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LA GUERRE

puissance d'une pensée constante est terrible. Le Reichstag entassait sans compter, au budget de la guerre, centaines de millions sur centaines de millions. Dans Topinion publique, aucune vraie résistance; les socialistes internationalistes se révélaient, à l'observateur attentif, purs nationalistes ; les intellectuels, ceux qui se disent les représentants de la science et de l'art allemands, en venaient à se persuader que la pensée allemande ne saurait vivre que par la grâce du militarisme prussien. Toute cette nation énorme, unanime, proclamait sa grandeur intellectuelle, sa grandeur morale et sa puissance, et ceux qui l'entendaient n'osaient pas ne pas la croire, pensant à l'honneur qu'elle avait eu en 1870 de vaincre, et si complètement, la France,

Il y avait chez nous des âmes de vaincus; que la jeunesse leur soit indulgente! Elles sont tourmentées par les souvenirs de cette totale défaite, des désolantes nouvelles qui se succédaient impitoyablement, de cette proclamation d'empire sous les lambris de Louis XIV, du passage de ces casques sous l'are de Napoléon, et, à la fin, de l'amputation de la patrie! Ces souvenirs, malgré qu'on en ait, se présentent tout à coup; on les chasse; ils reviennent, semblables à des tentations obsédantes. Du moins, parmi ces âmes, il en est qui ne se laissent pas induire au désespoir. Elles se défendent par la simple et indéfectible foi en la patrie. Je m'honore d'être une de ces âmes.

Or voici que la guerre donne raison aux croyants.

A mesure qu'on s'éloignait de « l'année terrible »

r;0 — ERNEST LAVISSE

et que de nouvelles générations arrivaient à la vie, le pli de la défaite s'effaçait; un jour il disparut, et la taille française se redressa. Un obscur et profond travail s'était accompli; des indices l'annonçaient, comme ces mouvements de plus en plus marqués de révolte contre l'insolence des menaces allemandes. Quand l'heure sonna, au premier coup de l'heure, une France est apparue, la vieille et toujours jeune France, comme l'ont faite son sol et son ciel privilégiés et son histoire tant de fois séculaire ; elle est apparue riche des vertus ancestrales et de vertus nouvelles. Elle-même s'étonne d'être si forte et si belle, et ses amis s'étonnent aussi, et, plus encore, ses ennemis.

Cependant l'Allemagne se tient toujours pour assurée de la victoire, et tout près de réaliser le rêve de son orgueil. Ce rêve, elle l'a précisé de plus en plus, et il est devenu tout un programme, dont les parties se tiennent fermes et serrées.

Victorieuse, croit-elle, elle assurera la paix de l'avenir en instituant une confédération des Etats- Unis d'Europe ; elle y fera entrer d'abord les vaincus de cette guerre ; les autres seront invités à y prendre place; mais, s'ils refusent leur consentement, « l'Allemagne, après cette guerre victorieuse, sera de taille à les y contraindre par force ».

L'Allemagne seule demeurera en armes; la flotte militaire de l'Angleterre sera supprimée; quant aux armées de terre, autres que l'allemande, elles n'au-

LA GUEllRE - rit

roiil plus de raison d'être; pour protéj^^er la confédération contre tout péril, l'Allemagne suffira; elle sera « le centre de gravité militaire ».

L'Europe pourra enfin travailler dans la sécurité de la paix, mais non point comme auparavant, selon la convenance de chacun, au hasard des volontés particulières; le travail sera a organisé », c'està-dire qu'à chacun devra échoir la part de travail qu'il est le plus capable d'accomplir. L'Allemagne discernera les aptitudes et distribuera les tâches. Seule, d'ailleurs, elle possède la science économique et s'entend à manier la richesse ; en ce moment la Reichsbank montre sa supériorité sur la Banque d'Angleterre et la Banque de France ; il faudra retirer de Londres le marché monétaire et le transférer à Hambourg, tout désigné pour le recevoir. Et l'Allemagne deviendra « le centre de gravité économique ».

L'Allemagne ne prétend pas imposer aux peuples sa langue, sa pensée, son esthétique; mais, une fois établie « la prédominance » de son Deutschtum^ les obstacles que « les manifestations particulières des peuples opposaient au progrès de la culture » tomberont. Et l'Allemagne sera le u centre de gravité intellectuel ».

On croirait ce programme inventé par quelque ennemi facétieux de l'Allemagne, et qui a outrepassé les limites de la plaisanterie. Or je n'ai fait que résumer la déclaration récente d'un maître illustre d'une grande université allemande, celle de Leipzig; j'ai cité textuellement plusieurs phrases de ce morceau, intitulé V Europe sous la direction de

l'Allemagne (1). Mcais peut-être cet homme est un maniaque, un monomane, un fou? Non. Il a condensé en quelques pages toute une énorme littérature, où se révèle la pensée d'une nation. Son mérite est d'avoir brièvement défini le Deutschtum; après avoir lu son manifeste, j'ai pensé que ce Deutschtum pourrait être figuré, en vignette, par une trinité symbolique : un sabre et une férule croisés sur un billet de banque.

Mais il ne s'agit pas de sourire et de hausser les épaules. La grandeur colossale de ce rêve fait prévoir avec certitude que l'Allemagne, avant de s'avouer vaincue, dépensera toute son énergie. On ne peut déchoir d'une telle hauteur sans s'être cramponné par les pieds, par les mains, et, après les mains et les pieds coupés, par la mâchoire. Il nous faut donc admettre la rude réalité, dissiper les illusions, qui exposent aux découragements, nous armer de patience — nulle arme ne nous est plus nécessaire — et d'une patience à toute épreuve et longue portée. Mais déjà s'annonce le châtiment de l'orgueil d'Allemagne. On a raison de dire que l'orgueil est une passion qui aveugle; les Allemands, s'ils voyaient clair, n'auraient pas méprisé leurs adversaires au point de les imaginer capables de se laisser réduire à la condition de vassaux, de disciples et de contremaîtres. Leur diplomatie, s'ils

1. Ce morceau a été traduit dans la Semaine littéraire ae Genève du 17 octobre 1914. M. Ostwald y affirme que la défaite de l'Allemagne assurerait « la suprématie des instincts inférieurs sur les supérieurs, de la brute sur l'homme, et un recul de la moralité avant-coureur de la ruine de la civilisation... )>.

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