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HOMME DE BON CONSEIL

Après la préface, si simple mais si bien faite, qu'on aura lue plus haut, et qui dit nettement le pourquoi de l'apparition de ces Pages Choisies tirées des œuvres du regretté «Ernest Gagnon, après surtout l'admirable notice biographique, qui suit la préface, et que la plume toujours alerte et sûre d'elle-même de M. Chapais a su écrire en des termes si éloquents et si visiblement émus, on se demandera comment sans doute le modeste signataire de cette seconde notice aura pu se résoudre à donner sa collaboration à une œuvre dont l'ensemble et la perfection le dépassent si sensiblement. Hélas ! Il est des honneurs périlleux auxquels on n'arrive pas à se soustraire.

Pour parler pertinemment et dignement d'Ernest Gagnon, il faut l'avoir fréquenté et apprécié comme, seuls, M. Chapais et quelques intimes ont pu le faire. " Il fallait avoir bien

connu mon père pour l'aimer comme il l'aimait ", nous écrivait Mlle Blanche Gagnon en parlant précisément de M. Chapais et de la notice qui précède, " et il fallait bien l'aimer pour le connaître comme il le connaissait. " Ajoutons en plus qu'il convenait aussi de tenir une plume comme M. Chapais sait tenir la sienne, pour dire si justement et si heureusement de l'artiste et de l'écrivain que fut Ernest Gagnon, de sa maîtrise, de son érudition, du charme de sa personne et de son style, ce qu'il a écrit dans cette notice qui restera l'une des belles pages de nos lettres canadiennes.

Nous n'avons connu, nous, M. Ernest Gagnon, que tard dans sa vie, et nous ne nous sentons nullement de taille à suivre, même de loin, son éloquent biographe. Toutefois, si nous avons connu assez tard M. Gagnon, nous l'avons profondément aimé. Il était si aimable, si charmant, surtout avec les jeunes, et nous lui devions, nous aussi, de si bons et de si utiles conseils ! Mais cela n'aurait pas suffi, assurément, pour nous enhardir jusqu'à nous risquer à écrire quelques lignes dans ce livre qui va, d'une façon si heureuse, nous semble-t-il, consacrer sa mémoire.

Disons-le d'un mot, qui nous servira au be-

soin d'excuse, nous n'avons pas pu ne pas céder à une douce insistance, qui nous honore hautement, et qui honore aussi cette vieille Revue canadienne, dont nous sommes depuis dix ans le secrétaire de rédaction, et dans laquelle Ernest Gagnon, de 1878 à 1915, a publié tant et de si belles et de si délicates choses. Si modeste qu'il soit, notre hommage lui était bien dû. D'autre part, on nous le demandait si aimablement, comment le refuser ? Nous avons compris d'ailleurs qu'on faisait appel à la Revue plutôt qu'à son secrétaire, et nous nous sommes tout simplement incliné devant un désir qui nous touchait au cœur de plus d'une façon.

Au lendemain de la mort d'Ernest Gagnon, nous écrivions, dans la Revue canadienne précisément (octobre 1915) : "Nous tenons à déposer sur sa tombe à peine fermée l'hommage de notre profond respect et de nos sincères regrets. Ce beau vieillard a été toute sa vie un parfait gentilhomme. Musicien et homme de lettres, digne de prendre rang dans les sociétés d'artistes et de savants du vieux monde, ayant connu, jeune, les grands écrivains et les grands artistes du Paris d'alors, et ayant gardé toujours les plus honorables relations, il était

resté canadien et ami du terroir mieux que personne. Aimable, condescendant, délicat, encourageant, il personnifiait, au milieu de notre temps, la distinction des gens d'autrefois. Il suffisait de le voir et de causer avec lui quelques instants pour l'aimer et ne l'oublier jamais." Le dernier article de M. Gagnon avait été pour notre Revue. (1) L'article était du 30 août (1915) et M. Gagnon est mort le 15 septembre suivant. C'est à son occasion que nous avions écrit ce qui précède. Tout cela fera comprendre au lecteur comment, malgré notre naturelle hésitation du premier moment, nous avons fini par nous résoudre à écrire ces quelques pages, même après M. Chapais, et dans un livre d'Ernest Gagnon — double compagnie que nous pouvions estimer, on en conviendra, des plus redoutables.

