Le Temps du 21 juin 191b
Certainement les enfants de nos écoles françaises, garçons et filles, aideront leur mère an travail des champs pendant que leur père se bat pour la patrie, et ce n'est point pour suggérer à notre administration l'idée d'imiter l'administration allemande que j'ai cité ces paroles ; c'est pour en louer l'intention.
Chez nous, ceux qui ont qualité pour parler à notre peuple n'usent pas assez du droit qu'elle leur donne. De temps en temps, des paroles tombent de haut, qui sont de belles paroles ; mais on ne les prononce qu'en de grandes occasions, et elles sont suivies de longs silences.
Il est vrai que la presse parle chaque matin, chaque midi, chaque soir; mais le public s'habitue à sa voix; forcément elle se répète, et l'attention se blase. Des voix inaccoutumées rompraient cette monotonie. Pourquoi est-il si rare qu'on entende parler un préfet, un recteur, un évêque? Toute fonction se double aujourd'hui d'un devoir national. Quiconque est investi d'une autorité en ce moment-ci s'estime très bas s'il croit n'être qu'un préposé à des subordonnés.
Je suis sûr que quelques lettres publiques, très simjDles, sans éloquence, écrites en mots de tous les jours, qui sont les vrais mots, feraient du bien à ceux à qui elles s'adresseraient.
Mais il est d'autres autorités que celles des fonctions : autorités de patrons, de maîtres, de situation sociale ; elles imposent plus de devoirs qu'elles ne confèrent de droits ; qui ne le sait est impropre à la vie sociale d'aujourd'hui, et mal préparé, ce qui est
dangereux pour lui, à I<i vie sociale de demain. Los patrons, les maîtres, les riches doivent à tous ceux sur lesquels leur autorité s'exerce l'assistance morale autant que l'assistance matérielle.
Ce qu'il faut surtout aujourd'hui, c'est prêcher la patience en montrant qu'il n'y a plus qu(^ patience à prendre. En edet, sur le Iront oriental, la résistance russe s'annonce inépuisable; au nord, sur i;i longue ligne de la mer à Belfort, presque chaque jour nos armes sont victorieuses ; et voici qu'il faut que nos ennemis envoient des armées sur ce front du midi, attaqué par nos amis italiens si gaillardement. Voilà des faits certains de claire certitude. 11 est tout aussi certain que les pertes de l'ennemi sont plus considérables que les nôtres. Il n'a plus, à beaucoup près, la même vigueur qu'aux premiers jours. Il n'est plus cette armée formidable, sûre d'ellemême, dont le fleuve large, profond et rapide submergea la Belgique et le nord de la France.
Mais, si nous n'avons plus que patience à prendre, il faut que cette patience soit longue et prête à toute épreuve. Nous voyons ce que nous coûte chaque avance au front nord; nous sommes émus par les grandioses et tragiques péripéties de la lutte au front oriental ; et les Italiens nous avertissent qu'ils n'en sont qu'aux préliminaires, et que le grand jeu n'est pas commencé.
L'Allemagne ne cédera qu'après épuisement total. Pour nous en convaincre, représentons-nous la grandeur de ses rêves dhier.
S'ils s'étaient réalisés, ces rêves, la France aurait été conquise en quelques semaines: l'Elysée serait
PATIENCE! — lin
une des résidences de l'empereur ( iiiillaiiinc, la prélérée, sans doute. Pendant ses séjours à l^iris, il circulerait à cheval, casqué, cuirassé, escorté de casques et de cuirasses, ou bien en son autoniol)ile impériale, dont j'ai entendu, sous les tilleuls de Berlin, la spéciale et perçante sonnerie alarmer de loin voitures et piétons. Il irait, l'empereur, faire son tour au Bois ; il aimerait passer, à l'aller et au retour, sous l'arc de Napoléon.
S'ils s'étaient réalisés, ces rêves, l'empereurGuillaume aurait aussi son palais à Pétrograd, ou tout au moins à Varsovie. Et puis, la flotte anglaise ayant été broyée entre les zeppelins et les sous-marins et la capitale anglaise brûlée, écrasée, asphyxiée, il irait, l'empereur, visiter les ruines qui marqueraient l'endroit où vivait la ville de Londres. Il étudierait un projet de tunnel pour relier enfin les deux rivages devenus, l'un et l'autre, germaniques. Et puis, d'Afrique, d'Asie, lui arriveraient de joyeuses nouvelles : à l'appel du khalife, son vassal, la guerre sainte ruinerait les empires coloniaux d'Angleterre et de France.
