conscience que de se laisser conduire en toute confiance

188 yUmntrf»

par oiix, jMir «juoi il ^tait d/M-hargà (lovant Dion sur oux. Il ajouta que, {tour le caftlinul do Noailloii, Diou lui ^tait t<''iiinin qu'il no lo hsiÏHHiiit jMjint. ot qiii'l avait toujours (-%(' fA«h<^ do ce qu'il avait oru dt-voir fjùro «>ontro lui. A oos d«Tnièro8 iiîin»los, Hloin. Faffon, tout baissa ot tout courtisan «lu'il ^'tiit. it M.iri^lial, qui ^«Uiit on vuo ot assez jirès du roi, se n^i^ini^n'Ut ot se «lomandèront ontro haut et lias si «m laisserait mourir le n»i «ms v«>ir son an'hovê«iuo, sans marquer par là rt^*ooneiliation ot |ianlon, «luo cV-tait un scandale n^l^-essaire à lever. I/o rt»i. <|ui les entendit, reprit la jwndo aussitôt, et d^dani quo n<in-seulemont il ne s'y sent;ut point île répugnance, mais qu'il le d/*siniit.

Ce mot interdit les deux cardinaux bien plus que la citation que le roi venait «le leur faire dovant Dieu à sa d^hari;o. Madame d«« Maintenoii en fut effrayée, le f»ère Tellier en tnMnhlju Un retour de confiance dans le roi, un autro «l«* générosité et de vérité «lans le ]>asteur, les intimidèrtMit. Ils redouteront 1«'S moments où le nsin'ct et la craint4> fuient si loin devant des considérations plus pressiintes. \a' silonce régnait dans ce torrîMe omlitirras. I^' roi !»• ntnqiit [Muir onlonnor au cluuioelior d'envoyer surdtM'hamp ohen-her le cardinal de NiNiilles, si ces messieurs, en regîvrdant les cartlinaux «le Hohan et do Kissy, ' qu'il n'y eftt jMiint d'im-onvénient. Tous doux én-nt, puis s'éloignén-nt jus«juo vers la f«Miétre, avec le père Tellier, le chancelier et madame de Maintenon. Tellier cria tout bfts et fut appuyé do Hiasy. Madame de Maint4'non trouva la chos»» dangerfuse ; Rohan. plu<« doux ou plu» |iulitiipie sur le futur, no dit rn-n ; lo rhaneelier non plus. La résolution enfin fut de finir la scène oonune

ihi i/uc lie Saint-Simon. 189

ils l'aviiifut connueneée et conduite jusqu'alors, en trompant le roi et se jouant de lui. ils s'en rapitrochèrent et lui tirent entendre, avec t'oree louanges, (ju'il ne t'allait pas exposer la bonne cause au trionii)lie de ses ennemis, et à ce qu'ils sauraient tirer d'une démarche qui ne partait que de la bonne volonté du roi et d'un excès de délicatesse de conscience ; qu'ainsi ils approuvaient bien (pie le cardinal de Noailles eût l'honneur de le voir, mais à condition qu'il accepterait la constitution, et qu'il en donnerait sa parole. Le roi encore en cela se soumit à leur avis, mais sans raisonner, et dans le moment le chancelier écrivit conformément, et dépêcha au cardinal de Noailles.

Dès que le roi eut consenti, les deux cardinaux le flattèrent de la grande (euvre qu'il allait opérer (tant leur frayeur fut grande (ju'il ne revînt à le vouloir voir sans condition, dont le piège était si misérable et si aisé à découvrir), ou en ramenant le cardinal de Noailles, ou en manifestant par son refus et son opiniâtreté invincible à troubler l'Eglise, et son ingratitude consommée pour un roi à qui il devait tout, et qui lui tendait ses bras mourants. Le dernier arriva. Le cardinal de Noailles fut pénétré de douleur di- ce dernier comble de l'artifice. Il avait tort ou raison devant tout ])arti sur l'affaire de la constitution ; mais, quoi (pi'il t-n fût, l'événfincnt de la inoit instante du roi n'opérait rien sur la vérité de cette matière, ni ne jiouvait opérer jiar conséquent aucun changement d'opinion. Kien de plus touchant que la conjoncture, mais rien de plus étranger à la question, rien .uissi de ]ilus odieux (pie ce piège, et par rapport au roi, de l'état duquel ils achevèrent d'abuser si indignement, et i>ar rapport au cardinal de

190 Mé

moire $

Noailh'S, qu'ils voulurent briiU'r ou noircir si prossièremont C'f trait ^'Uornu' émut tout h' publie contre eux, avec il'autiuit i»lu8 de violence, que l'extrt^iuité «lu roi rendit la liU'rté (jue sa terreur avîiit si louK'tenips n-U-nue captive. Mais ({uand on en sut le déUiil. »t ra|H>stroph»' du roi aux deux cardinaux sur !«• (>onipt«> (|u'ils auraient à rendre |M)ur lui de t*)ut ce (ju'il avait fait sur la constitution, et le d^tiil de ce (jui là même sV'tait passi'', tout île suite sur le cardinal de Noailles, l'indignation générale rompit les digues et ne se contraignit plus; ]H»r8onne au contniire qui hlàmàt le cardinal de Noailles, dont la réiK)nse îiu chancelier fut eu j)eu de mots un chef-«ro'Uvre de religion, «le douleur et «le sagesse.

Ce même lun«li, !,'(> aoAt, après «ju»* l«'s «leux cardinaux furent sortis, le roi dîna dans son lit en présence de ce qui avait les entrées. Il les fit approcher c«)mme on «lesservait, et leur «lit ces par«»les qui furent h l'heure niém»* n'cueilli«'s: " Messieurs, je vous denuin«le panlon du mauvais exemple que je vous ai donné. J'ai bien à vous remercier de la manière dont vous m'avez servi, et «le l'attachement et de la Hdélité «pie vous m'avez toujours maniués. .le suis bien fâ<hé «le n'avoir jkis fait p«)ur v«)us ce que j'aurais bien voulu faire. I^>s mauvais temps en sont cau.se. «Je vous demande jMur mon ]M>tit-Hls la même application et la mém«fidélité que vous avez eue jwtur m«»i. ("est un enfant «jui I>ourra essuyer bien d«'S trav«'rs«'S, Que votre exemple en soit un |)our tous mes autres sujets. Suivez les ordres que mon neveu vous donnera, il va g«>uverner le wyaume. .I'esj>ère f|u'il le feni bien ; j'espère aussi «jue v«>us contribuerez tous A l'union, et qu«* si qu(>l(|u'un s'en écjirtait, vous aideriez à le ramener. Je sens «(uc je m'attendris, et

di( (fur de Saint-Simon. 191

que je vous attendris aussi, je vous eu demande pardon. Adieu, messieurs, je compte (pie vous vous souviendrez quelquefois de moi."

Un peu après (pie tout le monde fut sorti, le roi demanda le marif'ehal de Villeroy, et lui dit ces mêmes paroles, (pi'il retint l)icii. et ([u'il a (lei)uis rendues : " Monsieur le maréchal, je vous dduni' une miuvelle marque de mon amitié et de ma contiance en mourant. Je vous fais gouverneur du Dauphin, (pii est l'emploi le plus important que je puisse donner. Vous saurez par ce qui est dans mf)n testament ce que vous aurez à faire à l'égard du duc du Plaine. Je ne doute pas (pie vous ne me serviez après ma mort avec la même fidélité que vous l'avez fait pendant ma vie. J'espère que mon nevtni vivra avec vous avec la considération et la confiauce (pi'il doit avoir pour un homme que j'ai toujours aimé. Adieu, monsieur le maréchal, j'espère que vous vous souviendrez de moi."