"Avons-nous besoin d'ajouter, écrit M. Chapais, en terminant sa notice biographique, que M. Gagnon était un chrétien admirable, un croyant humble et fidèle, qui a vécu inaltérablement sa foi durant toute sa longue et belle car-

1 . Le 'prétendu drapeau de Carillon. Cf : Revue canadienne, octobre 1915, page 304. Cet article se retrouve dans ce volume de Paqes choisies.

rière vouée au devoir et à la vertu." Il nous convient d'insister sur ce point, et c'est ce que nous voudrions faire en montrant aux jeunes surtout, que ces Pages choisies retiendront et charmeront, nous n'en doutons pas, comment, à cause de son patriotisme élevé et de son esprit de foi éclairé, dans sa vie et dans ses œuvres, dans sa manière d'entendre les choses de l'art et dans son culte pour la probité en toutes choses, Ernest Gagnon fut, au premier chef, par son exemple et par son enseignement, avant tout et par-dessus tout, un homme de bon conseil.

Quand parurent les feuilles éparses de Choses d'autrefois, en 1905, un critique français, M. Ch. Gaillj de Taurines, en écrivait fort justement : " De cette lecture se dégage un parfum de patriotisme profond, d'invincible attachement au sol, aux traditions, aux croyances des ancêtres, à tout ce qui fait que l'homme n'est pas un être isolé, perdu dans un monde de hasard, mais qu'il se sent solidaire des générations passées aussi bien que des générations futures . . . Ces sentiments-là sont comme le robuste ciment qui forme la cohésion du livre. . . Ces feuilles éparses, ces articles divers, que sa plume éparpilla, ils sont réunis par son cœur. Et c'est là la véritable unité devant laquelle

n'ont qu'à s'incliner toutes les règles de la rhétorique."

Quel cœur de patriote et de chrétien, en effet, que celui d'Ernest Gagnon ! Il avait de qui tenir. On a vu qu'il sortait de bonne souche catholique et française. A la maison paternelle, au collège de Joliette, dans les cercles de Montréal et de Québec, à Paris, où il entretint des relations toujours si distinguées, il n'eut qu'à faire germer la bonne semence qu'il avait au fond de l'âme. Et il le fit magnifiquement. A Paris, par exemple, où il vécut alors qu'il n'avait que 24 ans, il ne se laissa pas emporter dans le tourbillon fatal à tant d'autres. Deux prêtres du séminaire de Québec, l'abbé Beaudet et l'abbé Hamel (plus tard Mgr Hamel), veillaient amicalement sur lui et cette protection lui était chère. Ses amis étaient tous choisis avec soin, tel ce visiteur des pauvres et des patronages, père d'une nombreuse et chrétienne famille, qui s'appelait le Dr Hyacinthe Gaillard, de Parthenay. Il choisissait ses amis, et il en avait peu. " Je ne me soucie guère de faire des connaissances, écrivait-il à son père. Plus je connaîtrai de monde, moins je pourrai travailler. Or je ne suis ici que pour cette dernière chose. Je ne pourrai apprendre qu'un milliè-

me peut-être de ce que je devrais savoir. Du moins, je ne veux rien faire autre chose qu'étudier."

Ainsi formé, il n'eut pas de peine, une fois revenu au pays, à être un citoyen parfaitement intègre. " Il fut en même temps, écrit M. Chapais, l'artiste le plus délicat et le plus accompli modèle du parfait officier public. " Auparavant, il avait même été conseiller municipal. Dangereuse fonction que celle-là, où les tentations abondent ! Mais, s'il connut la tentation, Ernest Gagnon n'y succomba point. Son père, qui était la probité même, lui écrivait au lendemain de l'une de ses élections : "Je viens te complimenter sur l'issue de ton élection dans le quartier du Palais. Te voilà rangé encore une fois au nombre des citoyens marquants. Le résultat d'une élection sans cabale, sans corruption, est toujours honorable. . . Je suis heureux de voir que ta popularité s'est aussi bien soutenue. C'est un signe que tes travaux ont été en rapport avec les devoirs de ta conscience." Combien de pères, nous le disons sans aigreur, pourraient en écrire autant aux élus de nos jours qui sont leurs fils ?

