UNE PAGE D'ADOLPHE ADAM
T e 24 décembre 1857, à onze heures et demie du soir, j'arrivais au pied de l'obélisque de Louqsor, sur la place de la Concorde (ancienne place Louis XV), à Paris, où M. Joseph Perrault, de Montréal, alors élève de l'école d'agriculture de Grignon, m'avait donné rendez-vous. Les Champs-Elysées, depuis l'arc de triomphe de l'Etoile jusqu'au palais des Tuileries, étaient éclairés par des milliers de jets de lumière, et offraient un spectacle féerique. Dix minutes plus tard, mon ami descendait de l'omnibus de Versailles et venait me serrer la main.
— Où allons-nous entendre la messe de minuit ? me dit-il.
— Puisque l'Empereur et l'Impératrice ont oublié de nous envoyer des invitations, répondis-je, il faut renoncer à la messe de la chapelle des Tuileries ... Ce que nous avons de mieux à faire est de nous rendre à Saint-Roch, non loin
d'ici, où mon professeur, Auguste Durand, touche le grand orgue.
En franchissant le seuil de la vaste église de Saint-Roch — l'église paroissiale de Napoléon III, — j'entendis une délicieuse voix de soprano chanter une mélodie pour moi alors inconnue: c'était le cantique d'Adolphe Adam:
Minuit, chrétiens, c'est l'heure solennelle Où l'Homme-Dieu descendit jusqu'à nous...
L'impression que me fit cette céleste voix d'enfant fut si profonde que le temps ne l'a pas encore effacée.
Dans les jours, les semaines, les mois qui suivirent, j'entendis chanter le Noël d'Adam partout : dans les églises (à Saint-Eustache, à Saint-Sulpice, à la Madeleine), dans les salons (chez M. Auguste Durand, chez M. de Faucompret), dans les concerts (à la salle Herz, à la salle Sainte-Cécile, à la salle Pleyel). C'était de l'engouement. Et ce pauvre Adolphe Adam — mort subitement le 3 mai 1856 — n'était pas là pour jouir de son triomphe !
Au mois de décembre 1858, j'étais de retour au pays, et je fis entrer le Noël d'Adam dans le répertoire musical de Québec. Ici comme à Pa-
ris, le succès fut immense. Il n'y avait pas alors de messe de minuit dans les églises paroissiales de la ville, où les offices publics de Noël commençaient avec la messe de l'aurore. Ce furent les fidèles de Sillery qui, les premiers de la région de Québec, entendirent, à la messe de minuit, le célèbre cantique ; et ce fut la fille aînée de l'honorable René-Edouard Caron qui le .chanta, de sa voix ample et richement timbrée.
Après la messe, le bon abbé Harkin, curé de Sillery, nous convia à un réveillon superbe auquel il ne put prendre part lui-même, ayant une troisième messe à dire. Monsieur le juge Caron '(plus tard lieutenant-gouverneur de la province de Québec) fit les honneurs de la table.
A la messe solennelle du jour (25 décembre 1858), le Noël d'Adam fut chanté à l'église Saint- Jean-Baptiste de Québec (dont l'abbé Antoine Racine était le desservant) par Mademoiselle Belleau, avec accompagnement de harpe par Madame Peter Sheppard (née Desbarats).
«Je tenais le grand orgue, ou plutôt l'orgue -unique, car alors l'usage d'un petit orgue d'accompagnement n'était pas encore entré dans nos mœurs.
Le soir, le cantique fameux fut répété dans l'église de la basse-ville. M. l'abbé Cyrille Legaré, retour de Paris, licencié es lettres de la Sorbonne, donna le sermon — son premier sermon.
L'année suivante, bataille dans les journaux.
Un écrivain enthousiaste, de VEre Nouvelle, des Trois-Rivières, fit montre d'une admiration extraordinaire à l'endroit du nouveau cantique, et donna une note excessive ; un correspondant du Journal de Québec protesta par une note maladroite ; les choses s'envenimèrent ; la polémique se prolongea pendant une partie du carnaval. Le Québecquois avait raison gauchement ; le Trifluvien avait tort habilement, et, la forme l'emportant sur le fond, ce fut celui qui avait raison qui passa pour battu.
«Dans ce temps-là, dans ce temps-là C'était souvent, souvent comm' ça ! "
Mais le triomphateur, dans toute l'affaire, ce fut ce pauvre Adolphe Adam, dont l'œuvre, diversement appréciée, avait néanmoins un succès inouï et toujours grandissant dans la nouvelle comme dans l'ancienne France.
Le Noël d'Adam a déjà plus d'un demi-siècle.
Vivra-t-il longtemps encore ? Je n'en sais rien. Ce qui est certain c'est que " la critique n'a jamais tué ce qui doit vivre et que l'éloge n'a jamais fait vivre ce qui doit mourir ".