Le roi, après quehpies intervalles, fit appeler M. le Duc et M. le prince de Conti, qui étaient dans les cabine;ts ; et sans les faire trop approcher, il leur recommanda l'union désirable entre les princes, et de ne pas suivre les exemples domestiques sur les troubles et les guerres. Il ne leur en dit ])as davantage ; puis, entendant des femmes dans le cabinet, il comprit bien qui elles étaient, et tout de suite leur manda d'entrer. C'étaient madame la duchesse de Berry, Madame, madame la duchesse d'Orléans, et les princesses du sang qui criaient, et à ipii 1(> roi dit (|u'il ne fallait point crier ainsi. Il leur fit des amitiés courtes, distingua Madame, et finit par exhorter madame la duchesse d'Orléans et madame la Duchesse de se raccommoder. Tout cela fut

192 Mémoirti

fourt. «'t il les cong^nlia, Kll«'.s s»* retireront par les cabinets {ilcuraiit et criant fort, ce <|ui fit rnùre au ilehore, pan>e <jue les fenêtres du e^ibim-t ^-tuient <>uvert<^8, que le roi était mort, dont le bniit alla à l'arin et jusipie dans les provinces.

Quelque teinj» après il manda à la duchesse de Ventadour «le lui amener le Ihiupliin. Il le fit appriH-ln'r et lui dit ces pandes devant m.uiaiiu- de Maint<>nun vX. le très j»eu des plus intimement privilégiés ou valets nécessaires qui les recueillirent: "Mon enfant, vous allez être un gnind n»i ; ne m'imitez jxis dans le p»At que j'ai eu jMiur les bâtiments, ni dans «vlui <pie j'ai eu jMnir la ^;uern'; tâidn'Z, au contraire, d'avoir la paix avec vos voisins. Kendez à IHeu ce que vous lui devez; reconnaissez les obligations cpie vous lui avez, faites-le honorer par vos sujets. Suivez toujours les bons cons«'ils, tAt'hez de soulager vos ]>euplcs, ce que je suis assez malheureux ]Miur n'avoir pu faire. N'oubliez |)oint la reconnaissance que vous devez à nuulamc de Ventiulour. Ma<lamr." s'adressant à rlle, " «jue je l'embrasse," et en l'embni-ssaiit lui dit: '* .Mi>n cher enfant, je vous donne ma liénédirtion de tout mon cœur." Comme on eut ôté le ])etit prince de dessus le lit du roi, il le n'demaixUir l'enibnussa d»* nnuvrau, et levant les nuiins et les yeux au ciel, le l»énit encore. Ce ajH'otiicle fut extrêmement touchant; la «luchesso do Vi'Utadour »*♦ hAt;i «l'em- {lorti'r le I>:iuphin et de le nimener thuis son appartement.

Après une courte p:iUH«', le n>i fit ap|Mdi'r le duc du Maine et lu comti' de TouIoum*, Ht sortir tout ce peu qui était «lans sa chambre et fermer les portes. Ce iKirticulier dura assez longtemps. I^es choses remises ibuis leur onlra

du (fur ih' Sa i II f -Simon. 193

acroutuiiu', iiuaud il eut t'ait avec eux, il oiivoya chercher M. le (lue d'Orléans, (^ui était chez lui. 11 lui ])arla fort peu (le temj)S et le rapella comme il sortait j^our lui dire encore quelque chose ([ui tut fort court. Ce fut là qu'il lui ordonna de faire conduire, dès qu'il serait nu)rt, le roi futur à Vincennes, dont l'air est bon, jusqu'à ce (j^ue toutes les cérémonies fussent finies à Versailles et le château bien nettoyé après, avant de le ramener à Versailles, où il destinait son séjour.

Le mardi 27 août personne n'entra dans la chambre du roi que le père Tellier, madame de Maintenon, et pour la messe seulement le cardinal de Kohan et les deux aumôniers de quartier. Sur les deux heures, il envoya chercher le chancelier, et, seul avec lui et madame de Maintenon, lui fit ouvrir deux cassettes pleines de papiers, dont il fit brûler beaucoup, et lui domia ses ordres pour ce qu'il voulut (pi'il fît des autres. Sur les six heures du soir, il manda encore le chanchelier.

Sur le soir il fit appeler le })ère Tellier, et pres(pu> aussitôt ai)rès ([u'il lui eut parlé, il envoya chercher Tontchartrain, et lui ordonna d'expédier, aussitôt qu'il serait mort, un ordre pour faire porter son coeur dans l'église de la maison ])rofesse des jésuites à Paris, et l'y faire placer vis-à-vis celui du roi son père et de la même manière.

Quelque temps après, il dit à madame de Maintenon qu'il avait toujours ouï dire ([u'il était difficile de se résoudre à la mort ; que pour lui, qui se trouvait sur le point de ce moment si redoutable aux hommes, il ne trouvait pas que cette résolution fût si pénible à prendre. Elle lui répondit qu'elle l'était beaucoup (^uand on avait de

104 Mémoire»

r.ittirheraent aux cr^atun-s, cli» la liaino dans lo cœur, (les restitutions à fain*. " Ali ! n'prit le roi, ytowt des n\stituti«>ns à faire, je n'en dois A |MTson>ie conmie |»articuliiT; mais |K)ur eellea cpie je dois au n»yaunie, jVsj^re en la nusériconle de Dieu." La nuit <jui suivit fut fort agité<'. On lui voyait à tous moments joindre les mains, et on r«'nt«'ndait din» les prières <m'il avait arcoutumé en santé, «-t se fnij)|M'r la jMiitrine au ConJUeor}

Le mercredi 28 août, il fit le matin une amitié à madame de Maintenon qui ne lui plut guère, et à laquelle elle ne réiMiiidit jias un mot. Il lui dit «pic ce fjui le consolait de la quitter était r«'S|)ér.incc, A TAgc où elle était, qu'ils se rejoindniient bicntAt. Sur les sept heures du matin, il fit apinder le i)ère Tellier, et comme il lui {Kirlait de Dieu, il vit dans le miroir de sa cheminé»» «leux ^'arçtnis de 8;i chambre assis au pied de son lit ([ui pleuraient. Il leur dit: " Pouniuoi ]deurez-vous ? est^-e que vous m'avez cru immortel ? Pour moi, je n'ai point cru l'être, et vous avez dû. j\ l'â}^' où je suis, vous préjKirer à me jHTdre."

Mathune de Maintenon venait de sortir de «liez le roi, ses coiffes lwis.sé«'S, menéi» par le maré(>hal «le Villeroy jiar devant chez elle sans y entrer, justju'au bas du gnuul «legré, où elle leva .ses j'oifîes. Elle emhras.sa le maréi-hal «l'un leil fort sec en lui di.sant : " Adieu, monsieur le m:Lré<*hal I " monta dans un carrosse du roi «pii la servait toujours, tlans lequel nuulame de Qimilus l'attendait seule, et s'en alla à Saint-Cyr, suivie de son carrt»ssi', où étaient ses femmes. Le soir lo duc du Maiue fit chez lui uue gorge chaude fort

' I^ rnnfrtiinn «Jet p«<cW«.

du (fuc de Saint-Simon. 195

plaisanto (lt> raventurt' de l'^igou avec lo lîruii.' ()ii roviiMiilra ailleurs à parler de sa {'oiiduite, et de ccllr de madame de Maintenoii et du père Tellier en ces derniers jours de la vie du roi. Sur un bouillon qu'on lui proposa de prendre, il répondit qu'il ne fallait pas lui parler comme à un autre homme; que ee n'était pas un bouillon qu'il lui fallait, mais son confesseur, et il le lit aj)peler. Un jour qu'il reveuait d'une perte d«' connaissance, il demanda l'absolution générale de ses ]iécliés au i)ère Tellier, qui lui demanda s'il souffrait beaucoup: "Eh! non, répondit le roi, c'est ce qui me fâche, je voudrais souffrir davantage pour l'expiation de mes péchés."