Le conseiller municipal, comme l'artiste et

l'écrivain, fut, en même temps qu'un administrateur zélé et honnête, un fervent du culte de l'histoire et de son enseignement par les faits. C'est à lui, a-t-on raconté, que la bonne cité de Champlain doit d'avoir pour dénommer ses rues plusieurs de nos plus beaux noms historiques: Hébert, Couillard, Charlevoix, Garneau, Ferland. Quelle heureuse idée et qu'elle nous emporte loin des mesquines conceptions de certains édiles, qui baptisent pompeusement et sottement du nom de leurs fils ou de leurs filles les rues qui s'ouvrent pendant leur administration ! Toute sa vie, du reste, Ernest Gagnon contribua pour une large part à honorer la mémoire des hommes illustres de notre histoire. C'est à ses observations et à ses études qu'on doit l'érection du monument Cartier-Brébeuf ', au confluent des rivières Saint-Charles et Lairet. Il prit une part très active à l'organisation des inoubliables fêtes du monument Champlain. C'est lui qui choisit pour le site du monument Montcalm — l'un des plus artistiques de Québec — l'endroit même où le grand vaincu, chevauchant sur ce qui est aujourd'hui la Grande Allée, fut frappé d'une balle mortelle. L'œuvre encore inachevée du Monument de la foi, au Rond-de-Chaînes, sur la Place d'Armes, là où

s'élevait jadis la première église des Récollets, eut une large part de ses sollicitudes éclairées ; il était vice-président du comité qui se réunissait chez lui. A Montréal, nous lui devons la très belle inscription du monument Jeanne Mance, devant l'Hôtel-Dieu. Et à combien d'autres organismes ou comités du même genre n'a-t-il pas donné son temps, son zèle et ses connaissances en histoire ? M. Chapais a suffisamment souligné, d'autre part, la haute valeur de ses ouvrages archéologiques ou historiques, qui font désormais partie de notre patrimoine national. Nous n'insistons pas. Mais voulonsnous savoir le fond de la pensée d'Ernest Gagnon à propos des monuments qui glorifient l'histoire et la vie des grands hommes ? Il écrivait dans Pages d'histoire (page 310) ces très jolies paroles: " Ce n'est pas pour les morts, mais pour les générations du présent et de l'avenir, que l'on élève des statues aux bienfaiteurs des peuples. Ces hommes de bronze ou de marbre sont, eux aussi, des bienfaiteurs, et savent donner avec une singulière éloquence d'utiles leçons de patriotisme, de vertu et d'honneur." Comme cela est bien pensé et finement dit ! N'est-ce pas que nous avions raison d'affirmer que, dans ses œuvres comme dans ses

écrits, Ernest Gagnon fut d'abord un homme de bon conseil ?

Il le fut aussi dans les choses très nobles de l'agriculture, et même, qui le croirait d'un homme à l'allure si pacifique, dans celles qui concernent la glorieuse carrière des armes. Il a été le fondateur de la première société de colonisation du lac Saint-Jean, au retour d'un voyage qu'il fit, dans cette région, en compagnie de J.-C. Taché1. Il aimait la vie simple et si digne de Vhabitant canadien. Bien souvent, il l'a louée dans les termes les plus heureux. A ces bonnes gens de la campagne, comme aux savants qui s'adressaient à lui, il ne marchanda jamais ses avis et ses conseils. De même, il n'a pas méconnu la vraie grandeur de la vie militaire. Il faut lire, dans Feuilles volantes, le charmant récit qu'il fait de sa nomination comme capitaine, à l'école normale Laval, dans la compagnie régulière qui y fut organisée en

1. Voici ce que M Ernest Gagnon écrivait de M. J.- C. Taché, alors que celui-ci vivait encore: "Joseph-Charles Taché a été et est encore mon maître. Je n'ai pourtant pas suivi sa carrière; mais un écrivain comme lui, qui proclame la vérité en toutes choses, peut trouver des disciples partout. Puis, il y a plus de corrélation qu'on ne pense généralement entre la littérature, la philosophie, la politique générale et les multiples manifestations de l'art. "

1861. Sous la forme enjouée qu'il affectionne, on sent vibrer le cœur du patriote. Et il eût trouvé, sans doute, en ce 1916 tout rouge de sang, de beaux accents pour chanter la bravoure et le courage de ceux des nôtres qui sont, à l'heure où nous écrivons, sur les champs de bataille de l'Europe 1.

