UNE VISITE CHEZ ROSSINI
Te demeurais alors dans la capitale de la France. C'était après la guerre de Crimée, un peu avant la guerre d'Italie ; Napoléon III était dans tout l'éclat de son règne ; Paris, qu'il avait en partie transformé, était plus que jamais la ville enchanteresse.
Le 15 août 1858, un dimanche, fête de l'Assomption, j'étais allé entendre la messe à l'église Saint-Roch, voisine des Tuileries. Par le plus grand des hasards, j'allai me placer dans la nef principale de l'église, à côté d'un Canadien, un ami intime, dont j'ignorais la présence à Paris.
— George Desbarats !. . .fis-je à voix basse.
Après la messe, mon ami m'expliqua comment il venait de quitter le pensionnat de l'Université Laval de Québec pour faire un tour d'Europe, ses études légales étant terminées. Avant de
lui permettre de prendre part à la direction de son vaste établissement typographique, M. Desbarats, père, avait exigé de son fils qu'il eût en poche son diplôme d'avocat. Le vœu paternel était accompli.
Le lendemain après-midi, deux jeunes Canadiens prenaient la route de Passy, et allaient frapper à la porte de Rossini, l'auteur de (( Guillaume Tell )), de (( Moïse )) et du (( Stabat )), qui avait fait décidément de la France son pays d'adoption.
C'était un lundi. Or Rossini recevait tous les mercredis soir. On fit dire aux jeunes étrangers que le (( maître )) ne pouvait les recevoir ce jour-là, mais qu'il les invitait à se rendre à sa réception du surlendemain.
C'est chose difficile que de donner des réceptions intéressantes à dates fixes et souvent répétées. On n'a pas toujours sous la main un prince russe ou une prima donna assoluta pour donner du relief à son salon. Cette fois, Rossini tenait deux Canadiens pour son mercredi du 18 août. Cela pouvait être une aubaine, — surtout si ces enfants du Nord-Amérique étaient un peu " peaux-rouges ", portaient des mocassins ou au moins quelques plumes.
Le soir du 18 août 1858, la température de
Paris fut absolument détestable. La pluie tombait par torrents et il y avait des éclairs plein le ciel. J'avais pris un fiacre avec George Desbarats, et nous filions vers Passy en imitant les instruments de l'orchestre dans l'orage de :' Guillaume Tell !" ... Quel enthousiasme délirant s'était emparé de nous ce soir-là ! . . . Enfin nous arrivons chez le maître, très émus et nous demandant ce qu'il fallait dire ou faire devant ce Rossini de nos rêves.
Trois personnes seulement étaient au salon: Madame Rossini, — une Italienne aux traits réguliers et à l'œil limpide, — un étranger (italien) de fort belle mine, et le maestro, — le maestro, qui nous tendit la main avec une bonhomie charmante, en disant un mot familièrement aimable à chacun de nous.
George Desbarats prit un siège tout près de Madame Rossini, et je pris place sur un sofa, à côté du maître, que je dévorais des yeux, et qui, de fois à autre, me pressait la main comme pour me dire: — Continuez, jeune homme; je suis accoutumé à l'encens.
Desbarats avait avoué, avec quelque hésitation, qu'il était simplement avocat, tandis que, moi, j'avais l'honneur d'être un musicien que Ton disait authentique. Comme j'arrivais
d'Italie, je donnai à l'auteur de Tancredi, de la Gazza Ladra, de VItaliana in Algieri, de Sentira mide et du (( Barbier de Séville )), les dernières nouvelles du mouvement musical dans la péninsule. De son côté, Rossini m'expliqua certains points de sa biographie écrite par Eugène de Mirecourt.
J'éclipsais décidément Desbarats lorsque, tout à coup, Madame Rossini et l'étranger italien donnèrent des signes d'un étonnement et d'un intérêt très vifs.
— Qu'y a-t-il ? dit Rossini.
Desbarats apprit alors au maître que l'immersion du câble transatlantique avait enfin réussi, et que la reine d'Angleterre avait reçu, le même jour, du président des Etats-Unis 1, un message télégraphique à travers l'océan.
Rossini se montra aussi émerveillé que les deux autres Italiens. . . et je subis une éclipse totale.
Cette dépêche du président des Etats-Unis à la reine d'Angleterre ne reçut pas de réponse par le même câble. Celui-ci s'était brisé ou dérangé quelque part, et ce ne fut qu'un an plus tard que l'on réussit à établir définitivement des