Le jeudi 29 août, dont la nuit et le jour précédents avaient été si mauvais, on laissa l'entrée de la chambre plus libre aux grands officiers, qui en avaient toujours été exclus. Il n'y avait point eu de messe la veille et on ne comptait plus qii'il y en eût. Le duc de Charost, capitaine des gardes, qui s'était aussi glissé dans la chambre, le trouva mauvais avec raison, et fit demander au roi par un des valets familiers s'il ne serait pas bien aise de l'entendre. Le roi dit qu'il le désirait ; sur quoi on alla quérir les gens et les choses nécessaires, et on continua les jours suivants. Le matin de ce jeudi, il parut i)lus de force, et quehpie rayon de mieux qui fut incontinent grossi, et dont le bruit courut de tous côtés. Le roi mangea même deux petits biscuits dans un peu de vin d'Alicante avec une sorte d'appétit. J'allai ce jour-là sur les deux heures après uiidi chez M. le duc d'Orléans, dans les appartements duquel la

* Fnpon, m«''<l(>cin du roi ; li- lîrun, i-luirlatan (jui avait otTiTt un remède, dont on s'était servi.

108 Mémoire»

fouit' ^tait au |K)int (Irpuis huit jours, et à tout4* heure, «luVxat'tcuu'Ut purhiiit, uih* ^'piii^le n'y sentit \vaa toinbéi* à terre. Je n'y trouvai (jui (|u«' (•«• «oit. Dès «|u'il nu* vit, il se mit i\ rirt* et à me dire «{ue jV'tai.s le priMuit'r homme qu'il eût eueore vu chez lui de la journéi*, (jui jusqu'au soir fut entièrement déserte chez lui. Voilà le monde.

Le st»ir fort t;ird ne réjK»ndit pîus à r;i|»pl;iuili.ssement (|u'on avait voulu donner à la journée, (NMidant laquelle le rt>i avait dit nu euré de Versailles, qui avait profité de la liUrté d'entrer, (ju'il n'ét;iit pjis question de sa vie, sur ce «{u'il lui disait (pie tout éUiit en prières |H>ur la demander, mais de son salut, iHtur lojuel il fallait bien prier. Il lui éeliap|>a ce même j«<ur, en donnant des onlres, d'ap|>eler le Dauphin le jeune mi. Il vit un mouvement (huis ce qui était autour de lui. " Eli ! jxmnpioi ? leur dit-il, cela ne me fait aucune peine." .Sa tète parut emlKirnussée ; il dit luimême (lu'il se .sentiùt fort mal. Vers onze heun-s du soir sa jambe fut visitée. L;i ganjjrône se trouva dans tout le pied, dans le gen(»u, et la cui.sse fort enflée. Il s'évanouit jm-u- (hint cet examen. Il s'éUiit ajH'rçu avec i^nne de l'absence de madame de Mainteuon, qui ne (>omptait plus n^venir. Il la demanda plusieurs fois d;u)S la journée; on ne lui put cacher son (lé|»îirt. 11 l'envoya chercher à Saiut-Cyr, elle revint le soir.

Le vendredi .'{0 août, la j(mrnée fut auiisi fâcheuse (pi'avait été la nuit, un (n"*^nd sussoupissement, et (Ums les int<Tvalles la tête en»liîirn»ftsé««. 11 prit de temps en ttMUfM un |ieu de gelée et de l'eau pure, no jMmvant plus souffrir le vin. Il n'y eut dans sa chanibn* (jue les valets les plus indis|N:usable8 )iour le service, et la médecine, madame de

du duv de Saiîit-Simon. 107

Maintenon et (|iu'l(|ues rares apparitions du père Tellier, que Bloin ou Maréchal ciivoyaii'nt chercher. Il se tenait peu même clans les cabinets, non jjIus (pu' M. du Maine. Le roi revenait aisément à la piété quand madame de Maintenon ou le père Tellier trouvaient le.s moments où sa tête était moins embarrassée ; mais ils étaient rares et courts. Sur les cinq heures du soir, madame de Maintenon passa chez elle, distribua ce qu'elle avait de meubles dans son appartement à son domestique, et s'en alla à Saint-Cyr pour n'en sortir jamais.

Le samedi 31 août, la nuit et la journée furent détestables. Il n'y eut que de rares et de courts instants de connaissance. La gangrène avait gagné le genou et toute la cuisse. On lui donna du remède du l'eu abbé Aignan, que la duchesse du Maine avait envoyé proposer, qui était un excellent remède pour la petite vérole. Les médecins consentaient à tout, parce qu'il n'y avait plus d'espérance. Vers onze heures du soir on le trouva si mal qu'on lui dit les prières des agonisants. L'appareil le rappela à lui. Il récita les prières d'une voix si forte, qu'elle se faisait entendre à travers celle du grand nombre d'ecclésiastiques et de tout ce qui était entré. A la tin des prières, il reconnut le cardinal de Rohan, et lui dit : " Ce sont là les dernières grâces de l'Église." Ce fut le dernier homme à qui il parla. Il répéta plusieurs fois: ^' Nunc et in hord mortis,"^ puis dit: *'0 mon Dieu, venez à mon aide, hâtez-vous de me secourir!" Ce furent ses dernières paroles. Toute la nuit fut sans connaissance, et une longue agonie, qui finit le dimanche 1" septembre 1715, à huit heures un quart du matin, trois jours

' Maintenant, et à l'heure de la mort.

198 Mémoire»

avant qu'il «'ût 8oixant4*-<lix-st'pt ans arromplis. «lans la 8oixiuit«Mlouzièm«' ann^»- «le son rè>n»'"

Il sYtait niari^ à vin>:t-«l«Mix ans, m .si^Mi.iiit l.i fain«*URe p;iix «h's rvr^'U^'es en 16(>(K II en avait vin^t-trois «luand la mort «K'iivra la France «lu «'anlinal Maziirin. et vin^t-sept l(irs«pril iM'nlit la reine sa mère en U\i\i\. Il «levint veuf à (juaninte-^juatre ans, «mi HJS;?, jM>rilit M«)!isi«'ur à soixantetmis ans, en 1701, et survivent tous ses fils et jH^tits-Hls, «•xcept^ son successeur, le mi «l'UsiKigne et les enfants «le ce prince. L'Kuroiie ne vit jamais un si long règne, ni la France un roi si A'j6.

Xni. COUP D'ŒIL RAPIDE SUR LE REGNE ENTIER DE LOUIS XIV.

Il ne faut point parler ici des premièn's années «le Louis Xl\'. Kui jmsquf en naissiint, étouffé par la {Militique (l'une mère «jui v«»ulait gouverner, plus encore i>ar le vif intérêt «l'un jH'rnicieux ministre, «jui ha.sanla mille fois rÉt;it jHuir .son uniiiue j;ranil«'ur, «'t :us.servi .sous ce j«iug tant «pie véi'Ut ce j)reniier ministre, c'est autant «le retninché sur !«• règne de ce monanjue. Toutefois il |H>intait sous ce joug. Il sentit l'aiiuiur, il «•«)niprfnait l'oisiveté comm»' r«'nnemie «le la gl<iir<'; il avait ess;iyé «le faibles jKirties de main %'ers l'un et vers Tautri'; il «-ut assez de sentiment i>our se croire délivré i la mort «le Mazarin, s'il n'«'ut |»,'W a.Hs««7. de force jKmr si* «lélivrvr plus tôt. ("est même un des l)eaux endroits «le sii vie, et dont le fruU a été du moins de prendre cette maxime, «^uo rien n'a pu ébranler

ifu (hic lie iSaint-Simon. 199

(It'puis, d'alihoi'n'r tout [in'iuicr uiinistrc, et non moins tont ecclésiasti(nu' dans son conseil. 11 m prit ilùs lors un autre, mais ([u'il ne put soutenir avec la même fermeté, parce qu'il ne s'aj)eryut pres(pie pas dans l'ettet (pi'elle lui échappât sans cesse, ce fut de gouverner })ar lui-même, (pii fut la chose dont il se piipia le plus, dont on le loua et le flatta davantage, et qu'il exécuta le moins.