Et puis, il avait la manière. Les donneurs de conseils ne sont pas toujours populaires, eb pour cause. Ernest Gagnon savait y mettra le tact et le doigté qui permettent d'aviser sans froisser. Il se montrait d'abord obligeant envers tout le monde. S'il avait à combattre des préjugés, de fausses opinions, des travers, sa po-

1. Notre colonel — écrit M. Gagnon — était Charles-Léonidas de Salaberry, le fils du héros de Châteauguay... C'était un très bei homme, qui avait réellement le physique de l'emploi . . . Nous fûmes passés en revue sur les plaines d'Abraham, comme des réguliers. Nous ne mîmes pas deux balles dans chaque fusil comme firent les soldats de Wolfe, attendu que nous n'avions que des cartouches blanches à brûler. Mais les évolutions et le tir furent d'une remarquable précision, et notre colonel complimenta l'instructeur. . . Notre compagnie eut aussi le très grand honneur de faire escorte à Mgr Baillargeon, à son départ pour Rome, au mois d'avril 1862. Rangés sur le quai conduisant au steamer, mes normaliens (M. Gagnon était capitaine), en tenue militaire, présentèrent les armes au vénéré prélat avec un ensemble admirable. Sabre au clair, ému comme sur un champ de bataille, je commandai ma compagnie d'une voix formidable, et, ce jour-là, je me trouvai, moi aussi, " des accents que je ne me connaissais pas ".

litesse et sa courtoisie ne se démentaient pas. Il taquinait peut-être, parfois, avec une gentillesse qui ne manquait pas de piquant. Mais son cœur sensible et délicat le guidait comme d'instinct, et il ne savait pas blesser. On nous affirme qu'il a exprimé quelquefois le regret de s'être défendu avec trop de mordant et d'ironie, dans certaines polémiques de jadis, et qu'il a tenu, dans les livres qu'il a laissés, à faire disparaître toute trace de raillerie trop vive. C'était là, nous semble-t-il, pur scrupule d'une âme délicate jusqu'à l'excès. Toujours les adversaires du moment, comme les amis eux-mêmes, ont pu compter sur sa franchise, sur sa loyauté et sur sa discrétion. En tout, et avec tous, c'était un gentilhomme. Il tenait pour certain que, s'il convient d'être intolérant envers l'erreur, il faut être tolérant envers les personnes toujours, et sur ce point, comme sur tant d'autres, il prêchait d'exemple. Quand, dans ce beau rôle de conseiller qui lui était si naturel, il avait à faire quelques reproches, il y mettait tant de bonté que celui à qui il s'adressait comprenait tout de suite qu'il voulait son bien. On lui a reproché quelquefois de n'avoir pas signalé telle ou telle erreur ou inexactitude historique. C'est que, plutôt que faire de la peine,

il préférait se taire ou encore rétablir les faits indirectement dans un article ou une étude où il n'était question ni de l'auteur ni de l'ouvrage où l'erreur s'était glissée.

Ernest Gagnon rendait service comme il donnait des conseils, avec une délicatesse, une discrétion et une charité parfaites. Il n'y avait pas d'égoïsme dans sa vie. Il aimait les siens et tout le monde plus que lui-même. On lui confiait souvent, quand il était au ministère des Travaux publics en qualité de secrétaire, des tâches supplémentaires en dehors de ses attributions régulières. Il s'y prêtait volontiers, mais ne voulait accepter aucun dédommagement, prétextant qu'il y avait employé son temps durant les heures de bureau, désireux au fond d'obliger sans charge en retour. Il s'intéressait du reste à toutes les bonnes causes. Beaucoup plus timide qu'on ne l'aurait pensé, sans ambition, n'aimant ni le faux, ni le convenu, s'il fut très sociable, il ne fut nullement mondain. Il avait certes le souci de ses responsabilités et ne transigeait jamais sur une question- de principe; mais il était aimable et bon toujours et envers tous. On a dit de lui, au lendemain de sa mort, ce mot profondément juste : " Il avait le sens chrétien qui, de ses rares qualités, faisait

autant de vertus." Et voilà ce qui explique, croyons-nous, mieux que toute autre raison, comment il a pu être, si longtemps, et pour tant de monde, sans blesser et sans froisser jamais, dans les choses du patriotisme d'abord et dans celles aussi des saines relations sociales, l'homme de bon conseil qu'il a toujours été.

