lAdtre au Temps, 3 septembre
LE DEVOIR bES CIVILS — 39
Partout le fusil, la mitrailleuse, le canon, l'avion, le dirigeable, les blessures, la mort.
Penser d'autre part à la raison de cet événement prodigieux.
Un peuple aspire à la domination sur le monde; ses écrivains, ses penseurs le disent et le proclament.
Ce peuple croit être le seul qui mérite de vivre pleinement; il ne reconnaît aux autres le droit de vivre qu'autant qu'ils ne gênent aucun de ses mouvements, et ne contrarient aucun des desseins de son ambition sans limites.
Aucune parole jurée, aucun scrupule d'honneur ne l'arrête; comme il n'a point en lui le sentiment de l'honneur, il s'étonne de le trouver chez autrui : <( Qu'est-ce que c'est que cela? » a dit M. de Bethmann-Hollweg, quand l'ambassadeur du roi George lui a parlé de l'honneur de l'Angleterre.
Ce peuple a pour chef le descendant de ces HohenzoUern, qui, ayant créé par la force l'Etat prussien, honorent cette force comme l'insigne vertu.
Tout HohenzoUern est avant tout un Kriegsherr, le chef de guerre. Il n'a de considération que pour l'uniforme de guerre. Dans son palais, des rangées d'armoires sont pleines d'uniformes. Réfléchissez sur ce petit fait ; les petits faits souvent en disent long sur les grandes choses. Lorsque l'empereur Guillaume apprit que l'Angleterre lui déclarait la guerre, il trouva tout de suite une façon, la plus cruelle et la plus offensante à son avis, de se venger : il envoya à l'ambassadeur un de ses officiers, qui déclara d'un ton raide que jamais Sa Majesté ne
porterait plus l'uniforme de maréchal ni celui d'amiral anglais.
Ce militarisme, qui n'existe nulle part ailleurs, est le produit d'une caste prussienne hautaine et dont les idées et les sentiments sont d'un autre âge, très reculé. Indépendance des peuples, honneur des peuples, intérêts des peuples, liberté, justice, voilà ce qui est menacé. Voilà pourquoi le champ de bataille s'étend à toute la terre.
Penser ces choses aux heures noires, fortifier son âme dans les crises d'inquiétude, conclure par la délibération de sa conscience qu'il vaut la peine de combattre, de souffrir, de mourir pour de telles causes ; croire que les défenseurs de ces causes ne peuvent être vaincus. Ou bien, si l'on s'affole, si, étant terrorisé, on devient terroriseur, si, par la diffusion de sa peur, on ajoute au péril public, conclure que l'on est un très pauvre homme.