Né avec un esprit au-dessous du médiocre, mais un esprit capable de se former, de se limer, de se rafhner, d'emprunter d'autrui sans imitation et sans gêne, il profita infiniment d'avoir toute sa vie vécu avec les personnes du momie (jui toutes en avaient le plus, et des plus différentes sortes, en hommes et en femmes de tout âge, de tout genre et de tous personnages.

S'il faut i)arler ainsi d'un roi de vingt-trois ans, sa première entrée dans le monde fut heureuse en esprits distingués de toute espèce. Ses ministres, au dedans et au t'ehors, étaient alors les plus forts de l'Europe, ses généraux les plus grands, leurs seconds les meilleurs, et (^ui sont devenus des capitaines en leur école, et leurs noms, aux uns et aux autres, ont passé comme tels à la postérité d'un consentement unanime. Les mouvements dont l'État avait été si furieusement agité au dedans et au dehors, depuis la mort de Louis XIII, avaient formé une quantité d'hommes qui composaient une cour d'habiles et d'illustres personnages et de courtisans raffinés.

La maison de la comtesse de Soissons, qui, comme surintendante de la maistm de la reine, logeait à Paris aux Tuileries, où étiiit la cour, et qui y régnait par un reste de la splendeur du feu cardinal Mazariu, son oncle, et plus encore

200 Mémoirei

par son esprit et i^ar son adresse, en était devenue le centre, mais fort choisi. C'était où se n>ndait tous les jours ce qu'il y avait de plus distingué en hoiunies et en femmes, qui rendaient cette maison le centn» de la fj:ilant4Tie de la c(»ur et des intri^ies et des menées de l'ainhitioii, i^irmi lesquelles la parenté influait b«*aucoup, autant compt^k», prisée et resijectée alors qu'elle «'st maint<>nant oubliée. Ce fut d;in.s cet ira|K)rt:int et brillant tourbillon que le roi se jeta d'al>ord, et où il prit cet air de |)olite.sse et de galanterie qu'il a toujours conservé tout sa vie, et qu'il a si bien su allier avec la décence et la majesté. On |»eut dire qu'il ét;iit fait ])our elle, et qu'au milieu de tous les autres hommes, sa taille, son jwrt, ses grâces, sa Ix-auté et sa grande mine, jusqu'au son de sa voix et à l'iulresse et la grâce naturelle et majestueuse de toute sa personne, le faisaient distinguer jusqu'à sa mort comme le roi des al>eille8, et que, s'il ne fût né (pie particulier, il auniit eu également le talent des fêtes, des plaisirs, de la galanterie vi de faire les plus grands désortlres d'amour.

I>es intrigues et les aventures que. tout roi qu'il ét;iit, il essuya dans ce t^jurbillon de la comt<*.sse de Soisson.s. lui firent des impressions (pii devinrent funestes, jnmr avoir été plus fortes «pie lui. I/esprit, la noblesse de sentiments, se sentir, w res|M'cter. avoir le eo-ur haut, être instniit, tout cela lui devint 8US|)ect et bientAt haÏH.s;ible. Plus il avança en âge, plus il se confirma dans cette aversHtn. Il la poussa ju.sque dans ses généniux et dans ses ministres, laquelle, dans eux, n«« ftit contn«-kdancée que |Kir le Im»soin, comme on le verra dans la suite. 11 voulait régner par lui-même. Sa jalousie là-4les.su.s alla sans cesse ju.squ'à

du iluc ilr Saint-Simon. 201

l;i fail)li\sse. 11 n'i,'iia fii ctïi-t dans lo pi'tit; dans le grand, il ne imt y atteindre; et jus(iue dans le petit il fut souvent gi)UviMii(f'. Son pit'inier saisissement des rênes de l'empire fut mar(p;<^ au coin d'une extrême dureté et d'une extrême duperie. Fouquet fut le malheureux sur qui éclata la première ; Colbert fut le ministre de l'autre, en saisissant seul toute l'autorité des finances, et lui faisant accroire qu'elle passait tout entre ses mains par les signatures dont il l'accabla à la place de celles que faisait le surintendant, dont Colbert supprima la charge, à laquelle il ne pouvait as])irer.

Il faut encore le dire : l'esprit du roi était au-dessous du médiocre, mais très capable de se former. Il aima la gloire, il voulut l'ordre et la règle ; il était né sage, modéré, secret, maître de ses mouvements et de sa langue. Le croira-t-on ? il était né bon et juste, et Dieu lui avait donné assez pour être un bon roi, et peut-être même un assez grand roi. Tout le mal lui vint d'ailleurs. Sa première éducation fut tellement abandonnée, cpu' personne n'osait approcher de son appartement. Un lui a souvent ouï parler de ces temps avec amertiime, jusque-là qu'il racontait qu'on le trouva un soir tombé dans le bassin du jardin du l'alai.s-Royal. à i'aris. oCi la cour demeurait alors.

Dans la suite, sa dépendance fut extrême. A peine lui apprit-on à lire et à écrire, et il demeura tellement ignorant, que les choses les plus connues d'histoire, d'événements, de fortune, de conduite, de naissance, de lois, il n'en sut jamais un mot. Il tomba, par ce défaut, et quelquefois en ]iul»lic, dans les absurdités les plus grossières.

... Il semblerait que le roi aurait aimé la grande

•JOJ Mémoires

noblesse et ne lui en voulait pas égaler d'autre ; rien moins. L'éloignement qu'il avait pris de celle des sentiments, et sa faiblesse |M)ur se^ ministres, (jui luiïssaient et nilHiissaient, jKJur sV'lever, tout ce qu'ils n'éUiient j)as et ne {Niuvaient p;i.s ôtre, lui avaient donné le même éloignement [Mjur la naissance distinguée. Il la rniignait autant que l'esprit; et si ces deux qualités se trouvaient unies dans un même sujet et qu'elles lui fussent connues, c'en était f;iit.

Ses ministres, ses généraux, .ses maîtresses, ses courtisans 8'a|)erçurent bientôt après qu'il fut le maître d«* s«m faible plutôt ({ue de son goût ix>ur la gloire. Ils le louèrent à l'envi et le gâtèrent. I^es louanges, disons mieux, la flatterie lui plai.sait à tel fxiint que les plus grossières étiiient bien reçues, les plus Ixisses encore mieux savourées. Ce n'était que par là qu'on s'apprmhait de lui, et ceux qu'il aima n'en furent redevables (pi'à heureusement rencontn>r et à ne se jamais hissier en ce genre. C'est ce «jui ilonna tant d'autorité à ses ministres, par les occasions continuelles qu'ils avaient de l'encenser, surtout de lui attribuer t<»ute8 choses et de les avoir appri.ses de lui. L;i souplesse, la bassesse, l'air admirant, déjH'ndant, r.unp;uit, plus que tout l'air de néant sinon par lui, étaient les uni<iues voies de lui plaire. Pour jk'u qu'on s'en écartât, on n'y revenait plu.s, et c'est ce qui iu'heva la ruine île Ix)UVoi8.

Ce i)oison ne fit «pu* s'étendre ; il jarvint jusrpi'à un comble incroyable dans un prince qui n'était {kis dé|K)urvu d'esprit et qui avait de rex{)érience. Lui-même, sans avoir ni voix ni musi<pie, chanUiit tlans .ses p;trticulieni le» endroits les plus à sa lomuige des prologues des ojiéras. Un l'y voyait baigné, et jusqu'à ses soupers publics au

du duc de Saiîit-Simon. 203

grand couvert, où il y avait quelquefois des violons, il chantonnait entre ses dents les mêmes louanges quand on jouait les airs (jui étaient faits dessus.

