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LA GUERRE

Tout à coup s'est produit l'événement depuis longtemps prédit et annoncé, décisif et terrible : la eu erre.

Beaucoup n'y pouvaient croire; ils demandaient : qui prendra la responsabilité de mettre le feu à l'Europe, un feu qui gagnera le monde? Mais, euxmêmes, ceux-là s'inquiétaient, sentant comme une fatalité peser sur l'humanité. Ils pensaient : le conflit n'éclatera pas franchement ni pour sa vraie raison; mais, un jour, surviendra quelque incident et une étincelle jaillira, qu'attendent les poudres sèches. L'incident serbe est survenu; les poudres se sont enflammées, et c'est la guerre.

L'immédiate responsabilité, la responsabilité occasionnelle, qui fut prise en août dernier, apparaît clairement déjà dans les actes diplomatiques : il n'y aurait pas eu de guerre, si l'Allemagne ne l'avait pas voulu ; il y a eu la guerre, parce que l'Allemagne a voulu la guerre. Mais il est une responsabilité antérieure et primordiale : l'Allemagne ne pouvait laisser le monde en paix qu'à condition qu'il subît le joug de son orgueil.

1. Lu à la séance de rentrée de la Faculté des Lettres de l'Université de Paris, en Sorbonne, le 5 novembre 1914. Publié dans la Eevue de Paris du lo mars 19 !o.

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L'orgueil allemand est aussi vieux que la nation même. 11 est un mélange étrange de profane et de sacré, de thèses philosophiques et de réminiscences bibliques, de raisons historiques et de raisons économiques, de haute poésie et de prose très plate. Il prétend que, par la force d'Arminius, en l'an neuf avant Jésus-Christ, l'Allemagne a libéré le monde de la domination romaine, et qu'ensuite elle a été appelée à succéder à Rome dans le gouvernement des hommes. Ses rois-empereurs du moyen âge s'appelaient Césars et ils faisaient semblant de régenter les rois. Mais leur « saint-empire romain de la nation germanique » ne put empêcher les peuples modernes de naître et de croître en pleine indépendance, et l'Allemagne expia son rêve par un long anéantissement politique. Alors, à la fin de l'avantdernier et au début du dernier siècle, elle proclama sa prétention à la domination intellectuelle. Son philosophe pédagogue, Fichte, lui démontra que, seule au monde, elle était capable de concevoir un idéal, et que cet idéal ne pouvait être exprimé que par la seule langue allemande, l'Allemagne en crut Fichte et d'autres qui confirmèrent sa parole. Mais l'orgueil allemand ne se contenta jamais de cet empire intellectuel, de 1' « empire des airs » qu'on lui disait dévolu, l'empire des terres appartenant à la France et celui des mers à l'Angleterre. L'Allemagne aspirait à la force politique; en elle agissait, avant qu'un de ses philosophes la définît, « la volonté de puissance ». Pour avoir l'unité, première condition de la force, elle se fit ou se laissa faire prussienne, et, sous l'hégémonie d'un État entre tous

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militaire, parce qu'il est, non pas un produit de sol et de race, non pas un produit de nature, mais une création, envers et contre tous, de la volonté d'une dynastie, l'Allemagne des philosophes descendit du ciel enterre; elle devint l'Etat le plus formidablement armé qu'il y ait au monde.

C'était son droit de devenir une nation; mais, arrivée tard à cette dignité où d'autres l'avaient précédée, trouvant occupés par les vieilles nations historiques les meilleurs territoires des continents subordonnés à l'Europe, débordante de sève et d'énergie, surpeuplée, orgueilleuse plus que jamais et d'un orgueil plus hautain, plus rude, implacable, plus pratique aussi, orgueil de race, orgueil d'histoire, orgueil militaire, orgueil industriel, orgueil de comptoir, elle a dit, elle a crié : u Place à l'Allemagne 1 » Et cette place, elle la veut immense.

Témoin, l'empereur d'Allemagne.

