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Petit journal publié pendant la Kermesse — Imp

Léger Brousseau.

Kermesse consentiront à me lire jusqu'au bout. Frontenac, le Frontenac de bronze que la province de Québec a placé dans une niche avec un canon. . .

— Eh bien ?

— Eh bien, il est descendu de la façade du Palais Législatif, et il est allé à la Kermesse 1 ! ! !

Il en parlait depuis la veille à Lord Elgin, qui a fini par le suivre.

— Bruce, lui dit-il, tu dois connaître encore pas mal de monde à Québec : cela va t'amuser ; mais tu ne pourras pas passer incognito. Quant à moi, c'est bien différent : on a publié un portrait d'évêque comme étant mon portrait, et, grâce à cette heureuse méprise, personne ne me reconnaîtra. Je veux voir ces Anglaises qui habitent maintenant ma capitale d'il y a deux siècles.

— Ces Anglaises ! Détrompez-vous : presque tout le monde parle le français ici ... Tiens ! voilà Baptiste.

— Baptiste ! Baptiste ! cria Frontenac.

— Qu'y a-t-il, Monsieur ?

1. Vente de charité organisée en faveur de l'Hôtel- Dieu du Sacré-Coeur, à Québec.

Apporte-moi une échelle. Je vais en ville

ce soir.

— C'est correct, Monsieur.

Hum ! dit Elgin à voir basse, cela, au contraire, me semble assez peu correct.

— Viens-tu avec moi, Bruce ?

— Vous n'avez qu'à vous laisser glisser, Milord, dit Baptiste.

— Allons, dépêche-toi, mon ami.

Je vous suis, dit Lord Elgin en sautant à

'terre.

Les deux anciens gouverneurs se regardèrent en face et se donnèrent une poignée de mains ; puis ils descendirent vers la Grande-Allée. En arrivant vis-à-vis de la porte Saint-Louis, Erontenac étendit le bras vers la haute-ville et murmura entre ses dents: — Ce mécréant de Ramezay, qui s'en va capituler lorsque Lévis était à la veille d'arriver ; au moment où les Anglais allaient être pris entre deux feux; malgré Vaudreuil, malgré Joannès, malgré la Rochebeaucour, malgré le bon sens 1 Non, ce n'était pas un Français, celui-là; c'était un Ecossais. . .

— Buade, Buade, ne dites pas de mal des Ecossais : ils se sont montrés plus d'une fois vos amis.

— Toi, du moins, tu Pas été, mon brave. Il me prend souvent envie de me pencher pour te voir signer ton bill d'indemnité, en dépit des criailleries des Haut-Canadiens et des faiseurs d'omelettes de Montréal.

On était arrivé à la porte du pavillon où tout le monde élégant de la ville se donne rendezvous chaque soir, et où se tient cette brillante réunion désignée par un nom étranger : ducasse très peu française, bazar très peu algérien, kermesse très peu néerlandaise. Frontenac avait l'air cassant des anciens jours, et il fronça son gros sourcil de cuivre d'une façon terrible lorsque le gardien lui demanda de payer son entrée : cinq sous.

— Prends mon chapeau et tais-toi, dit-il.

Le gardien n'avait jamais vu de chapeau de cette espèce : il le trouva pesant. Il ne demanda pas à Elgin de payer son entrée : le bon gouverneur avait si grand air et un si doux sourire ! . . .

Les deux héros, en entrant dans la salle, furent éblouis par la lumière électrique.

— Je ne m'accoutume pas à cette machinelà, dit Frontenac. Puis il y a bien longtemps que je n'ai vu de dames d'aussi près, et cela miroite à mes yeux comme des lucioles ... — O ! la Divine, la Divine ! Ton portrait est à Versailles, où personne ne te reconnaît dans ton accoutrement de Minerve. Moi, du moins, on garde ma mémoire et l'on m'appelle par mon nom ... Le pauvre château Saint-Louis et le rocher de Québec te faisaient peur ; mais ici tu eusses été la Reine ! . . . La femme de Champlain, la femme de D'Ailleboust et celle de Denonville n'ont pas eu tes répugnances, et leurs noms sont entourés de vénération et de gloire. . . . Une Minerve, une femme à la mode, quand on s'appelait la comtesse de Frontenac ' quand son mari portait la terreur chez les îroquois, mettait en fuite les flottes ennemies, commandait en maître dans un pays dix fois grand comme la France ! . . .

— Prendrez-vous quelque chose ? dit gracieusement au héros une jeune fille de la table des rafraîchissements.

— Je prendrai des drapeaux à l'ennemi, dit le vieux guerrier d'une voix tonnante, et j'irai les suspendre moi-même à la voûte de la cathédrale.

Puis, baissant le ton :

— Merci, belle demoiselle.

La belle demoiselle était pâle comme une morte et tremblait de tous ses membres. L'homme de cuivre essaya de sourire :

— Pardon, ajouta-t-il, mais je deviens très maussade depuis que l'on m'a placé dan3 cette niche. Voici du papier timbré que vous changerez facilement en vous adressant à votre grand collectionneur Cyrille Tessier. Cela vaut cinquante livres. Prenez pour moi un billet dans la Tombola et tâchez de me gagner un passage en Europe. Je ne serais pas fâché d'aller dire leur fait à ces gredins qui ont tout bouleversé dans Paris et chassé de leurs couvents mes bons amis les Franciscains. Puis je voudrais aller à Versailles évoquer l'ombre de Louis-le-Grand et ... et voir le portrait de la Divine ! . . .

Elgin avait quitté son compagnon et causait discrètement avec une dame dont la figure sympathique et la blanche chevelure l'avaient frappé tout d'abord.