De là ce désir de gloire tjui l'arrachait par intervalles à l'amour ; de là cette fatalité à Louvois de l'engager en de grantles guerres, tantôt pour culbuter Colbert, tantôt pour se maintenir ou s'accroître, et de lui persuader en" même temps qu'il était plus grand capitaine qu'aucun de ses généraux, et pour les projets et pour les exécutions, en quoi les généraux l'aidaient eux-mêmes ])our plaire au roi. Je dis les Condé, les Turenne, et à \y\ns forte raison tous ceux qui leur ont succédé. Il s'appropriait tout avec une facilité et une complaisance en lui-même admirables, et se croyait tel qu'ils le dépeignaient en lui parlant. De là ce goût de revues, qu'il poussa si loin, que les ennemis l'appelaient " le roi des revues " ; ce goût de sièges pour y montrer sa bravoure à bon marché, s'y faire retenir à force, étaler sa capacité, sa prévoyance, sa vigilance, ses fatigues, auxquelles son corps robuste et admirablement conformé était merveilleusement propre, sans souffrir de la faim, de la soif, du froid, du chaud, de la pluie, ni d'aucun mauvais temps. Il était sensible aussi à entendre admirer, le long des camps, son grand air et sa grande mine, son adresse à cheval et tous ses travaux. C'était de ses campagnes et de ses troupes qu'il entretenait le plus ses maltresses, quelquefois ses courtisans. Il ])arlait bien, en bons termes, avec justesse ; il faisait un conte mieux qu'homme du monde, et aussi bien un récit. Ses discours les plus communs n'étaient jamais dépourvus d'une naturelle et sensible majesté.

-'M Mémoire»

Son esprit, naturellenuMit x^nid au jM^tit, se plut en toutes sortes lie lU'tiils. Il entra sans cresse dans les ilerniera sur les troujH's. Habilleniriit, arnieuient, évolutions, exereiees, (lisi-ipline ; m un mut tout«-s sortes de Ikis détails. Il ne s'en oo(U]>ait pas moins sur ses bâtiments, sa maison eivile, ses extraonlinaires de l)<)tu'ln' ; il croyait toujours appremlre quehjue ehose à eeux «pii en ces genre.s-là savaient le plus, et (pli de sa part recevaient en novices (U's leçons qu'ils savaient par co-ur il y avait lon^emj)S. C«'s ]>erte8 de temps, (pli jtaraissaient au roi avec tout le mérite d'une application continuelle, éUiient le triomphe de ses ministres, (pii, avec un |h'u d'art et d'expérience à le tourner, fais;iient venir comme de lui ce (pi'ils voulaient eux-mêmes, et eonduisiiient le grand selon leurs vues, et trop souvent selon leur intérêt, tiindis (pi'ils s'applaudissaient de le voir se noyer dans ces détails.

La vanité et l'orgueil, (pii vont toujours croissant, i^u'on nourris.sait et (pi'on augmenUiit en lui .s:uis cesse, sans même (pi'il s'en aperyût, et jus(pie dans les chaires par les prédicaU'urs en sa jirésence, devinrent la Ixuse de l'exalUition de ses ministres parnlessus toute autre grandeur. Il se I>ersuadait par leur adresse (pie leur grandeur n'était que sa grandeur propre, (jui, au comble eu lui, ne se (louvait plus mesurer, Uuidis cpi'en eux elle augmentait la leur d'une manière sensible, puisqu'ils n'ét;iient rien par euxmêmes, et utile en rendant plus res)>ectables les org:uies de ses commandements, (pii les fai.saient mieux obéir.

On a vu I^>uiH XIV gnind, riche, con(piérant, arbitrt» de l'EuroiM», redouté, admiré tiuit (pi'ont duré les ministres et les capitaines qui ont véritablement mérité ce nom. À

ihi dur (le Saint-Simon. 205

loui- fin. la in:u'hin,> a roule'' i^nA^^xxv temps encore, .rimpul- «iou et sur h-ur compte. Mais tôt après le tuf s'est montré, les fautes, les erreurs se sout multipliées, la décadence est arrivée à grands pas, sans toutefois ouvrir les yeux à ce maître desi)otique si jaloux de tout faire et de tout diriger par lui-même, et qui semblait se dédommager des mépris du dehors par le tremblement que sa terreur redoublait au dedans. Prince heureux s'il en fut jamais en figure unique, en force corporelle, en santé égale et ferme, et presque jamais interrompue, en siècle si fécond et si libéral pour lui en tous genres qu'il a pu en ce sens être comparé au siècle d'Auguste; en sujets adorateurs prodiguant leurs biens, leur sang, leurs talents, la plupart jusqu'à leur réputation, quelques-uns môme leur lionneur, et beaucoup trop leur conscience et leur religion pour le servir, souvent même seulement pour lui plaire. Heureux surtout en famille s'il n'en avait eu que de légitime ; en mère contente des respects et d'un certain crédit ; en frère dont la vie anéantie par de déplorables goûts, et d'ailleurs futile par elle-même, se noyait dans la bagatelle, se contentait d'argent, se retenait par sa propre crainte, et par celle de ses favoris, et n'était guère moins bas courtisan que ceux qui voulaient faire leur fortune; une épouse vertueuse, amoureuse de lui, infatigablement patiente, devenue véritablement Française, d'ailleurs absolument incapable; un fils unique toute sa vie à la lisière, qui à cinquante ans ne savait encore que gémir sous le poids de la contrainte et du discrédit, qui. envin.nné et éclairé de toutes parts, n'osait que ce rpii lui était permis, et qui absorbé .lans la matière ne pouvait causer la plus légère inquiétude ; des

206 Mémoireê

I)etit»-fils dont l'âge, rexempl»* <lu \^re, les brassières dans lesfiuflU'S ils 6t;ii(>nt scellés, nissuraient contre les gnuuls talentji de l'ulné, contre la gran<leur tlu second qui de son trône reçut toujours la loi de son aïeul «lans une soumis- 8i«in i)arf:iit<», et contre les fougtu's de IVnfance du troisième qui ne tinrent rien de ce dont elles avaient inquiété ; un neveu qui, avec des ]X)intes de délKiuche, tnMnhhiit devant lui, en «jui son esprit, ses tiilcnts. ses velléités légères et les fous |>r()iM>.s de (juelqiirs délM)rdés (ju'il ranuussait, disparaissîiient au nioindr»' ni»»t, souvent au moindre regard. Descendant plus Ikus, des princes du sang de même trenijH», à commencer jtar le grand (.'<»ndé, devenu la frayeur et la ba-ssesse même, jusque «levant les ministn's, dejiuis son retour à la paix des Pyrénées; M. le l'rince son Hls, le plus vil et 1«' plus prostitué de tous les courtisans; M. le Duc avec un <'ourage plus élevé, mais fanmehe, férix-e, par cela même le plus hors de mesure de |x)Uvoir se faire cr.iindre, et avec ce canu'tère, aussi timide (jue pas un des siens, à l'égard du mi et du gouvenu»ment ; des deux princes de Conti si aimaldes. l'alné mort sitôt, l'autre avec tout son esprit, sa valeur, ses grAces, son savoir, le cri public en sa faveur jusqu'au milieu de la cour, mourant de jK'ur, et tle tout accablé sous la haine du roi, dont les «légoûts lui coûtèrent enfin la vie.

