TABLEAU D'HISTOIRE
a superbe peinture murale du Palais Légis- -^ latif de Québec, inaugurée aujourd'hui, 11 novembre 1913, est due au pinceau inspiré de notre éminent artiste canadien M. Charles Huot. C'est un grand tableau couvrant toute la largeur du panneau qui domine le " trône de l'orateur ", au fond de la salle des délibérations de l'Assemblée Législative.
Cette composition représente une mémorable séance de la Chambre des députés du Bas-Canada, tenue dans le cours du mois de décembre 1792, sous l'autorité de l'acte constitutionnel de 1791.
La scène se passe à l'ancien évêché de Québec, occupé par le gouvernement depuis 1778, et qui s'élevait sur l'emplacement appelé aujourd'hui Jardin Montmorency.
La salle des délibérations de la Chambre des députés avait été antérieurement affectée au
culte. C'était la chapelle même de l'ancien évêché. M. Huot a eu l'heureuse pensée de rappeler cette destination première en mettant bien en évidence certains détails de construction de l'édifice tout à fait intéressants, comme Je jubé, réservé au public désireux d'entendre les orateurs parlementaires, et quelques fenêtres cintrées laissant voir, dans une délicieuse perspective aérienne, l'historique château St-Louis, tel que reconstruit par Frontenac en 1694, le cap Diamant, couvert d'une légère couche de neige, et l'ancien bastion avancé de la citadelle, dont la construction remontait à l'année 1693.
Des cinquante députés récemment élus par le peuple et harangués par le lieutenant-gouverneur sir Alured Clarke à l'ouverture du Parlement, le 17 décembre 1792, seize étaient d'origine britannique : les trente-quatre autres étaient canadiens-français. Tous sont représentés dans le tableau de l'artiste et occupent le parquet de l'enceinte législative 1.
1. Ce sont: MM. JearnAntoine Panet, J.-B.-M. Hertel de Rou ville, Gabriel-Ekéar Taschereau, A. Juche reau Duchesnay, Pierre-Louis Panet, James Tod, Jacob Jordan, Edward O'Hara, Mathew McNider, Pierre Marcoux, René Boileau, François-Antoine LaRoque, Joseph Papineau, Joseph Frohisher, James McGill, Pierre Bédard, Nicolas-Gaspard Boisseau, Louis de Salaberry, David Lynd, Robert Lester, John Young, Jean-Baptiste
La séance est présidée par Jean-Antoine Panet, élu " orateur " quelques jours auparavant. On discute la proposition de William Grant à l'effet de décréter l'usage exclusif de la langue anglaise dans les procès-verbaux des délibérations de la Chambre. Les députés, en costumes de l'époque, — perruques blanches, juste-aucorps de couleurs diverses, jabots de cérémonie, culottes courtes et souliers à boucles, — sont groupés dans des attitudes variées, pleines d'aisance et de naturel.
Durocher, John Richardson, James Walker, William Grant, Pierre Guérout, Benjamin Cherrier, Thomas Coffin, Augustin Rivard, Philippe de Rocheblave, François Mailhiot, John Lees, Nicolas St-Martin, P.-M. La Valtrie, Louis Olivier, John Barnes, Ë.-G.-M. Chartier de Lotbinière, Pierre-Amable De Bonne, Joseph- Marie de Tonnancour (l'aîné), Jean Digé, F. Dambourgès, Joseph Lacroix, Jean Boudreau, Louis Dunière, Guillaume Chevalier de Lorimier, Hippolyte St-George Dupré, Pierre Legras-Pierreville, Joseph Dufour, Bonaventure Panet.
A l'époque de la séance qui fait le sujet du grand tableau historique de M. Charles Huot, le premier parlement du Canada se composait de 50 collèges électoraux représentés par 49 députés, Louis de Salaberry ayant été élu simultanément par deux comtés, Dorchester et Québec. Il opta pour Dorchester, ce qui laissa vacant le Biège du comté de Québec jusqu'à l'élection de son remplaçant, Amable Berthelot d'Artigny, lequel, par conséquent, ne figure pas au nombre des personnages du tableau. (Nous devons ce renseignement à l'obligeance de M. Ernest Myrarid, bibliothécaire à la Législature de Québec.)
Dans la galerie du " jubé " se tient une foule attentive.
Le personnage principal du tableau, M.
Chartier de Lotbinière, l'orateur qui porte en ce moment la parole, se tient debout, le front haut, le bras levé, dans l'attitude que devait avoir ce patriote éloquent lorsqu'il défendait la cause du maintien de notre langue maternelle et de l'emploi du français à l'égal de l'anglais dans les comptes rendus officiels des délibérations parlementaires. Près de lui se tenaient Joseph Papineau, père, Pierre-Stanislas Bédard et Philippe de Rocheblave, qui, avec le président Jean-Antoine Panet, se distinguèrent tout particulièrement dans ce débat qui fut pour eux et pour nous un triomphe.
Un de ces orateurs parla de la fidélité à la couronne britannique des habitants des îles de Jersey et Guernesey, si jaloux de la conservation de leur langue ancestrale, le français, et néanmoins si attachés à leur souverain, le roi d'Angleterre, leir " prince ", leur " duc '1- N( rmandie ", comme ils l'appellent. " Il aurait pu ajouter, remarque l'historien Garneau, que, pendant plus de trois siècles après la conquête normande, la cour, l'Eglise, les tribunaux, la noblesse parlèrent le français en Angleterre ;
que c'était la langue maternelle de Richard Cœur-de-Lion, du Prince-Noir et même de Henri V; que tous ces personnages illustres avaient été de bons Anglais; qu'ils avaient éle\é avec leurs arbalétriers bretons et leurs chevaliers de Guyenne la gloire de l'Angleterre à un point, où les rois de langue saxonne n'avaient pu la faire parvenir ; enfin que la grandeur de l'empire était due à ces héros et aux barons normands qui avaient signé la grande charte et dont les opinions avaient conservé leur influence dans le pays."
Le débat de 1792 sur l'usage officiel de la langue française dura trois jours. Il se renouvela plusieurs fois par la suite, et il pourrait se renouveler encore. La toile éloquente due à l'habile pinceau de M. Charles Huot restera, comme une perpétuelle revendication de nos droits, un phare à la lumière duquel devront s'orienter nos patriotes de l'avenir.
Ajoutons qu'il y a autre chose qu'une leçon de patriotisme dans la magistrale création de l'artiste; il y a aussi une leçon d'art, et d'art éclairé. Je ne crois pas me tromper en disant que l'on chercherait en vain un anachronisme dans ce beau travail ; par contre on peut y remarquer un dessin indiquant une main expéri-
mentée, une heureuse disposition des personnages et l'observation de cette loi du parallélisme et des équivalences dont l'application est régie par ce maître suprême : le goût, " sentiment exquis des convenances ".
Au cours de l'exécution de son tableau, M. Huot a dû faire un voyage d'outre-mer et se livrer à de longues et patientes recherches. Il s'est appliqué, en ces derniers temps, à " polir et repolir " son ouvrage, donnant un soin particulier à l'harmonie des tons, au choix, à la gradation et à l'éclat des couleurs.
A l'ampleur de la conception de l'artiste est venu s'ajouter le charme d'une exécution brillante ; et c'est ainsi que, sur une même toile, on peut admirer aujourd'hui la réunion de ces deux qualités maîtresses des grandes œuvres: la force et la grâce.