Ce qu'il était comme patriote, Ernest Gagnon le fut aussi comme chrétien, et peut-être davantage, pourrions-nous dire en un sens, puisque la note de la foi chez un convaincu vibre nécessairement plus haut et plus loin que la note tout humaine du patriotisme.

Il avait gardé jusqu'à ses quatre-vingts ans le meilleur des souvenirs aux maîtres de son enfance et de sa jeunesse. Les clercs de Saint- Viateur, dont il avait connu les plus anciens à Joliette, étaient restés ses amis et des amis des plus estimés. De leur côté, ces distingués religieux l'ont toujours à bon droit considéré comme une de leurs gloires les plus pures. Le bon vieillard était heureux de leur amitié. Il rendait volontiers hommage à leurs mérites et à leur bon coeur. Cela explique — disons-le en passant — pourquoi une pensée pieusement filiale a voulu offrir ce recueil de F âges choisies

en hommage au supérieur du collège qui est maintenant le séminaire de Joliette.

Un autre institut auquel Ernest Gagnon avait voué une sorte de culte, et qui fut de tout temps l'objet de ses prédilections, ce fut celui des Jésuites. Qui s'en étonnerait chez ce catholique fervent de l'histoire et ami des lettres et des arts ? Les Pères de la Compagnie de Jésus, le fait est admis depuis longtemps, sont, dans tous les pays, pour le Christ et son Eglise, des soldats d'avant-garde, et des soldats aussi distingués que savants. Ils l'ont été, chez nous, au Canada français, admirablement. Ils comptent parmi nos tout premiers apôtres et le sang de leurs martyrs a coulé avant tout autre sur nos rives laurentiennes. Et puis, ces Jésuites, ça ne meurt pas ! Ils ont continué et ils continuent ! Dépouillés, chassés ou disparus, lors de la conquête, ils sont dans la suite revenus. Ernest Gagnon savait tout cela mieux que nous, mieux que personne. A Québec et à Montréal, il suivait l'œuvre des Pères. Il les fréquentait, il les appréciait, il les aimait. En 1925, il y aura trois cents ans écoulés depuis leur première arrivée au pays. M. Gagnon eût voulu vivre jusque là. A son avis, c'était une date à célébrer avec éclat. Cet-

te célébration aura lieu, sans doute; et, ce jourlà, nous en sommes certain, soit à Manrèse à Québec, soit au vieux collège de la rue Bleury à Montréal, on n'oubliera pas le sympathique auteur de Choses d'autrefois. Trop souvent, dans l'ombre peut-être, mais toujours d'une manière effective, il a rendu hommage, par ses écrits et par ses démarches, à la valeur, aux mérites et à la vraie gloire des fils d'Ignace de Loyola. Ajoutons que s'il les a aimés, eux aussi l'ont aimé, et même consolé, à certaines heures, avec cette délicatesse du cœur qu'ils savent mettre en tout et qui fait tant de bien à l'âme. Cela ne s'oublie pas. Nous nous devions de l'écrire ici.

Longtemps professeur de musique à l'école normale et au séminaire de Québec, sans cesse en relation avec des prêtres et des religieux, Ernest Gagnon fut toujours, d'ailleurs, un ami du clergé, et un vrai ami, pas du tout flagorneur, mais respectueux et complaisant jusqu'à l'extrême. Il comprenait que, s'ils sont des hommes, à qui les faiblesses humaines ne sont pas étrangères sans doute, les prêtres du Christ et les religieux qui se sont donnés à lui sont par état des bienfaiteurs de l'humanité et des porteurs de Dieu dans le monde. Dans ses écrits,

dans ses conseils, discrètement mais fermement, il chercha constamment à soutenir leurs institutions, au besoin même à les défendre. Dans maintes occasions, par sa parole ou par sa plume, il a aidé les méritantes communautés qu'il voyait à l'œuvre, les circonstances l'ayant mis en relation avec plusieurs, et souvent.

