CHEZ LES URSULINES
Je transcris de mon carnet les lignes suivantes, écrites le 28 octobre 1890:
" Les classiques doigts de rose de l'aurore étaient gantés de gris ce matin. Heureusement que nos hôtes arrivent d'Angleterre, et ne sont pas accoutumés aux gâteries du soleil.
" Il y a huit jours, nous avions un ciel de Provence; mais Magali a fermé sa fenêtre et le Union Jack se déploie aujourd'hui sur un fond très britannique."
Dès neuf heures nos visiteurs franchissaient le seuil de la chapelle des Ursulines et en faisaient lentement le tour, donnant une attention spéciale au groupe en marbre dû au ciseau de Marshall Wood, au grand tableau de Philippe de Champagne, Le Repas chez le Pharisien, et à l'inscription placée sur le tombeau de Montcalm, en 1831, par les soins de lord Aylmer.
On a dit que la fosse du héros de Carillon avait été creusée par une bombe. Cela est très poétique, mais cela est-il exact 1 ?
A neuf heures et quart, avec la permission de l'autorité ecclésiastique, la grande porte conventuelle du monastère des Ursulines s'ouvrait devant le descendant de Robert-le-Fort, au cliquetis ordinaire des serrures et des grosses clefs.
Madame la Supérieure et quelques autres religieuses de la communauté étaient venues audevant des augustes visiteurs qu'accompagnaient Monseigneur le grand-vicaire Marois, M. l'abbé Paradis, chapelain du monastère, le maire de Québec et Madame Frémont, le juge Casault, le juge Routhier et madame Routhier, le juge Chauveau, M. Jules Tessier, M. Th. Hamel et un petit nombre d'autres personnes de la ville.
Un instant après, Mgr le Comte de Paris, Mgr le duc d'Orléans et les personnages de leur suite prenaient place sur une spacieuse estrade,
1. Voir le touchant récit de la mort et des funérailles de Montcalm dans Y Histoire du Monastère des Ursulines de Québec, tome III, pages 7, 8 et 9. — Les documents mis au jour en ces dernières années semblent établir que Montcalm a bien été enterré dans un trou de bombe. ( Journal rnémoratif de Foligné, publié dans l'ouvrage de M. Doughty, The Siège of Québec, vol. IV, p. 207. )
pendant que les élèves, vêtues de blanc, et au nombre de près de quatre cents, inclinaient avec ensemble leurs têtes juvéniles et gracieuses, et que les pianos, les harpes et les orgues de salon faisaient entendre une brillante marche militaire.
Un certain nombre de religieuses se tenaient avec les visiteurs ou au pied de l'estrade. La salle, artistement décorée, offrait un coup d'œil charmant.
Les plus petites élèves du pensionnat s'avancèrent alors vers les visiteurs. Calmes et dignes, ces grandes dames de cinq ans, aidées de quelques aînées, firent une ample distribution de bouquets.
Un signal est donné par une main invisible. Les harpes, soutenues par l'orgue, font entendre le prélude d'un chœur à'Euryanthe, de Weber. La rentrée des pianos s'effectue avec fermeté, et le chœur éclate, gracieux, brillant, rythmé, mélodieux ; — car au temps de Weber la mélodie jouait le grand rôle, même dans les chœurs. Les fraîches voix des jeunes filles rendent cette composition avec un art qui étonne et ravit les auditeurs. Le dernier mouvement de ce chœur (VEuryanthe:
Fleurs radieuses,
Fleurs gracieuses,
Donnez, joyeuses,
Donnez vos parfums si doux . . .
est dit d'une manière exquise. Les dernières notes du morceau sont couvertes d'applaudissements dont le comte lui-même donne le signal. Ecoutons mademoiselle Henriette Casault, une élève distinguée du monastère, qui va parler au nom de la communauté et du pensionnat :
Altesse,
" Les élèves du monastère des Ursulines de Québec sont heureuses de pouvoir souhaiter la bienvenue au Chef de la Maison de France.
"Jamais, jusqu'à ce jour, fils du sang de nos anciens rois n'a passé le seuil de cette maison fondée et soutenue par de royales largesses; aussi quelle n'est pas notre joie en ce moment de pouvoir vous dire hautement la reconnaissance que nous devons à vos illustres aïeux, le respect que nous portons à votre auguste personne.
" Nous nous souvenons, Altesse, qu'il y a plus de deux siècles et demi, les saintes fondatrices de cette maison, présentées à la cour, reçurent d'Anne d'Autriche le plus bienveillant accueil, et que les faveurs de celui que l'histoire appelle Louis-le-Grand assurèrent l'avenir du monastère, compromis par maints dangers et désastres, aux premiers jours de son existence.
" Et comment ne pas nous rappeler la France ? Comment ne pas l'aimer, quand tout parle d'elle dans cette paisible retraite ? Si son noble drapeau ne flotte plus sur nos remparts, nous gardons ses plus précieux tré-
sors : le tombeau d'une sainte, la dépouille mortelle d'un héros. Montcalm, Marie de l'Incarnation, gloires impérissables du Canada français, dorment ici leur dernier sommeil, et nous disent bien haut, à nous, filles des fondateurs de ce pays: Enfants, aimez Dieu, la France et le roi !