— Je crois vous reconnaître, madame, dit

le noble lord. N'êtes-vous pas parente de monsieur K. . . , un des habitués de mon beau château de Spencer Wood 1, il y a une quarantaine d'années ?

— Oui, Excellence, répondit madame B . . . avec sa grâce souriante ordinaire.

— Vous êtes, je crois, la seule personne que je connaisse ici ce soir. Vous étiez bien jeune lorsque j'habitais Québec et que j'allais, chaque semaine, faire visite à mes vieilles amies de la rue Saint-Louis, mademoiselle Baby et mademoiselle de LaNaudière. Est-on content de Lord Stanley ici ?

— Je crois que oui. Comme vous, il refuse son appui aux fanatiques, et il se montre en cela un serviteur dévoué de la Couronne d'Angleterre. Lady Stanley est aussi une femme charmante et d'une rare distinction.

Est-ce que vous vous plaisez dans votre niche ?

— Oui et non. J'y vois des choses qui affligent et des choses qui consolent. Autant que possible, j'ouvre les yeux à ce qui est beau et je les ferme à ce qui est ridicule.

1. Ce château a été détruit par un incendie le 28 février 1860 et remplacé par le château actuel.

— Oh ! alors vous devez . . .

Le gouverneur sourit avec bonté.

— Si Hébert m'avait donné un chapeau comme à Frontenac, continua-t-il, j'aurais mieux aimé cela. J'ai bien souffert du froid l'hiver dernier. Pas autant cependant que Madame Micmac, ma voisine. A propos, vous n'auriez pas une couverture à me céder pour le petit sauvage du Groupe Indien ? Cet enfant-là fait vraiment pitié . . .

Qui sont ces ecclésiastiques ?

— Monseigneur Benjamin Paquet et monsieur Roussel, du séminaire de Québec.

— ... Oui, je les reconnais maintenant; ce sont les deux premiers gradués de l'Université Laval, et c'est moi-même qui leur ai donné leurs diplômes de bachelier es arts, dans la grande cérémonie de l'inauguration de l'Université, le 21 septembre 1854, en présence de mes ministres, de tous les évêques catholiques du Canada, des officiers de la garnison et d'un immense auditoire. J'avais à mes côtés Monseigneur Turgeon, le recteur Casault, et Monseigneur de Charbonnel, qui venait de prononcer un discours admirable.

— Vous aussi, Milord, vous avez fait, ce jour-là, un discours dont on a beaucoup parlé.

Tout le monde était charmé de vous entendre vous exprimer dans un français si pur et avec une si merveilleuse facilité.

Un groupe d'hommes se tenait à quelque distance. On entourait Frontenac, que l'on avait reconnu à son costume, et on le questionnait sur Louis XIV, Colbert, Talon, Duchesneau, Champigny, Phips et les Canadiens de la fin du dixseptième siècle.

A ce moment, le canon de neuf heures et demie fît entendre sa voix formidable de la redoute du Cap Diamant.

— Mon canon qui part tout seul ! fit en riant Frontenac ; il serait temps de retourner à nos places.

— Déjà partir ! fit un jeune journaliste, futur membre de la Société Royale, chargé, en attendant, du département des écrasés dans un journal du matin : laissez-nous au moins un souvenir de votre visite.

— Un souvenir ? Je le veux bien ; je vais vous donner un consr\l :

Honorez la simplicité et la frugalité.

Il y a trop de luxe, en ce pays et l'on festoyé oeaucoup trop à Québec.

La frugalité est la vertu des races fortes. Imitez vos pères des temps héroïques du Canada. Restez simples, sobres, religieux; vou? êtes déjà un peuple, vous deviendrez une nation.

— En politique ? ... fit le journaliste.

— En politique, défiez-vous des Basîonnais. Restez fidèles à l'Angleterre, puisque vous lui devez allégeance. Respectez les droits des autres ; mais exigez qu'on respecte les vôtres. Làdessus, pas de faiblesse ! Souvenez-vous que le drapeau tenu d'une main ferme est le seul qui soit respecté.

Le vétéran s'était redressé ; ses traits respiraient une majesté incomparable, tempérée par un regard presque paternel.

— Allons, maintenant, dit-il, en prenant le bras d'Elgin. Puis, s'adressant au gardien :

— Rends-moi mon chapeau et prends cette médaille appelée Kebeca liber ata : le juge Baby t'en donnera dix louis.

i lie heure plus tard, Elgin, debout à son poste ordinaire, repassait dans son esprit les inci-

dents de la soirée, et des larmes coulaient sur ses joues de bronze pendant qu'il redisait ce passage de son discours de l'inauguration de l'Université Laval :

" Lorsque, la nuit, un voile brumeux couvre le firmament et dérobe les étoiles aux regards des humains, ne croyez pas que ces astres aient éteint leurs flambeaux. Attendez, et bientôt la brise dissipera les nuages, et les étoiles radieuses brilleront dans l'azur d'un nouvel et plus vif éclat ;

" Lorsque, l'âme oppressée, le cœur troublé par les passions, vous ne voyez plus les sublimes clartés de la foi, attendez dans la prière et ne vous laissez pas envahir par le doute: bientôt un souffle divin viendra dissiper les ténèbres, et les vérités éternelles apparaîtront à votre esprit plus lumineuses et plus évidentes que jamais * ! "

— Oui, c'est bien vrai, murmurait-il encore, je porte un cœur français dans une poitrine écossaise 2 . . . J'aurais voulu mourir à Québec.

1. Ce discours de Lord Elgin n'a jamais été publié; mais il m'a, dans le temps, si fortement impressionné que je puis donner le fragment qui précède comme absolument authentique.

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