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VOLEURS DE POIS ET VIEILLE CHANSON

(Novembre 1908)

T^Jx 1638 — il y a de cela deux cent soixante *-** et dix ans — vivait à Québec un particulier dont les historiens ont négligé de nous révéler l'existence. Il se nommait Jehan Millouer et venait, je crois, de l'ancienne province du Maine, en France. Jehan Millouer aimait la soupe aux pois verts, ce qui est absolument légitime ; mais il l'aimait au point de se livrer à la maraude pour se procurer la matière première, ce qui n'était pas de nature à plaire à tout le monde.

Avant d'aller plus loin, il convient de dire que les terrains occupés aujourd'hui par l'église et le couvent des Franciscaines, le club athlétique, l'asile Sainte-Brigitte, la rue Saint-Cyrille, le Jeffery Haie, la tour Martello numéro 3 et

un certain nombre de constructions du voisinage, à Québec, étaient autrefois désignés sous le nom unique de " terre de Repentigny 1."

Ce beau lopin de terre avait été distrait de la forêt primitive et concédé à Pierre Le Gardeur de Repentigny par le Chevalier Charles Huault de Montmagny, deuxième gouverneur de la Nouvelle-France, ainsi qu'il appert par un " acte de distribution et de département " portant la date du 24 juillet 1636, confirmé par lettres de la Compagnie de la Nouvelle-France datées du 6 décembre 1639.

C'est entre ces deux dates de 1636 et 1639 que se passèrent les menus faits relatés dans l'interrogatoire qui suit, — fragment de document qui m'a été obligeamment communiqué par M. Philéas Gagnon, conservateur des archives judiciaires de Québec:

" Aujourd'hui, lundy, treisieme jour de décembre mil six cens trente huit, à l'instance de Le Gardeur, escuyer, sieur de Repentigny, est comparu devant nous Jehan

1. Le fief de Repentigny s'étendait de la Grande-nAllée à la rivière Saint-Charles, et était partiellement borné, au nord-est et au sud-ouest, par les rues Claire-Fontaine et Salaberrv.

Millouer, lequel, après avoir fait serment de dire vérité sur les articles qui suivent

" Enquis s'il n'est pas vray que luy et tous ses compagnons, dès le commencement que les pois furent en cosse, il n'en demeuroit pas tous les soirs deux pour en cueillir plein une grande chaudière qu'ils faisoient cuire puis tous ensemble les mangeoient.

" A dit qu'ouy et le tout estre vray.

" Enquis s'il n'est pas vray, selon son jugement, qu'ils en ont bien mangé jusqu'à trente boisseaux tous les hommes du dit Sieur de Repentigny ensemble.

" A dit qu'ouy.

" Enquis s'il n'est pas vray qu'en les mangeant ils chantoient des chansons de raillerie en se moquant du dit Sieur leur maistre, chantant ainsy: Pauvre bonhomme tu n'es pas Maistre en ta maison quand nous y sommes.

" A dit qu'ouy."

Je tressaillis de plaisir lorsque je lus ces dernières lignes pour la première fois. Est-il bien vrai que le Bonhomme, bonhomme de la muse populaire canadienne ait été chanté à Québec dès l'année 1638. . . ? Il n'y a pas à en douter. J'entends d'ici, à travers l'espace et à travers les siècles, les engagés de Pierre Le Gardeur chanter leur " chanson de raillerie " :

Bonho. . . om-me, bonho. . . om-me, Tu n'es pas maîtr' dans ta maison Quand nous y so. . . om-mes, Quand nous y so. . .om-mes.

La fin de ce vieux manuscrit a été détruite ou perdue. C'est bien dommage. Il manque aussi le commencement de cette pièce, et l'on ne sait pas exactement devant qui ce malheureux Jehan Millouer avait eu à comparaître. Toutefois, ce document qui n'a ni tête ni * queue est intéressant : il n'en serait pas de même s'il n'avait ni queue ni tête. Essayons un peu d'en combler les lacunes.

Et d'abord, qui présidait à l'interrogatoire de Jehan Millouer ? — J'incline à croire que c'était M. de Montmagny en personne ou quelqu'un délégué immédiatement par lui. Tous les pouvoirs politiques, judiciaires, civils et militaires étaient alors entre les mains du gouverneur.

" Le gouvernement de la Nouvelle-France, dit M. Emile Salone, est, au début, d'une extrême simplicité. Gouverneur et lieutenant-général, Champlain, au nom du roi et de la Compagnie, y exerce tous les pouvoirs. Il est chef de guerre, il administre sans contrôle, il juge sans

Cet état de choses fut modifié par un arrêt de la régente Anne d'Autriche daté du 27 mars 1647, et par un autre arrêt portant la date du 5 mars 1648. Mais il n'y a pas lieu d'entrer ici dans ces développements.

