UNE PAROLE DE MONTCALM
Il est certain que l'on parle beaucoup trop de friponneries, d'assassinats, de suicides dans nos journaux quotidiens. Chacun déplore les in-
discrétions et les audaces énervantes du journa- • lisme dit " à sensation " ; mais le mal n'en continue pas moins pour cela.
L'idée seule du crime est quelque chose qui inspire tout d'abord la répulsion et l'horreur ; mais les lectures de chaque jour familiarisent les esprits avec cette idée, émoussent le sentiment, et, advenant certaines circonstances, certaines situations particulières de la vie, le souvenir de circonstances et de situations analogues d'où surgirent des crimes se présente aussitôt à l'esprit. Avant que la réflexion n'ait pu dominer l'impression, le névrosé de l'alcool, du roman-feuilleton et du fait-divers a déjà pu devenir un grand criminel.
L'exemple est contagieux, dit-on ; or, quels exemples place-t-on chaque jour sous nos yeux ? A lire certains journaux, on croirait que le vice est la règle, et la vertu l'exception ; que les honnêtes gens sont des êtres singuliers et rares, et que la dépravation est le milieu où se meuvent les foules.
Il me semble qu'on ne devrait parler de choses criminelles que le moins possible, toujours pour en inspirer l'horreur et jamais pour satisfaire une malsaine curiosité.
Montcalm écrivait à Bourlamaque, le 8 mars
1759: " L'histoire de mon empoisonnement s'est renouvelée dans le gouvernement de Montréal, il y a quinze jours, et a été à M. et Mme de Vaudreuil. Elle en a bien rabâché, et le peuple disait : " On veut donc vendre le pays ! '; Au reste, je n'aime pas ces bruits. Ne parlez jamais de crime aux hommes."
Cette dernière parole ne manque pas de profondeur. Je la livre aux réflexions des gens de presse. Mais ce conseil d'outre-tombe serat-il entendu ?
Après un séjour de quelque durée au milieu de peuples étrangers, on distingue plus facilement ce qu'il y a de caractéristique dans les mœurs, les idées, le langage et les coutumes de ses compatriotes. Les Canadiens ont certainement leurs défauts, mais il est certain aussi qu'ils ont de grandes qualités, et que la famille canadienne est d'une vitalité et d'une honorabilité peu ordinaires.
S'il m'était permis de donner des conseils à mes compatriotes, je leur dirais:
Il est des hommes dont le suprême désir serait de confisquer tous les droits de l'individu, de la famille et de la société religieuse au bénéfice exclusif de l'Etat : défiez-vous de ces hommeslà; montrez-vous jaloux de votre noble et chrétienne liberté.
Je leur dirais encore :
N'épargnez rien pour donner à notre nation naissante la force dont elle a besoin; encouragez la colonisation de nos terres incultes, mais surtout la colonisation par les enfants du pays.