ARTICLES ET EXTRAITS
Petite causerie 2 août 1867.
Je rencontrais l'autre jour, sur la terrasse, — ce lieu banal d'où semblent datées toutes les chroniques québecquoises, — quelques éci ivains qui discutaient sur le tour, la manière de produire facilement une brochure, une pièce de vers, un premier-Québec. M. X., qui est journaliste, assurait qu'il ne pouvait faire le plus petit article sans coucher ses idées sur le papier à mesure qu'elles arrivent de ces régions de l'inconnu si pleines de mystères pour no as pu très mortels.
A vrai dire, disait-il, j'écris aussitôt que je pense, et même un peu avant !
Quelle candeur ou quel cynisme ! observai- je en moi-même; et pourtant c'est là la recette de
bien des écrivains, et en particulier de presque tous nos faiseurs de chroniques !
Les chroniqueurs sont rares parmi nous ; les bons n'y existent peut-être pas. La plupart consacrent la moitié de leurs écrits à se demander ce qu'ils vont dire, et l'autre moitié à se plaindre de leur ingrate besogne.
Comme s'il n'y avait pas toujours mille bonnes causes à défendre, mille balourdises à combattre : autant de choses dont une plume fine, spirituelle et gaie peut s'emparer adroitement pour la glorification de la vérité, — qu'il faut servir jusque dans les chroniques, — et pour le bien de ses semblables.
Car le rôle de la chronique n'est pas seulement d'amuser, mais d'instruire en amusant ; pas seulement de faire rire, mais de faire rire en ridiculisant les méchants, en mettant le mot heureux, la repartie émue, le mot de la fin, si l'on veut, dans la bouche de l'homme d'esprit qui est en même temps homme de bien.
La chronique doit ressembler à ce rameau d'oranger accompagné de la devise : Le fruit n'y détruit pas la fleur, que madame de Sévigné envoyait à la jeune et belle duchesse de Lebdiguières, au moment où cette dernière allait se séparer du monde pour entrer dans un cloître. Des
fruits seuls seraient trop lourds ; des fleurs seules, trop inutiles ; fleurs et fruits, voilà la chronique utile, aimable, comme il la faut.
Pas plus d'un discours sur un même sujet dans une même soirée, à moins qu'il n'y ait discussion ; jamais d'improvisation de plus de vingt minutes ; en musique, plus de variété, plus de nouveau, ou, mieux peut-être, plus d'ancien; partout le petit mot pour rire. . . mai-j seulement le petit mot : car on ne doit pas faire tout un discours avec des badinages, pas plus qu'on ne doit faire tout un journal avec des faits divers, ou un repas entier avec des sucreries. Je demande encore dans toute production artistique du tact, de la tempérance, du goût, du goût et encore du goût.
Tout cela est très simple, du moins c'est très simple à recommander. Mais, où trouver le bon goût, le goût éclairé ? et que faut-il appeler beau ?
Les productions de l'esprit ont toujours été l'objet des appréciations les plus contradictoires. Cela dépend de l'individu qui apprécie,
du siècle où il vit, de sa nationalité, de son éducation, que sais-je ? Tel passage d'Homère qui fait l'admiration d'un helléniste peut sembler à d'autres simplement grotesque ou ridicule.
Vous aimez les oranges et vous lisez les chroniques de M. Routhier ; les Cosaques, eux, mangent de la chandelle et liraient peut-être les vers de M. X. . .
En matière d'appréciations littéraires ou artistiques, les journalistes donnent incontestablement le ton. S'ils s'entendaient entre eux, ils pourraient nous faire avaler des montagnes et nous faire croire à l'éloquence du député de M...
Les journalistes ne sont pas tenus précisément d'éreinter les écrivains et les orateurs qui ennuient; mais il serait juste, ce semble, qu'ils s'abstinssent d'élever aux nues, dans leurs écrits, ceux dont ils se moquent en conversation : la louange au succès, le silence à la chute, (un alexandrin qui m'échappe !) est-ce trop demander ?
Pour donner de la vie et de la valeur à la littérature canadienne, il faut trois choses :
lo — Que ceux qui ont le talent d'écrire écrivent dans le meilleur français possible ;
2o — Qu'ils écrivent le plus chrétiennement possible ;
3o — Qu'ils écrivent sur des sujets canadiens, autant que possible.
Un homme d'esprit disait, il y a une douzaine d'années, que la littérature canadienne était comme une bonne fille à l'air un peu commun Depuis ce temps, la province de Québec a fait des progrès ; on y a construit des chemins de fer et publié des livres, et la " bonne fille " prend quelquefois des airs de grande dame qui la font ressembler à sa mère. Il faut dire aussi que son écrin s'est enrichi, depuis un certain temps, de plus d'un joyau précieux. Sans doute il y a des écrivains qui lui offrent parfois des bijoux qui sentent un peu le cuivre ; mais lorsque c'est un Chauveau, un Taché, un Routhier, ou même un débutant com-
me M. Chapais qui lui rend hommage, elle reçoit ordinairement une perle fine ou un diamaut dont elle se pare avec fierté. C'est alors qu'elle ressemble à sa mère .
Travaillez ! Il est des gens qui s'imaginent que lorsqu'un homme possède ce don précieux qui s'appelle le génie, il lui suffit de prendre la plume ou d'ouvrir la bouche pour produire des chefs-d'œuvre. Il faut autre chose: il faut du travail.
Le génie, c'est l'étincelle sans laquelle le foyer ne s'allumera pas ; mais, si on néglige de lui donner de l'aliment, que deviendra l'étincelle ?
L'âge n'éteint pas la flamme chez celui qui travaille
Il faut bien se garder de croire que l'épanouissement de l'art, à la renaissance, soit dû entièrement aux " procédés " nouveaux intro-
duits par les artistes Grecs qui vinrent vers ce temps-là s'établir en Italie. Le long travail du moyen âge arrivait à maturité ; une multitude d'hommes de génie semblaient s'être donné rendez-vous pour naître à la même époque ; l'anatomie et la perspective devenaient mieux connues ; au mysticisme de Fra Angelico, Michel- Ange, puis Raphaël, dès sa première manière, apportaient une plus grande perfection de formes. L'infusion soudaine de l'art grec ne fit que hâter ce perfectionnement vers lequel tant d'artistes de génie tendaient et qu'ils avaient presque atteint. Mais ce que cette infusion eut de bon en ce sens ne compense pas le mal qu'elle fit dans l'ordre des idées, de l'inspiration. L'art païen est venu toucher du doigt la chrysalide prête à se briser ; mais, en hâtant la délivrance de la fleur-aîlée, il l'a blessée mortellement et a souillé l'éclat de ses brillantes couleurs. Il est telles salles de certains palais d'Italie, ornées de tableaux de la renaissance, que l'on s'est plu à appeler des " sanctuaires," mais qui mériteraient plutôt un nom ignoble tant elles contiennent d'œuvres lascives où s'étale le plus hideux matérialisme.