SOUVENIRS INTIMES
Québec, 14 janvier 1896.
X l y a trente-huit ans aujourd'hui même, 14 janvier, que les bombes lancées par Orsini et Pierri, sous le carrosse de Napoléon III, donnèrent le signal du revirement politique qui fit sombrer le second empire.
J'étais alors à Paris, et je faillis me trouver à l'entrée de la rue Le Pelletier à l'heure précise où fut commis l'attentat.
La petite colonie canadienne du Paris de l'époque comptait parmi ses membres deux élèves de l'école des Carmes: l'abbé Thomas Hamel et l'abbé Louis Beaudet, et un élève du lycée Saint-Louis : M. Arthur Buies.
L'abbé Cyrille Legaré avait quitté Paris peu de temps auparavant, après avoir conquis son diplôme de licencié es lettres.
L'abbé Bouchy, dont la mémoire est restée si chère parmi les anciens élèves du collège de Ste-Anne de la Pocatière, était considéré comme l'un des nôtres. Il demeurait chez M. de Pange, qui occupait le même hôtel que M. de Montalembert, rue du Bac.
M. Joseph Perrault et M. Alfred Turgeon étaient élèves de l'école d'agriculture de Grignon, mais venaient souvent à Paris où MM. Hector Verret et J.-D. Brousseau, de Québec, semblaient s'être établis en permanence.
Comme j'étais extrêmement — j'allais dire excessivement — sédentaire, et que l'on était toujours à peu près sûr de me trouver à ma chambre, les Canadiens de passage à Paris venaient tous me faire visite. On venait se rapporter au numéro 7, rue Voltaire (maintenant rue Casimir-Delavigne), comme on va s'inscrire aujourd'hui au numéro 10, rue de Rome 1.
J'ai gardé fidèlement dans ma mémoire les noms des Canadiens qui passèrent par Paris en 1858. En voici la liste à peu près complète :
1. Maintenant, le Commissariat canadien est installé au numéro 27, Boulevard des Capucines.
L'abbé Routier, curé de Saint-Joseph de Lévis ; l'abbé Patry, curé de Saint-Pascal ; l'abbé André Pelletier et l'abbé Raymond Casgrain, professeurs au collège de Sainte- Anne ; l'abbé Têtu, curé de Saint-Roch des Aulnaies, et son frère, M. Laurent Têtu, de Québec ; M. Charles Boucher de Boucherville et M. Cadoret (celuici de Saint-Hyacinthe) ; l'abbé Limoges et l'abbé Beauregard, du diocèse de Montréal ; M. Larue, libraire, des Trois-Rivières ; MM. Abraham Hamel, Leblanc, Hardy, Black, O'Kill Stuart, Richard Alleyn, de Québec ; Henry Merrill, Labrèche-Viger, Hudon et Adolphe Roy, de Montréal. A ces noms je dois ajouter celui de mon regretté ami M. George Desbarats, qui venait de terminer ses cours à l'Université Laval, et avec qui j'allai faire visite à Auber et à Rossini.
Je rencontrais beaucoup d'étudiants grecs au dîner de 5 heures de mon hôtel, notamment M. Stylianos Crassan, d'Athènes, MM. Avyérinos, Scouphos, Vandoros et le juge Zénos. Ce dernier suivait quelques-uns des cours de droit de la faculté de Paris.
Parmi les convives français de la table d'hôte se trouvaient MM. Ludovic et Vimont Lagrave, et mon aimable et distingué voisin
de chambre M. Hyacinthe Gaillard, aujourd'hui le doyen respecté des médecins de Parthenay (Deux-Sèvres), dont j'ai gardé et garde fidèlement encore un souvenir ému. Tout en poursuivant avec succès ses études médicales, M. Gaillard trouvait le temps de faire sa visite hebdomadaire aux pauvres d'une conférence de la société Saint-Vincent-de-Paul, et aussi de faire le catéchisme à un groupe d'enfants chaque dimanche après-midi.
Quelques semaines après l'attentat du 14 janvier 1858, la foule était admise à passer sous l'arc de triomphe du Carrousel et à s'approcher du palais des Tuileries, à la suite d'un char allégorique peuplé de nymphes et de déesses natives de Batignolles, que traînait un bœuf aux cornes enrubannées. Les trompettes et les cors de chasse venaient d'annoncer l'ouverture des fêtes du carnaval, dont la promenade du bœuf gras destiné à l'abattoir était une des " attractions."
L'empereur, l'impératrice, le petit prince impérial, dans les bras d'une dame de la cour, et le prince de Metternich, ambassadeur d'Autriche, se tenaient sur le balcon des Tuileries.
J'ai revu le prince impérial seize ans plus tard, à Chislehurst. C'était un beau jeune hom-
me, à l'air modeste et distingué. Son front serein rayonnait d'espérance et toute sa personne inspirait la S3Tmpathie. Peu de temps après, il périssait misérablement dans le sud de l'Afrique. Il était entré dans les rangs de l'armée anglaise et faisait partie de l'expédition du Zoulouland. C'est en poussant une reconnaissance dans la campagne, avec le lieutenant Carey et quelques autres cavaliers, qu'il fut surpris et massacré par des Zoulous. Ses compagnons étaient remontés à cheval et s'étaient enfuis à toute bride, tandis que, seul, il faisait face à l'ennemi. Le lieutenant Carey croyait sans doute que le prince avait rejoint sa monture et fuyait avec eux. Les Parisiens lui infligèrent un châtiment de leur façon : ils l'appelèrent " le Carré des distances."
