CHANTS HURONS ET " CHICHIGOUANES
Les chants des Hurons de Lorette, près Québec, ont subi, d'une manière générale, ]es influences tonales et rythmiques résultant de l'audition fréquente des chants européens. Quelques-uns cependant sont d'une originalité frappante, comme le chant de la " danse ronde " et le chant de la " danse de la découverte ", publiés par M. l'abbé Lionel Lindsay dans son savant ouvrage intitulé : " Notre-Dame de Lorette en la Nouvelle-France ".
Tous les chants profanes des Hurons doivent être accompagnés des chichigouanes ou des tambours.
Le chichigouane ordinaire est une corne de bœuf partiellement remplie d'osselets ou de petits cailloux, que l'on agite à intervalles régu-
liers et rapprochés, pour marquer les subdivisions des périodes rythmiques et les battements des pieds des danseurs. Chez les Iroquois, on se servait de courges (citrouilles ayant la forme de gourdes) pour remplacer les cornes de bisons. Le chichigouane est un instrument exclusivement rythmique. Les sauvages de la Nouvelle-France ne faisaient usage d'aucun instrument mélodique ou harmonique 1.
Le tambour jouait un grand rôle dans les pratiques superstitieuses des sauvages. La forme des tambours hurons était à peu près celle des tambours basques.
Les mélodies huronnes se chantent avec une foule de petites notes qui en font le charme, comme le disait le Père Marquette en parlant des chants des Illinois, mais qui échappent à toute notation.
Cela me rappelle un souvenir personnel assez lointain que l'on me permettra de consigner ici. C'était en 1859; j'arrivais de France et d'Italie, et je voulais faire une étude des tonalités en
1. Nos sauvages du Canada ont commencé, vers la première moitié du XIXe siècle, à se servir d'instruments de musique de forme européenne. Un missionnaire a entendu, en 184-4, les Otchipoués des îles Manitoulines jouer d'une sorte de flûte appelée par eux papigouam .
consultant les gosiers indigènes. Je me rendis à Lorette et j'y fus présenté à Madame Philippe. Vincent, femme du chef de ce nom, appelée aussi Oritc, ou la Tourte. Je fis connaître l'objet de ma visite, et Madame Vincent voulut bien me chanter à plusieurs reprises, avec une parfaite complaisance, la mélodie si originale OKiorioua ouarissaoué, avec accompagnement de ehichigouane. Lorsque je crus avoir noté cet air avec le rythme et les intervalles voulus, je le chantai à mon tour et je demandai à la chanteuse huronne si j'avais réussi à le bien saisir. Mon interlocutrice, qui ne savait pas déguiser la vérité, secoua la tête et me dit ce mot charmant : " Vous le chantez bien, mais vous ne le menez pas bien."
- Les appogiatures minuscules, les sonorités nasales, les heurts, les notes coulées avec inflexions du terroir, je n'avais rien noté ni rendu de tout cela. Je ne le menais pas bien: on ne pouvait mieux dire.
Les Hurons actuels de Lorette ne connaissent pas la signification des paroles qu'ils chantent sur leurs airs indigènes profanes. Leurs ancêtres comprenaient-ils eux-mêmes ces paroles ? Lescarbot déclare que les Souriquois d'il v a trois siècles ne comprenaient rien à ce qu'ils
chantaient dans leurs jongleries. Il dit aussi que le mot alléluia était souvent répété par ces sauvages infidèles dans les chants qui accompagnaient leurs " magies ", et il suppose que le démon leur suggérait ce mot afin de se faire louer dans les termes mêmes employés par les fidèles pour louer le Seigneur.
Nos Hurons de la Jeune-Lorette ignorent les pratiques superstitieuses des peaux-rouges d'autrefois. Kalm écrivait, en 1749, que ces Indiens de Lorette étaient presque entièrement franci-
3; et cependant, après un siècle et demi, en 1900, les habitants de la bourgade ont encore quelque chose du type et de l'allure de l'Indien d'autrefois.
A part les quatre chants donnés par l'abbé Lindsay, les Hurons de Lorette ne chantent plus guère dans leur idiome particulier que des messes, des hymnes, des motets adaptés au plainchant et un certain nombre de cantiques ajustés à des airs français. Les livres de chants sacrés des Hurons remontent à la période des martyrs: ce sont des traductions et dos compositions que Ton a attribuées au Père Chaumonot, au Père Ragueneau et au Père de Brébeuf lui-même.