Un jour, enmars 1903, Guillaume II, haranguant les gens de Brème, au moment d'entreprendre son fameux voyage de Tanger, commença par dire que, réflexion faite, il ne pensait pas à conquérir le monde à la façon de Napoléon et d'Alexandre : « Je me suis promis, en raison des leçons trouvées dans l'histoire^ de ne jamais aspirer à une vaine domination universelle... Si, plus tard, on doit parler dans l'histoire d'un empire universel allemand ou d'une domination universelle des Hohenzollern, il faudra que cette domination soit établie non par des conquêtes militaires, mais sur la confiance universelle des nations qui poursuivent toutes un même idéal.

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11 faut que vous ayez la ferme conviction que le bon Dieu ne se serait jamais donné tant de peine pour notre patrie allemande et pour son peuple s'il ne nous réservait pas une grande destinée. Nous sommes le sel de la terre... Dieu nous a appelés à civiliser le monde. »

Point « par des conquêtes militaires... », disait-il. C'est donc Guillaume le pacifique qui parlait ce jour-là. Pour établir la domination universelle des HohenzoUern, il demande seulement aux nations de lui faire confiance, et d'accepter un même idéal, évidemment celui que le bon Dieu révéla aux Allemands; mais, si les nations refusent cette confiance, qu'arrivera-il? L'empereur Guillaume l'a dit, un autre jour : le 6 février 1907, au soir d'élections au Reichstag qui furent une défaite pour les socialistes, une foule berlinoise appela l'empereur au balcon; l'empereur parut : «Merci, dit-il, merci de tout mon cœur pour l'ovation que vous me faites aujourd'hui. » Il rappela un propos de Bismarck sur l'Allemagne mise en selle et qui chevauche, et continua: « J'ai cette conviction inébranlable que, si toutes les classes de la société, modestes ou élevées, toutes les confessions sont intimement unies, non seulement nous irons à cheval, mais nous abattrons sur notre passage à cheval tous les obstacles qui nous seront opposés. ^) Il cita des vers du poète Kleist : — « Que nous importe la règle selon laquelle est abattu notre ennemi, quand il est à nos pieds, lui et tous ses étendards ! La règle qui l'abat est la plus haute de toutes. » — Et il conclut : « L'art d'abattre, nous l'avons appris, et nous brûlons du

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désir do le pratiquer encore dans la suite... » La foule berlinoise remercia l'empereur par des hourras.

C'est la guerre.

C'est la guerre la plus vaste en territoire, la plus nombreuse en soldats, la plus féroce en actes que l'histoire ait jusqu'à présent connue.

D'énormes foules, ahuries de terreur, en ont fui l'approche; elles sout allées devant elles, n'importe où, loin, plus loin encore, les privilégiés en carriole, achevai, à âne, et, le plus grand nombre à pied, éreintés et muets, les vieux soutenus par les jeunes, les tout petits passant de bras en bras ; une mère a été vue gardant en ses bras son enfant mort qu'elle ne voulait point se laisser arracher, si loin du cimetière du pays natal. Les uns ont emporté, au hasard, ce qui se trouvait sous la main, à la minute d'affolement; les autres ont les mains vides, les poches vides. Plus de toit, plus de pain ; c'est l'écroulement de toute la vie civilisée et le retour aux âges de la barbarie primitive.

Les lois de la guerre, les lois officiellement codifiées, sont outrepassées. Les Allemands ont annoncé à l'avance que la prochaine guerre qu'ils feraient serait plus atroce que toutes les guerres passées : « Une coalition de la France et de la Russie peut être vaincue avec nos seules forces, a dit le général von Falkenhausen, si, sans hésitations et sans scrupules, nous nous élevons dans la guerre à un usage plus grand de la violence. » Ils veulent exter-