Mais c'est peut-être dans sa manière d'entendre et de faire comprendre l'art enchanteur de la musique qu'il a davantage fait acte de foi et de chrétien. Nous avions hâte de toucher ce sujet. L'on sait qu'Ernest Gagnon était né musicien, comme d'autres naissent poètes. M. Chapais raconte, dans sa notice, comment l'arrivée d'un piano à la maison paternelle le jeta dans le ravissement. Il caressait les touches et semblait les interroger, nous écrit un de ses intimes. Les intervalles de tons et de demi-tons lui révélaient je ne sais quel charme mystérieux. D'instinct, il devinait les secrets de l'harmonie. A cette époque, on n'était pas très fort en musique au Canada. A sept ans, dans un voyage à Québec avec son père, le jeune Ernest joua devant le grand-vicaire Cazeau. Celui-ci prononça en plaisantant que l'enfant pourrait bien être un jour l'organiste de Notre-Dame. Ce

qui advint, en effet, de 1864 à 1876 1. Ainsi que M. Chapais le raconte encore, il alla étudier à Paris avec les maîtres. Il eut la bonne fortune d'entendre les meilleurs artistes dans des concerts où, dégagée des attraits dangereux de la scène, la musique la plus choisie délectait les connaisseurs. En raison de ses études spéciales, il avait eu l'autorisation d'aller à l'opéra ; mais il ne fréquenta point les théâtres, que Berlioz a appelé " les mauvais lieux de la musique ". Selon le mot connu de Chateaubriand à Ozanam, il n'y aurait rien gagné et il aurait pu y perdre beaucoup. L'on aperçoit tout de suite, en conséquence, qu'il ne professa jamais la théorie fausse que dans l'art et pour l'art tout est permis. Il sut invariablement s'imposer les limites convenables. Plus tard, cela lui permit de commander aux siens de louables restrictions. " Il est des âmes, a écrit un penseur, dont le devoir est de faire plus que leur devoir." Ernest Gagnon avait cette âme-là.

S'il fut en tout un homme d'un goût très sûr, il le fut sans doute surtout en musique. On a tout dit de l'importance de son volume de Chan-

1. Son frère et son neveu lui ont depuis succédé dans ce poste de confiance.

sons populaires du Canada, dont M. Chapais ne craint pas d'écrire qu'il constitue, dans son genre, "un monument national, qui a révélé à la France, plus que bien d'autres manifestations peut-être, le fait merveilleux de la survivance française au Canada". Sait-on assez qu'il a aussi sauvé de l'oubli les cantiques populaires du Canada français, qu'il a harmonisé nos vieux Xoëls et tant d'autres chants pieux traditionnels, qui faisaient le charme de nos pères, dans les missions et les églises d'autrefois ? Le vénéré cardinal Bégin lui écrivait, au sujet de cette dernière oeuvre, ces lignes que nous aimons à citer ici : "C'est votre patriotisme, votre esprit religieux doublé de votre nature d'artiste qui vous ont inspiré . . . Vous avez fixé à jamais ces chants si connus de notre peuple, et qui font tant de bien à l'âme . . . Dans les siècles futurs, ils seront ce qu'ils sont aujourd'hui. Et nos arrière-neveux, en les écoutant, goûteront les mêmes joies que nous avons goûtées. Ils béniront la mémoire de celui qui sut si pieusement les leur transmettre en héritage." Comme question de fait, la musique sacrée eut toujours les préférences de M. Gagnon. Il la connaissait bien et la traitait avec un pieux respect de sa forme et de ses traditions. Il n'a

fait paraître que quelques pièces de musique profane vocale et instrumentale, qu'on ne retrouve plus guère aujourd'hui.

Pourquoi ne pas noter ici, comme entre parenthèse, que c'est à l'initiative d'Ernest Gagnon que nous devons notre beau chant national 0 Canada, où le souffle pieux soutient et ennoblit si heureusement le souffle patriotique? C'est lui, vers 1880, croyons-nous, qui demanda à Lav allée et à Routhier — il nous l'a un jour raconté lui-même — d'unir leurs deux beaux talents pour la production de cet hymne national aujourd'hui cher à tous les Canadiens.