Après la promenade du bœuf gras, les mascarades avaient commencé. J'avais fait sortir Arthur Buies du lycée (où l'on me reconnaissait comme son " correspondant", en remplacement de l'abbé Thomas Hamel), et, le lundi gras au soir, je reprenais avec lui le chemin de l'hôtel lorsque nous fûmes cernés par trois ou quatre pierrots qui se mirent à gambader autour de nous en se tenant par la main et en criant : Québec ! Québec ! Québec ! . . . Chacun
d'eux portait un bonnet pointu blanc, un masque blanc, un gilet blanc, des gants et des souliers blancs. Nous sûmes plus tard que c'étaient des compagnons de lycée d'Arthur Buies. Au tycée Saint-Louis, le futur auteur de " l'hypothèse du cataclysme " n'était connu, parmi les élèves, que sous le nom de Québec.
Les élèves des lycées de Paris parlent ou du moins parlaient entre eux un argot absolument incompréhensible pour les non-initiés. Ainsi, dans leur langage, " saucisse " se disait cornard; si le " cornard " était bien cuit, on disait qu'il était crânement bahuté. Le lycée même se nommait bahut. Le mot " piquer " entrait dans une foule de locutions : Piquer son chien voulait dire " faire de la paresse " ; piquer une tête voulait dire " plonger " ; piquer un soleil, " rougir " ; piquer une lune, " pâlir " ; piquer un chahut, "danser ".
Les garçons de café et de restaurant parlent une langue à part, aussi incompréhensible pour les Français de province que pour nous.
Rien n'égale l'aplomb de ces messieurs du dîner à la carte. On m'a raconté que deux Canadiens étant un jour. dans un restaurant de Paris, l'un d'eux, piqué de ne pouvoir se faire comprendre en parlant simplement le français,
appela le garçon de service et lui dit, avec le plus grand sérieux :
— Garçon, apportez-moi une tête d'orignal braisée à la Rimouski !
— Impossible, répond l'homme au tablier, sans se déconcerter, je viens justement de servir la dernière ! ! !
— Je suis battu ! dit en riant M. Taché à son compagnon. Car c'était Joseph-Charles Taché, le seul homme au monde à qui il ait pu venir à l'idée de demander une tête d'orignal braisée à la Rimouski.
En dehors des écoles et des restaurants, il y a aussi un certain argot qui est comme une sorte de monnaie courante parmi les Parisiens. Lorsqu'un homme a le cerveau malade, on dit qu'il a une araignée dans le plafond, et l'on est compris de tout le monde.
On a essayé d'une autre locution pour rendre la même idée ; on a dit : Il a un communard dans l'hôtel de ville ; mais cette innovation n'a pas réussi.
M. l'abbé Cyrille Legaré et M. l'abbé Louis Beaudet furent mes premiers cicérone dans Paris. Ils me mirent au fait de l'organisation administrative de l'empire, de ce qui concernait l'enseignement universitaire, les écoles spéciales,
etc., etc., et me firent voir les principaux monuments et musées de la grande capitale.
M. l'abbé Hamel (aujourd'hui Monseigneur Hamel) venait me voir après chacune des leçons d'élocution qu'il recevait de Delsarte. Il admirait beaucoup son professeur et se plaisait à développer ses théories.
J'ai conservé un vif souvenir d'une soirée de l'automne de 1857, passée dans ma chambre de la rue Voltaire, en compagnie des membres, alors peu nombreux, de la colonie canadienne de Paris. Nous étions à parler de la patrie absente et de l'avenir lorsque l'un de nous s'avisa de dire :
" — Et si le Canada n'existait plus pour nous ; s'il était redevenu couvert de forêts comme avant la fondation de la Nouvelle-France ? ..."
Sur cette hypothèse, chacun prit aussitôt son parti selon son zèle, ses convictions, ses aptitudes, ses goûts :
L'abbé Hamel opta immédiatement pour les missions ;
Joseph Perrault parla de la création de vastes établissements d'élevage en Algérie;
L'abbé Beaudet dit finement qu'il continue-
rait d'étudier jusqu'à ce que diplôme s'ensuive ;
Je songeai à la mélodieuse Italie . . .
" — Et moi — s'écria l'abbé Legaré, non sans quelque lyrisme, — si le Canada était redevenu sauvage, nouveau Champlain, je fréterais un navire, et j'irais recommencer la fondation de Québec ...»
Le mot eut un succès énorme. Les vocations cessèrent de s'éparpiller. Tous voulaient faire partie de l'expédition et cingler vers les rives canadiennes : tous voulaient entrer comme mariniers dans ce navire. . . qui n'a jamais navigué, mais qui devait porter sur l'océan brumeux tant de généreux dévouements, tant de patriotisme, et surtout tant d'illusions et de rêves de jeunesse.