FORMULETTES ET BLASON POPULAIRE
Extraits
J'ai eu l'occasion de parler ailleurs de ces clichés de la conversation que l'on appelle " formulettes ". Il y a les formulettes parlées et les formulettes écrites. Aux premières pages des livres de classe, les petits écoliers écrivaient assez souvent, autrefois :
Si, tenté du démon, Tu dérobes ce livre, Apprends que tout fripon Est indigne de vivre.
J'ai lu, sur la première page blanche d'un dictionnaire latin appartenant à un élève du collège de Nicolet, la curieuse formulette que voici :
Hic liber,
Pour de l'argent,
Emptus fuit
Chez un marchand.
Si quis illum,
Par aventure,
Inveniet
Sur son chemin,
Reddat mihi
La couverture,
Quœ facta est
De peau de chien.
A la Rivière-du-Loup (Louiseville), les enfants de l'école du village écrivaient autrefois sur leurs livres :
Ce livre est à moi comme la France est au Roi.
Cette formulette est bien ancienne, évidemment, et aussi bien suggestive, pour employer une expression toute moderne. On y trouve une évocation du passé qui n'est pas sans saveur.
Un de mes correspondants de Paris me de-
mande de lui faire connaître le " blason populaire " canadien, c'est-à-dire les sobriquets ou noms dérisoires donnés aux habitants de certaines localités.
Les habitants de Montréal et de Québec, deux villes rivales, me dit-il, doivent s'être donné de ces noms-là.
Les Québecquois et les Montréalais n'ont pas encore eu l'idée de se traiter de cette féroce manière. Tout au plus nous permettons-nous, nous autres Québecquois, de plaisanter sur le peu de profondeur du port de Montréal. Nos amis de la " ville rivale " prennent cela gaîment, comme des gens sûrs de leur supériorité sur les points qui leur paraissent essentiels.
Les sobriquets collectifs ne sont cependant pas ignorés parmi nous. On connaît l'appellation de Bas de Soie appliquée aux Irlandais, et celle de Blue Noses appliquée aux habitants de la Nouvelle-Ecosse.
J'ai fait autrefois une cueillette de termes de blason populaire canadiens que j'ai envoyés à un aimable correspondant d'outrc-mer, M. Paul Sébillot. Il a publié cela dans un très curieux ouvrage (Blason populaire .de la France, par H. Gaidoz et Paul Sébillot, Paris, 1884), rédigé avec un soin et une probité litté-
raire admirables. Les Jarrets noirs de la Beauce, les Beignets de Sainte-Rose, les Chouayens ou Canons de Lorette, les Sorciers de l'île d'Orléans, y figurent avec indications de provenance et notes explicatives détaillées.
Dans le comté de Charlevoix, les habitants des principales paroisses ont leur blason : les Dindes de la Malbaie, les Moutons des Eboulements, les Loups de la Baie St-Paul, les Têtes (V Anguilles de la Petite-Rivière, les Marsouins de Vue aux Coudres.
On disait autrefois, et l'on dit peut-être encore aujourd'hui, dans le comté de Bellechasse: les Quêteux de St-Gervais. C'est un blason qui jure avec l'aisance générale des habitants de la localité; mais une fois blasonné par le populaire, on est affublé pour longtemps, sinon pour toujours.
Les formulettes canadiennes sont très nombreuses :
« — C'est aujourd'hui la Saint-Lambert, Qui quitte sa place la perd; — C'est aujourd'hui la Saint-Laurent, <<>ui quitte sa place la reprend ..."
« __ Petit couteau d'or et d'argent, ta mère t'appelle au bout du champ, etc. ; — Colimaçon borgne, montre-moi tes cornes, etc . . . ' sont connues de tous les habitants de nos campagne-, de même qu'une foule de devinettes et de proverbes.
Citons quelques-uns de ces verbiages d'enfants, de ces petits riens qui se répètent de génération en génération, et qui, presque tous, nous viennent de France :
- Monte échelle ! — monte-là ! — monte échelle ! — monte-là ! — p'tit trou, cassecou. — Qu'est-ce qui'y a dedans? — D'I'or et .d'I'argent — Qui est-ce qui l'a mis ? — Père et mère — Qui est-ce qui l'ôtera ? - - Frère et sœur. — Tourne, tourne, tourne mon petit baril : celui qui rira le premier aura un petit soufflet !
— Il est midi — Qui c'qui l'a dit ? — C'est la souris — Où est-elle ? — Dans la chapelle - Que f ait-elle ?-- De la dentelle — Pour qui? . — Pour ces demoiselles — Combien la vendelle ? ■ — Trois quarts de sel.
Il existe une jolie variante française de la formulette qui précède:
Quelle heure est-il ? — Il est midi — Qui l'a dit ? — C'est la souris — Où est-elle ? — A la
chapelle — Que fait-elle ? — De la dentelle — - Pour ([ui ? — -Pour Lili — Belle dame de Paris - Prêtez-moi vos souliers gris — Pour aller au paradis — Le paradis est si joli — On y voit petits oiseaux — On y mange de la galette — Au petit feu — Au grand feu — C'est pour éclairer le bon Dieu