En musique donc, comme en tout le reste, Ernest Gagnon fut un homme de bon conseil. Il le fut également au sujet des voyages de formation, que beaucoup d'entre nous maintenant entreprennent vers les vieux pays. C'est là un sujet délicat. Aussi l'appréciait-il délicatement et sans outrance. Il avait vu et compris les dangers des longs séjours dans des milieux où l'on est tolérant à l'excès, pour ne pas dire plus. Lui, il s'était protégé, nous l'avons dit. Mais que d'autres, il le savait, insuffisamment prémunis, ont fait ou font naufrage ! Si les mœurs, par bonheur, se sauvegardent encore, en est-il ainsi des croyances que tant d'erreurs

courantes entraînent trop aisément à la dérive ? Si le cœur chez beaucoup se garde pur, l'esprit se garde-t-il droit ? Le sens chrétien ne s'émousse-t-il pas très vite dans une atmosphère de scepticisme ou d'impiété ? Parce qu'Ernest Gagnon savait, et que son âme était délicate et sensible, il craignait les longs séjours à Paris ou ailleurs, et, disons-le tout net, il n'avait pas tort. Mais il estimait qu'un voyage est utile, qu'un séjour pas trop prolongé dans de tels milieux, où, s'il y a des ombres, il y a, certes, de la lumière aussi, et en abondance, peut puissamment aider à orienter nos jeunes talents, à faire voir les lacunes et à enrichir un homme d'ailleurs bien doué de ces moyens de culture si précieux qu'on peut mettre ensuite en œuvre au foyer natal. Qui oserait dire qu'un tel conseil, et il le donna souvent, n'est pas un sage et bon conseil ?

Enfin, nous ajouterons encore qu'Ernest Gagnon fut, par l'exemple et par les avis donnés, un homme de bon conseil en face de l'épreuve et de la souffrance. Et ce n'est pas peu dire assurément. Il n'a jamais recherché et encore moins sollicité les honneurs qui lui furent décernés, et dont parle M. Chapais dans l'étude qui précède. C'est toujours avec une réelle modes-

tie, et non pas même sans quelque confusion, qu'il les acceptait quand on les lui offrait. D'autre part, si les épreuves, et il en connut plus d'une, ne le trouvaient pas insensible, si même son tempérament d'artiste, nerveux et sensible à l'excès, le faisait vivement tressaillir chaque fois qu'on lui infligeait, consciemment ou non, quelques vilains procédés, du fond de son âme si chrétienne il savait réagir et se montrer infatigablement gai, souriant, poli et courtois. Il combattait par la réflexion cette sorte de prédisposition native à la souffrance qui lui était naturelle, et il acceptait tout, en définitive, les plus dures épreuves comme le reste, avec un grand sens chrétien et une soumission confiante à la divine providence. Quelqu'un qui l'a bien connu, surtout dans les dernières années de sa vie, disait de lui : " C'était un homme d'une vertu aimable, sévère pour lui-même, indulgent pour les autres. "

A tous ceux que nous avons déjà cités, qu'il nous soit permis de joindre un dernier témoignage, des plus autorisés, qui confirme, nous semble-t-il, admirablement, tout ce que nous avons écrit sur l'homme de bon conseil que fut Ernest Gagnon. Il est de Sa Grandeur Mgr Bruchési, archevêque de Montréal, qui fut l'ami

très fidèle et très aimé du regretté M. Gagnon pendant près de quarante ans. " C'était un conseiller très prudent et très sûr, " écrivait Monseigneur, au lendemain de sa mort. " Il avait un goût exquis. Sur toutes choses, il avait la note juste. . . M. Gagnon a été l'honneur des lettres canadiennes. Son nom figurera parmi ceux des écrivains les plus populaires de notre pays. Il a été un grand patriote et un patriote éclairé. Il a été aussi un chrétien exemplaire. J'ai été à même d'admirer sa foi ardente, sa piété si tendre, toutes les qualités de sa belle âme. "

Qu'on parcoure, à la fin de ce volume de Pages choisies, au chapitre intitulé Une gerbe de conseils, tout ce que l'on a extrait de ses nombreux articles, et l'on sera édifié, croyonsnous, autant que convaincu qu'en effet rien ne saurait mieux définir et caractériser Ernest Gagnon que de dire de lui qu'il fut, avant tout et toujours, en tout et partout, un homme de bon conseil.

Et si enfin, de tous les conseils qu'il a donnés, nous voulions former comme un axiome qui les renferme tous, nous écririons volontiers qu'aux générations de l'avenir cet artiste délicat, ce patriote sincère et ce chrétien éclairé, par son

exemple et par ses écrits, prêchera et enseignera sans cesse ce mot qui résume sa vie et qui est un fier mot d'ordre : Soyez distingués.

Montréal, le 1er juin 1916.

L'abbé Elie-J. AUCLAIR

Professeur à l'Université Laval,

Secrétaire de la Rédaction à la Revue canadienne.

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