Les plus grands seigni'urs hissés et ruinés des longs troubles, et assujettis par néi'essité. Leurs successeurs séparés, désunis, livrés à l'ignonmce. au frivole, aux plaisirs, aux folles dé|>enses, et jM)ur ceux qui jHMis^uent le moins mal, à la f«)rtune, et dès lors i la servitude et à l'unique ambition de la cour. l>es |)arlcmeuts subjugués

du (lac de iSaint-tSinton. 207

à {'oups rtHloul)l(f's. api)auvris, j)eu à peu l'ancienne magistrature t'teinte avec la doctrine et la sc'vérit(5 des mœurs, farcis en la place d'enfants de gens d'affaires, de sots du bel air, ou d'ignorants pédants, avares, usuriers, aimant le sac, souvent vendeurs de la justice, et de quelques chefs glorieux jusqu'à l'insolence, d'ailleurs vides de tout. Nul corps ensemble, et par laps de temps, presque personne qui osât niênic à part soi avoir aucun dessein, Ix-aucoup moins s'en ouvrir à qui que ce soit. Enfin jus(pi'à la division des familles les plus proches parmi les cousid(^M-ables, l'entière méconnaissance des parents et des parentes, si ce n'est à porter les deuils les jdus ('•loignés, peu à jjcu tous les devoirs absorbés par un seul que la nécessité fit, qui fut de craindre et de tâcher à plaire. De là cette intérieure tranquillité jamais troublée que par la folie momentanée du chevalier de Kohan, frère du père de M. de Soubise, qui la paya incontinent de sa tête, et par ce mouvement des fanatiques des Cévennes qui inquiéta plus qu'il ne valut, et fut sans aucune suite, quoique arrivé en pleine et fâcheuse guerre contre toute l'Europe.

De là cette autorité sans bornes qui put tout ce qu'elle voulut, et qui trop souvent voulut tout ce qu'elle put, et qui ne trouva jamais la jilus légère résistance, si on excepte des apparences plutôt que des réalités sur des matières de Rome, et en dernier lieu sur la constitution. C'est là ce qui s'appelle vivre et régner. Il faut convenir en même temps qu'en glissant sur la conduite du cabinet et des armées, jamais prince ne posséda l'art de régner à un si haut point. L'ancienne cour de la reine sa mère, qui excellait à la savoir tenir, lui avait imprimé une politesse

20H Mémoire»

ilistiiiffiiét', une graviU- jusque dans l'air do galanterie, une dijpiit^', une majesté partout qu'il sut maintenir toute sa vie, et lors même que vers sa tin il alxindonna la cour à sea propres dif'hris.

Mais cette di^juité, il ne la voulait que |M>ur lui, et que jxir r.ipi)ort à lui ; et eelle-là même relative, il la 8a|>a presque toute j)our mieux achi'ver de ruiner toute autre, et de la niettn> peu à peu, comme il tit, à l'unisson, en retranchant tant (pi'il put toutes les cérémonies et les distinctions, dont il ne retint (pie l'ombre, et certaines trop manpiées |>our les détruire, en semant même dans celles-là des zizanies qui les rendaient en partie à charge et en jtartie ridicules. Cette conduite lui servit encore A séjwrer, à diviser, à affi'rmir la déiHMidancc en la multipliant par des occasions sans nombre, et très intéressantes, qui, sans cette adresse, seraient demeurées dans les règles, et sans prtxluire de disputes, et de recours à lui. Sa maxime encore n'éUiit que de les prévenir, hors des choses bien marquées, et de ne les point juger ; il s'en savait bien garder j)Our ne pas diminuer ces occasions (ju'il se croyait si utiles. Il en usait de même à cet égard pour les provinces : tout y devint sous lui litigieux et en usurjiations, et par là il en tira les mêmes avjintages.

l'eu à iM'u il rédiiisit tout le monde à servir et à grossir sa cotir. ceux-là mênu' dont il faisait le moins de cas. Qui était d'Age à servir n'osait différer d'entrer dans le service. Ce fut encore une autre atln's.se jxmr miner les seigneurs, et les accoutumer A l'égalité et à nmler i)éle-mêle avec tout le monde.

>'un-(iuu1<n><iit il était Hcnsildc A la ])ré«cnoe continuelle

du due de Saint-Simon. 209

de ce qu'il y avait de distingué, mais il l'était aussi aux étages inférieurs ; il regardait à droite et à gauche à son lever, ù son couelu'r, il ses repas, en ])assant dans les appartements, dans les jardins de Versailles, où seulement les courtisans avaient la liberté de le suivre ; il voyait et reniarcpuiit tout le monde, aucun ne lui échappait, juscju'à ceux ([ui n'espéraient pas même être vus. Il distinguait très bien en lui-même les absences de ceux qui étaient toujours à la cour, celles des passagers qui y venaient plus ou moins souvent, les causes générales ou particulières de ces absences ; il les combinait et ne perdait pas la plus légère occasion d'agir à leur égard en conséquence. C'était un démérite aux uns, et à tout ce qu'il y avait de distingué, de ne faire pas de la cour son séjour ordinaire, aux autres d'y venir rarement, et ime disgrâce sûre pour qui n'y venait jamais ou comme jamais. Quand il s'agissait de quelque chose pour eux : " Je ne le connais point," répondait-il fièrement. Sur ceux qui se présentaient rarement : '' C'est un homme que je ne vois jamais ; " et ces arrêts-là étaient irrévocables. C'était un autre crime de n'aller point à Fontainebleau, qu'il regardait comme Versailles, et pour certaines geng de ne demander pas pour Marly les uns toujours, les autres souvent, quoique sans dessein de les y mener ; mais si on était sur le pied d'y aller toujours, il fallait une excuse valaV)le pour s'en dispenser, hommes et femmes de même. Surtout il ne pouvait souffrir les gens qui se plaisaient à Paris. Il supportait assez aisément ceux qui aimaient leur campagne, encore y fallait-il être mesuré ou avoir pris ses précautions avant d'y aller passer un trmps un peu long.

210 Mémoireê

Cela no so bornait jcus aux jM-rsonnes on oharpo, ou fauHli^^os, ou hion traitée» ni il colles «juo leur âj^o ou leur roprosontatinu nianjuait i»lus <|uo los autres. Ij;i destination seule surtisait dans les j;eus lialiitu»''S i\ la eour. On a vu sur cela, en son lieu, l'attention (ju'eut le roi à un voyage que je fis à Rouen jniur un i>n)cès, tout jeune <jue jV'tais, • et à m'y fain' ^'oriro do sa jtart jnir l'ontohartrain iK)ur en savoir la r.iison.

Louis XIV sYtudiait avec grand soin à ôtro bien iiiformé de ce qui se passait partout, dans los lieux publies, dans les maisons llarti(•uli^ros. dans le oomnioroe du monde, dans le secret des familles et dos liaisons. Ia\s espions et les nij>porteurs étaient infinis. Il on avait d«' toute esi»èce : plusieurs (juo i^MU)raient «juo leurs délations alliussout jusqu'il lui ; d'autres (pii le .savaient ; (piolquo.s-uns qui lui écrivaient directement en faisant rendre leurs lettres jKir les voies qu'il leur avait proscrites, et ces lettre.s-là n'étaient vues f[Uo do lui, et toujour avant toute autre chose ; quelques autres enfin qui lui parlaient quelquefois .secrôt«'ment dans ses cabinets, par les derrières. Ces voies inconnues rompirent le cou à une infinité de gens de tous éUits, sans (pi'ils en aient jamais pu découvrir la cause, souvent très injustement, et le roi, une fois prévenu, ne revenait jamais, ou si rarement, (jue c'était presque sans exem|)le.

Il avait encore un défaut bien dangen»ux iK)ur les autres, et souvent |)our lui-méuu' par la privation de Uins sujets: c'est qu'encore qu'il eût la mémoire excellente et \to\xx reconnaltn* un homme du commun qu'il avait vu une fois au bout do vingt ans, et jNmr los choses <|u'il avait sucs, et qu'il ne confondait point, il n'était {wurtant jKiS {tossiblc

du (lue de Saint-Simon. 211

qu'il so souvînt ik' tout, ;iu nonihif inliui de ce qui chaque jcnir venait à sa connaissance. S'il lui était revenu quelciue chose (le (iuel(iu"un (pi'il eftt oublié de la sorte, il lui restait inij)rinu'' i^u'il y avait (quelque chose contre lui, et c'en était assez pour l'exclure. Il ne cédait point aux représentations d'un ministre, d'un général, de son confesseur même, suivant l'espèce de chose ou de gens dont il s'agissait. Il répondait (pi'il ne savait plus ce qui^lui en était revenu, mais qu'il était plus sûr d'en prendre un autre dont il ne lui fût rien revenu du tout.