Quel fut le théâtre du vol commis par Jehan Millouer et ses compagnons ? Indubitablement la terre de Repentigny dont il a été question plus haut, c'est-à-dire un endroit des Plaines illustres où devaient se dérouler plus tard des événements qui firent époque dans l'histoire de l'Amérique et du monde.

Je rencontrai, il y a quelque temps, un juge de la cour supérieure que je croyais être très sensible aux charmes du folk-lore, et comme j'avais justement sur moi l'interrogatoire de Jehan Millouer, je m'empressai de lui lire cette pièce curieuse. Le magistrat littérateur m'écouta avec complaisance, puis il me dit :

appel. En 1636, Montmagny lui succède dans la plénitude de son autorité 1 ".

1. Emile Saloxe: La Colonisation de la Nouvelle- France, page 103.

— Et quel fut le jugement ?

Le jugement ?. . . je n'y avais pas même songé.

Au fait, comment les choses ont-elles tourné pour ce pauvre voleur ? Ce garçon-là m'intéresse, malgré sa faute ; ce devait être un débutant dans la carrière; c'était un bon larron, prêt à faire les aveux les plus compromettants sans chercher à se disculper. Quand on lui demandait s'il avait volé des pois, il répondait " qu'oui." Quand on s'informait s'il en avait volé beaucoup, il disait " qu'oui ". Et à l'imputation d'avoir aggravé sa faute en chantant des " chansons de raillerie ", il gémissait " qu'oui ", un cri de tout petit oiseau pris dans une lignette.

' Son défenseur, si on lui en avait donné un, aurait eu mauvaise grâce à dire, comme Victor Hugo : " C'est le premier vol de l'aigle." Millouer en était peut-être à son premier vol, mais ce n'était pas un aigle.

Au dix-septième siècle on pendait quelquefois pour vol. Dans la Nouvelle-France, les condamnations à mort n'étaient pas toujours suivies d'exécutions. Le condamné était alors envoyé en France, puis on n'en entendait plus parler. Dans la Nouvelle-Angleterre, on pen-

dait non seulement pour vol, mais aussi pour sorcellerie. Plus exactement, on brûlait les prétendus sorciers et sorcières *.

Le chevalier de Montmagny n'a jamais fait pendre personne que je sache; mais il avait la main ferme à ses heures, et il n'était pas tendre pour les ivrognes. On lit dans le Journal des Jésuites du 26 décembre 1645:

" Deux de nos François s'estant mis à boire, attendant la messe de minuit, s'enivrèrent beaucoup au scandale de quelques François et Sauvages qui les virent; on prescha fortement contre, à raison que les Sauvages disoient: "On nous fait prendre la discipline quand nous " nous enivrons, et on ne dit rien aux François ". Il n'en falloit pas davantage que ce qui en fut dit en public. Mons. le Gouverneur les fit mettre sur le chevalet, exposés à un nord-est espouvantable."

M'est avis que Jehan Millouer et ses compagnons durent subir la peine du pilori. On était

1. Vers l'année 1690, un vent de folie superstitieuse commença à souffler sur la colonie de Massachusetts; entre les années 1690 et 1692, pas moins de cinq cents personnes furent arrêtées sur accusation de s'être livrées à des sortilèges; dans l'espace de trois mois et demi seulement, cinquante-cinq furent soumises à la torture ou forcées de se dire coupables pour échapper aux supplices qu'on leur réservait; vingt furent mises à mort. Voir: Ferlant), Cours d'Histoire du Canada, vol. II, pp. 247 et suivantes; voir aussi: A.-D. DeCelles, Les Etats- Unis, pp. 63 et suivantes.

au commencement de l'hiver: heureux furent-ils — d'un bonheur relatif ! — si, le jour de l'exécution, il ne faisait pas à Québec " un nordest espouvantable ".

La meilleure preuve que Jehan Millouer ne fut pas pendu en 1638 est qu'il épousa Barbe Hubou, à Québec même, le 19 novembre 1642. Et l'on aurait tort de dire que, ce jour-là, il se mit la corde au cou. Barbe Hybou — comme l'appelle le Journal des Jésuites — paraît avoir été une brave femme. Elle tenait maison de pension et, vraisemblablement, possédait toutes les qualités d'une habile faiseuse de soupe aux pois.

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