" Nous tenions à honneur, Altesse, d'unir nos faibles voix aux démonstrations pleines d'enthousiasme du peuple canadien, si heureux de souhaiter la bienvenue au noble descendant de ses anciens rois.
" Le souvenir de votre gracieuse visite au vieux monastère vivra à jamais dans nos cœurs, et les annales du cloître inscriront votre illustre nom au livre d'or des traditions les plus chères.
" Puisse, Altesse, le bonheur accompagner vos pas ! C'est le souhait qu'osent former pour vous et pour votre auguste famille les Ursulines de ce monastère et leurs élèves."
Ou je me trompe fort ou ce petit discours a tout à fait l'allure du grand siècle. Son Altesse y répondit par d'aimables paroles, des remerciements et des félicitations ; puis les virtuoses du cloître préludèrent de nouveau sur leurs instruments.
Les dilettantes reconnaissent l'introduction du Chœur de la Charité, de Rossini, cette suave et poétique composition qui est comme un écho délia mu sic a dclV altro mondo.
Le chœur des jeunes pensionnaires rend ce morceau, sur lequel on a mis des paroles de cir-
constance, d'une manière exquise. L'équilibre parfait des parties, un ensemble " qui tient du miracle ", car personne n'est là pour battre la mesure, et surtout un style irréprochable, indiquent un très grand talent chez les élèves et une main habile dans la direction de leurs études musicales.
Les solos : Terre de France ... et Terre des braves . . . sont délicieusement rendus par mademoiselle Casault. A la fin du premier solo :
L'Eglise implore
Ton noble feu,
Reprends encore
Les " gestes de Dieu "...
la jeune artiste prépare la reprise du chœur avec un tact parfait.
Le comte de Paris dit qu'il ne s'attendait pas à pareille fête. Il remercie de nouveau madame ]a Supérieure de la belle réception dont il e«t l'objet, et déclare que rarement il lui a été donné d'entendre d'aussi ravissante musique. Le marquis de Lasteyrie, le comte d'Haussonville, le colonel de Parseval sont émerveillés du chant des jeunes élèves.
Après cette courte séance, le " cortège " traversa quelques pièces où se trouvaient des sou-
venirs de la vieille France, et se rendit au tombeau de la Vénérable Marie de l'Incarnation, première supérieure des Ursulines de Québec, celle que Bossuet appelait " la Thérèse de la Nouvelle-France."
On entendait en ce moment les sons d'instruments de musique, affaiblis par la distance, et le murmure lointain des voix de jeunes filles en récréation. Au milieu de ce bruissement joyeux se détachaient les notes d'une suave berceuse composée par une religieuse Ursuline de Clermont-Ferrand et dédiée " aux élèves françaises des Ursulines de Québec " :
De la reine Blanche, Ecoutez la voix, Quand elle se penche Sur l'enfant des rois.
Anges, gardez ce lys !
Dormez, mon doux Loys.
Suis heureuse mère Près de ce berceau !
Oncques fut sur terre Un enfant plus beau.
Anges, gardez ce lys !
Dormez, mon doux Lovs.
Dieu sait combien l'aime !
Mais s'il doit ternir Robe du baptême, Veux le voir mourir ! ...
Restez pur, ô blanc lys !
Vivez, mon doux Loys.
Au pays de France, Grand prince serez, Aurez foi, vaillance, Dieu moult aimerez.
Croissez donc, ô beau lys !
Régnez, mon doux Loys.
Oui, je vois que s'ouvre Paradis pour vous, Et mon œil découvre La France à genoux ! ...
O ma gloire, ô mon lys, Vous serez saint Loys !
Dans tout le cours de sa visite chez les Ursulines le comte de Paris a causé avec bienveillance, questionnant sur les sujets les plus variés et examinant avec intérêt les objets, venus du Louvre ou de Versailles, qu'on lai mettait sous les veux.
Le portrait de la comtesse de Larochefoucault, marquise de Solon et duchesse de Randan, lui a rappelé le château de Randan, propriété de la comtesse de Paris. Le prince a aussi fait remarquer que ce jour, 28 octobre, était l'anniversaire de la naissance de la Vénérable Marie de l'Incarnation, et il s'est félicité d'avoir pu, à cette même date, se trouver dans les murs du cloître qu'elle a illustré par ses vertus.
Le temps faisant défaut, Monseigneur le comte de Paris fut obligé d'interrompre sa visite et de prendre immédiatement congé, non cependant sans avoir salué les quatre-vingts religieuses professes de la maison, réunies dans la vaste mais pauvre pièce appelée " la communauté," et sans s'être incliné avec un religieux respect devant le crâne du héros de Chouaguen et de Carillon, — tout ce qui reste aujourd'hui du Haut et Puissant Seigneur Louis-Joseph de Saint-Véran, Marquis de Montcalm.