Ce fut à sa curiosité cpie les dangereuses fonctions du lieutenant de police furent redevables de leur établissement ; elles allèrent depuis toujours croissant. Ces officiers ont tous été sous lui plus craints, jdus ménagés, aussi considérés que les ministres, jusque par les ministres mêmes, et il n'y avait personne en France, sans excepter les princes du sang, qui n'eût intérêt de les ménager, et que ne le fît. Outre les rapports sérieux qui lui revenaient jiar eux, il se divertissait d'en apprendre toutes les galanteries et toutes les sottises de Paris. Pontchartrain, qui avait Paris et la cour dans son département, lui faisait tellement sa cour par cette voie indigne, dont son père était outré, «pi'elle le soutint souvent auprès du roi, et de l'aveu du roi même, contre de rudes atteintes auxquelles sans cela il aurait succombé, et on l'a su plus d'une fois par madame de Maintenon, par matlame la duchesse de I^ourgogne, jiar M. le comte de Toulouse et par les valets intérieurs.

Mais la \A\\s cruelle de toutes les voies par laquelle le roi fût instruit, bien des années avant ([u'on s'en fût aperçu, et par laquelle l'ignorance et rimprudence de beaucoup dq

212 Mémoiren

gFiis l'ontimu^rt'ut toujours fiicore tle rinstruirc. fut colle do l'ouvorturo dos lottros. CVst oe qtii doniui tant de crédit aux Pajot ot aux Roullior. <|ui on avaiout la foruio. (Hi'on no put jamais lour ôtor. ni la lour fain' ^uèro auffuiontor par ootto raison si lonj^tonips inoonnuo, ot qui s'y enrioliiront si ént)rménjont tous, aux dépens du public et du roi môme.

On ne saurait pom])rondre la promptitude et la doxt^rit^ de cotte exécution. Le roi voyait l'extrait do toutes les lettres où il y avait dos articles <pu' les chefs de la poste, j)uis lo ministre (jui la ijouvcrnait, jujjeaiont devoir aller jusqti'à lui, et les lettres entières quand elles on valaient la peine par lour tissu ou par la considération do c«'ux qui étaient en commono. Tar W les j^ons principaux d«' la poste, maîtres et «itiiiiiiis. luifut on ét^it ih* supjKJSor tout ce qu'il leur plut, et A ipii il It-ur jilut; et comme \yo\\ de chose perdait sans rossourco, ils n'avaient pa.s l)esoin de forpor ni do suivre une intrij^ue. l'n mot de mépris sur le roi ou stir le gouvernement, une raillerie, on un mot un article de lettre si)éoioux et détaché, noyait san.s re.ssourre, sans j>«^rquisitif)n aucune, et ce moyen était continuoUomont entre leurs mains. Aussi à vrai et à fa>ix est-il in<'rovahlo combien de gens de toutes les sortes en furent plus ou moins jK'rdus. Le secret était imjH'nétrable, et jamais rien ne coftta moins au roi rpio de se Uiire profondément, et de dissimuler de même.

Ce dernier tJilent. il le iM>u.s.sa .souvent ju.squ'à la fau.sset^; mais avec cela jamais de mon.songe, et il se pitpiait de tenir parole. Aussi ne la donnait-il presque jam.iis. Tour l'" -••T't d'autnii, il le ganlait an^isi pliL'ieijsem.nt

(ht ihw (h Saint-Simon. 213

que le sien. Il ^'t.iit même flatté de certaines confessions et de certaines confidences ; et il n'y avait maîtresses, ministres, ni favori (|ui ])ût y dcmner atteinte, quand le secret les aurait même regardés.

Jamais personne ne donna de meilleure grâce, et n'augmenta tant par là le prix de ses bienfaits. Jamais personne ne vendit mieux ses paroles, son sourire mêiue, jus(iu'à ses regards. Il rendit tout précieux par le choix et la majesté, à quoi la rareté et la brièveté de ses paroles ajoutaient beaucoup. S'il les adressait à quelqu'un, ou de question, ou de choses indifférentes, toute l'assistance le regardait ; c'était une distinction dont on s'entretenait et qui rendait toujours une sorte de considération. Il en était de même de toutes les attentions, des distinctions et des préférences, qu'il donnait dans leurs proportions. Jamais il ne lui échappa de dire rien de désobligeant à personne; et s'il avait à reprendre, à réprimander ou à corriger, ce qui était fort rare, c'était toujours avec un air plus ou moins de bonté, presque jamais avec sécheresse, jamais avec colère, si on excepte l'unique aventure de Courtenvaux,' qui a été racontée en son lieii, quoiqu'il ne fût ])as exempt de colère ; quelquefois avec un air de sévérité.

Jamais homme si naturellement poli, ni d'une politesse si fort mesurée, si fort par degrés, ni qui distinguât mieux l'âge, le mérite, le rang, et dans ses réponses quand elles passaient le " Je verrai," et dans ses manières. Ces étages divers se marquaient exactement dans sa manière de saluer

' Courtenvaox, fils aine de M. de LouYois, avait par maladresse rendu évident l'espionnage du roi, qui surveillait les démarches des courtisans.

et (le recevoir les r<^vérence8, lorsqu'on jxirtait ou qu'on arrivait. Il éUtit atlmir.ible à recevoir différemment lea saints à la tête des lignes à l'armée et aux revues. Mais surtout )M)ur les femmes rien n'était pareil. Jamais il n'a p;vssé (levant le moindre (•i»iff(i sans soulever son ehapeau, je dis aux femmes de (•liaml)re, et (ju'il connaissait f)Our telles, comme cela arrivait souvent à Marly. Aux dames, il ôtait son chapeau tout à fait, mais de plus ou moins loin ; aux gens titrés à demi, et le tenait en l'air ou à son oreille quelques instants plus ou moins manques. Aux seigneurs, mais t|ui l'étaient, il se contentait de mettre la main au chapeau. Il l'ôtait comme aux dames pour les jjrinces du sang. »S'il al^ordait des dames, il ne se couvrait (lu'aj)rès les avoir quittées. Tout cela n'était que dehors, car dans la maison il n'était jamais couvert. Ses révérences, i)lus ou moins marquées, mais toujours légères, avaient une grâce et une majesté incomparables, ju8(ju'à sa manière de se soulever à demi à son soui)er |X)ur chaque dame assi.se ' (jui arrivait, non jx)ur aucune autre, ni jKtur les princes du sang; mais sur les tins cela le fatigiuiit, quoi- (pi'il ne l'ait jamais cessé, et les dames a.s.si.ses évitaient d'entrer à son .souper «piand il était commencé. C'était encore avec la même distinction ([u'il rcce\"nit le service de Monsieur, de M. le duc d'Orléans, des princes du .sang; à CCS derniers, il ne faisait (pie manpier, à Mon.seigneur de même, et à mcsscigneurs ses tîls par familiarité; des grands officiers, avec un air lionté et d'attention.

Si on lui faisait attendre quelque chose à son habiller,

I Dame Mkito, <liimc do haut raiiK. qui arait droit à un iiôfre à la cour.