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miner leurs ennemis, et d'abord et surtout la France! « Il faut, a dit le général Bernhardi, que la France, dans le prochain et inévitable conflit, soit si complètement écrasée que TAllemag-ne ne la trouve plus jamais sur son chemin. » C'est pourquoi ils inventent des prétextes à des massacres de femmes ot d'enfants, achèvent les blessés sur les champs de bataille, brisent les instruments de travail, détruisent les usines, gâtent les mines, incendient, après les avoir saccagés, villages et villes. Ils s'acharnent aux monuments les plus sacrés du passé. Ils détruisent l'université de Louvain; ils incendient Notre- Dame de Reims; ils jettent des bombes incendiaires sur Notre-Dame de Paris. Que leur importe le passé ? Ils préparent à l'humanité un avenir, l'avenir allemand, et ils annoncent qu'il sera splendide. C'est la guerre des grandes hécatombes et des flots de larmes. Dans les pays belligérants, il n'y aura pas une seule famille parmi des centaines de mille, qui ne soit mise en deuil. Toutes souffrent cruellement par l'inquiétude perpétuelle, par cette sensation de l'étau qui saisit les cœurs dès le réveil des nuits troublées. On attend des nouvelles qui n'arrivent pas ; enfin, voici une lettre : il est vivant; ou plutôt il était vivant à telle date; mais depuis? la bataille ne cesse pas sur ce front de quatre cents kilomètres; finira-t-elle jamais? Ou bien on apprend qu'il est « disparu » : est-il blessé, prisonnier, tué? Et l'on cherche par tous les moyens, et l'on ne trouve pas, et l'on veut espérer toujours. Ou bien la certitude arrive ; c'est fini, on ne le reverra plus jamais, et l'on pleure et sanglote, ou, si l'on ne sait

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pleurer, l'on s'abîme dans les profondeurs de la douleur humaine.

11 faudra bien qu'il y ait une justice sur terre contre ceux par la volonté de qui l'humanité a tant souffert et va tant souffrir encore. 11 faudra qu'elle soit implacable, cette justice.

Mais toutes ces souffrances valent la peine que nous les endurions.

Nous, un vieux peuple, le premier qui, des décombres de l'empire romain, leva la tête et chercha et trouva les destinées nouvelles ; nous qui avons tant travaillé, de notre esprit et de nos mains ; nous qui avons nos défauts, certes, et que remord plus d'une faute grave commise au cours de notre histoire ; mais nous qui, à toutes les heures de l'humanité, avons dit notre mot, accompli notre acte, exprimé notre génie; nous, artistes inventeurs de monuments et de poèmes ; argumentateurs aux temps scolastiques et créateurs de la philosophie moderne ; nous qui avons ouvert toutes les voies, toutes, à la science moderne ; expérimentateurs de toutes les formes politiques et sociales — la primitive royauté de nos anciennes dynasties, la royauté splendide de Louis XIV, la république et la démocratie ; — nous qui avons enseigné aux hommes par notre xvni" siècle la valeur et la dignité de la personne humaine; pour qui les nations, grandes ou petites, sont aussi des personnes humaines, dont nous estimons la valeur et respectons la dignité ;

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nous de qui les armes et les idées ont débrouillé le chaos allemand, simplifié cette mosaïque anarchique qu'était la vieille Allemagne, détruit les trônes de centaines de principicules, comiques réductions de potentats, singes de Louis XIV, entre lesquels, si nous n'avions secoué le monde, si nous ne l'avions mis sens dessus dessous, l'Allemagne répartirait aujourd'hui encore les saluts de ses échines nées respectueuses ; nous qui assistâmes à leur naissance les Etats-Unis d'Amérique, et la Grèce, et la Belgique, et les principautés du Danube et l'Italie ; nous, que Ton sait des libérateurs, et vers qui se tournent tous les espoirs des opprimés, il s'agit de savoir si nous allons être déchus de nos antiques dignités, réduits à notre tour à la condition d'inférieurs et d'opprimés, c'est-à-dire qu'il s'agit de savoir si la France continuera de vivre.

La France l'a compris; c'est pourquoi elle a réuni et tendu toutes ses forces dans la lutte pour le salut et pour la victoire.

Aux premiers jours, plus d'un s'inquiéta ou même désespéra ; l'Allemagne était si redoutable ! Elle augmentait sa force tous les jours; les corps d'armée s'ajoutaient aux corps d'armée; Krupp fabriquait, dans le mystère de ses ateliers, des machines monstres pour la guerre sur terre, sur mer et dans les airs. Rien ne contrariait ce travail ; tout conspirait à le soutenir. L'augmentation de la force était la pensée constante des maîtres de l'Empire, et la

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