(/// (liii- (Je Saint-Simon. 215

c'était toujours avec ]xiti(MUH'. Exact aux licurcs qu'il donnait pour toute sa journtV, il avait une précision nette et courte dans ses ordres. Si dans les vilains temps d'hiver qu'il ne pouvait aller dehors, il arrivait qu'il i)assât chez madame de Maintenon un quart d'heure plus tôt (ju'il n'en avait donné l'ordre, ce (]ui ne se présentait guère, et que le capitaine des gardes en quartier ne s'y trouvât pas, il ne manquait point de lui dire après que c'était sa faute à lui d'avoir prévenu l'heure, non celle du capitaine des gardes de l'avoir manquée. Aussi, avec cette règle, qui ne manquait jamais, était-il servi avec la dernière exactitude, et elle était d'une commodité infinie pour les courtisans. Il traitait bien ses valets, surtout les intérieurs. C'était parmi eux qu'il se sentait le plus à son aise, et qu'il se communiquait le plus familièrement, surtout aux ])rincipaux. Leur amitié et leur aversion a souvent eu de grands effets. Ils étaient sans cesse à portée de rendre de bons et de mauvais offices : aussi faisaient-ils souvenir <le ces puissants affranchis des empereurs romains, à ([ui le sénat et les grands de l'empire faisaient leur cour en ployant sous eux avec bassesse. Ceux-ci, dans tout ce règne, ne furent ni moins comptés ni moins courtisés. Les ministres même les plus puissants les ménageaient oiivertement ; et les princes du sang, juscpi'aux bâtards, sans jiarler de tout ce qui est inférieur, en usaient de mênu\ Les charges des ])remiers gentilshommes i\v la cliainhrc furent plus qu'obscurcies par les premiers valets de chaiiilire. et les grandes charges ne se soutinrent que selon que les valets de leur dépendance ou les petits officiers très subalternes approchaient nécessairement plus ou moins du roi. L'in-

216 Mémoires

solence aussi était grande «lans la plupart d'eux, et telle (ju'il fallait savoir l'éviter, ou la 8upi)orter avec patience.

Le roi les soutenait tt)us, et il ra«'«>nt;iit (luelcjuefois avec complaisant f (ju'ayant dans sa jeunesse envttyé. |M>ur je ne sais quoi, une lettre au duc de MontWazou, gouverneur de Piiris, <[ui était en une de ses maisons de cam|>agne près «le cette ville, par un de ses valets de pied, il y arriva comme M. de Mcjntbazon allait se mettre à table, (ju'il avait forcé ce valet de pied de s'y mettre avec lui, et l'avait conduit, lorsqu'il le renvoya, jusque dans la cour, parce cpi'il était vi'uu de la part du roi.

Il aimait fort l'air et les exercices, tant (ju'il en put faire. Il avait excellé A la danst-, au mail, :\ la paume. 11 était encore atlniirabl»' à cln-val à son âge. 11 aimait s\ voir faire toutes ces choses avec grâce et julrcsse. S'en bien ou nuil acquitter devant lui était mérite ou démérite. Il ilisait (jue de ces choses qui n'étaient point nécessaires, il ne s'en fallait p;u> mêler, si on ne les faisait p;us bien. 11 ainuiit fort à tirer, et il n'y avait point de si bon tireur que lui. ni avec tant de grâces.

Louis XIV ne fut regretté (jue de ses valets intérieurs, de peu d'autres gens, et des chefs de l'affaire de la i-onstitution. Son successeur n'en éUiit pas en âge. Miulamo n'avait plus jK)ur lui (jue de la crainte et de la bien.séance. Mathime la duchesse de Herry ne l'aimait i»as, et compUiit aller régner. M. le duc d'iMléans n'éUiit j)jus payé |>our le pleurer, et ceux (jui l'étaient n'en tirent \vx& leur charge. Matlame de Maintenon étiiit excé«lée du roi depuis la jMTte de la Dauphine; elle ne savait i]u'en fairt> ni à «pioi l'amuser; sa contrainte en était triplée, parce qu'il était

du iluc de Saint-Simon. 217

beaucoup plus chez elle, ou en parties avec elle. Sa santé, ses affaires, les manèges, qui avaient fait tout taire, ou pour parler plus exactement, qui avaient tout arraché pour le duc du Maine, avaient fait essuyer continuellement d'étranges humeurs, et souvent des sorties à madame de Maintenon. Elle était venue à bout de ce qu'elle avait voulu ; ainsi, quoi qu'elle perdît en i)erdant le roi, elle se sentit délivrée, et ne fut capable que de ce sentiment. L'ennui et le vide dans la suite rappelèrent les regrets ; mais comme elle n'influa {)lus sur rien de sa retraite, il n'est pas temps de parler d'elle, ni des occupations qu'elle s'y fit.

On a vu jusqu'à quelle joie, à qiielle barbare indécence le prochain point de vue de la toute-puissance jeta le duc du Maine. La tranquillité glacée de son frère ne s'en haussa ni baissa. Madame la Duchesse, affranchie de tous les siens, n'avait plus besoin de l'appui du roi, elle n'eu sentait que la crainte et la contrainte, elle ne pouvait souffrir madame de Maintenon, elle ne pouvait douter de la partialité du roi pour le duc du Maine dans leur procès de la succession de M. le Prince, on lui reprochait depuis toute sa vie qu'elle n'avait j)oint de cœur, mais seulement un gésier; elle se trouva donc fort à son aise et en liberté, et n'en fit pas grandes façons.

Madame la duchesse d'Orléans me surprit. Je m'étais attendu à de la douleur ; je n'aperçus que quelques larmes qui, sur tous sujets, lui coulaient très-aisément des yeux, et qui furent bientôt taries. Son lit, qu'elle aimait fort, suppléa à tout pendant quelques jours, avec la façon de l'obscurité qu'elle ne haïssait pas. ^lais bientôt les rideaux

'218 Mémoire»

des fenêtres se rouvrirent, et il n'y parut plus qu'en rapl)elant de fois à autre (juchiue bienséance.

Pour les princes du sanj;, c'étîiient des enfants.

Ija (hu'liesse de Ventadour et le maréchal de Villeroy donnèrent un peu la conié«lie; pas im autre n'en prit la même {M'ine. Mais quelcpies vieux et plats courtisans, comme Danj^eau, Cavoye, et un très petit nombre d'autres qui se voyaient hors de timte mesure, quoiipie toml)és d'une fort commune situation, regrettèrent de n'avoir jdus à se cuider' parmi les sots, les ignorants, les étrangers, dans les raisonnements et l'amusement journalier d'une cour (jui s'éteignait avec le roi.

Tout ce qui la composait était de deux sortes : les uns, en esi)érance de figurer, de se mêler, de s'introtluin*, étaient ravis de voir finir un règne sous lequel il n'y avait rien jKiur eux à attendre; les autres, fatigués d'un joug i>esant, t(»uj<»urs accablant, et celui des ministres bien plus que du roi, étai«'nt charmés de se trouver au large; tous, en général, d'être délivrés d'une gêne continuelle, et amoureux des nouveautés.

Paris, las d'une dépendance (pii avait tout assujetti, respira dans resjxùr de quelque lil)erté, et dans la jnie de voir finir l'autorité de tîint de gens qui en abu-naient. I>es provinies. au déses|M)ir de leur ruine et de leur anéantissement, respirèrent et tressaillirent de joie ; et les p;irlements de toute espèce de judicature, ané.intie i>ar les édits et par les évocations, se flattèrent. b'S premiers d»- figurer, les autres de se trouver affranchis. Le jK-uple, ruiné.

' Caider, vieux tenue, pour " croire.

liit dur de Saiyit-Simon. 219

accablé, désespéiv, rendit grâces :\ Dieu, avec un «'■clat scandaleux, d'une délivrance dont ses plus ardents désirs ne doutaient })lus.

Les étrangers, ravis, après un s', long cours d'iuiuées, d'être enfin défaits d'un monarque (|ui leur avait si longuement imposé la loi, et qui leur avait écha])pé par une es})èce de miracle au moment qu'ils comptaient le plus de l'avoir enfin subjugué, se continrent avec plus de bienséance que les Français. Les merveilles des trois premiers quarts de ce règne de plus de soixante-dix ans, et la personnelle niagnanimité de ce roi jusqu'alors si heureux, et si abandonné après de la fortune pendant le dernier quart de son règne, les avaient justement éblouis. Ils se firent un honneiir de lui rendre après sa mort ce qu'ils lui avaient constamment refusé pendant sa vie. Nulle cour étrangère n'exulta, toutes se piquèrent de louer et d'honorer sa mémoii'e.

Page 1