S'ils s'étaient réalisés, ces rêves, le jugement de Dieu apparaîtrait en évidente clarté; le monde entier s'inclinerait, se courberait pour recevoir la « paix germanique » ; et la paix germanique asservirait les neutres comme les belligérants. Déjà la vieille Hollande est avertie du sort qui lui est réservé ; quant aux jeunes nations balkaniques, les Allemands d'Allemagne et d'Autriche et les Magyars se chargeraient de leur avenir. Et, dans toutes les parties du monde^ en Amérique particulièrement.
s'accompliraient les desseins germaniques : aux notes longuement méditées, mot par mot, devant Dieu par M. le président Wilson, la réponse arriverait rapide et brève, et le président Wilson s'en affligerait devant Dieu et devant les hommes.
De pareils rêves qui étaient pour elle dos certitudes, comment l'Allemagne impériale consentiraitelle à déchoir, tant qu'elle aura du sang à répandre? Quelle réalité se sulistituerait à ces imaginations ! Quelle chute, et combien plus profonde que celle de la France, il y a cent ans ! Rendre les territoires usurpés, expier durement, chèrement tant d'épouvantables sévices, se voir privé du droit de porter les armes à cause de l'usage qu'on en fait ; accepter le démenti à tant d'orgueil si hautainement proclamé ; surtout, après qu'on a tant dit et chanté : « Dieu est avec nous », avouer que Dieu vous a réprouvés... Un mot du prince de Bûlow me revient à la mémoire : « Avant que l'Allemagne soit vaincue, le ciel et la terre trembleront. » Ils tremblent en effet.
On rencontre aujourd'hui nombre d'impatientés jusqu'à l'énervement. Des énervés se trémoussent dans les salons mondains et dans les couloirs, qu'on dit mal aérés, du parlement. D'autres sont répandus un peu partout, décourageurs, bavards et malfaisants. Que faire? Quelqu'un médit : « On devrait les enfermer dans un camp de concentration. » La mesure serait rigoureuse. Tâchons de les convaincre :
(c Messieurs, sachez que l'événement dont vous êtes les témoins insuffisamment éclairés est le plus considérable que l'histoire ait vu depuis longtemps:
un peuple s'est proposé de gouverner le monde, qui résiste. Pareilles tentatives se sont vues ; toutes ont fini par la ruine de ceux qui les ont osées. Mais les guerres de libération sont toujours pénibles; les ambitieux d'hégémonie se sont en efTet préparés longuement à Texéculion de leur dessein — et quel Etat s'y est mieux préparé, avec plus de méthode, que l'Etat allemand? — C'est pourquoi ils apparaissent au début formidables et invincibles. Mais leurs adversaires, après le premier émoi, se ressaisissent; puis des spectateurs de la lutte se prennent à réfléchir; ils se demandent ce qu'il adviendra d'eux si la victoire reste à qui veut gouverner le monde. L'un après l'autre ils entrent en lice, et la liberté du monde est sauvée. Mais... pas du jour au lendemain. Les guerres libératrices furent toujours longues. Il est vrai, l'histoire vaplus vite aujourd'hui qu'autrefois, beaucoup plus vite ; mais ne lui demandez pas une folle vitesse. Messieurs, ce n'est pas à elle d'accommoder son allure aux convenances de vos nerfs ; c'est à vous d'accommoder vos nerfs à cette allure. Il est par trop ridicule d'exiger d'elle du cent ans à l'heure. »
Heureusement, les énervés décourageurs ne sont pas tout notre peuple : la masse française a gardé la volonté de persévérer jusqu'à la pleine victoire. C'est cette volonté qu'il faut soutenir, non point par des procédés artificiels, par la dissimulation du réel, par l'omission du désagréable ou du pénible, mais par la vérité. Notre peuple est capable de tout entendre, de tout comprendre. Il sait pour quelle cause ses fils combattent et meurent. 11 ne veut pas
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(jifils soient morts en vnin; il ne le veut pas. Il acceptera le devoir de patience. J\Jais que tous ceux qui ont qualité pour lui parler, soit en public, soit dans Tintimilé de la vie de chaque jour, lui parlent en virile franchise ; qu'ils ne lui dissimulent pas l'efl'ort qui reste à faire, la possibilité, la probabilité de moments pénibles, jusqu'au jour de la victoire qui nous apportera l'allégement, le soulagement, la respiration libre, le triomphal « Enfin! », Talerte reprise de la vie française, l'honneur du devoir accompli envers nous et envers les autres, et la gloire de la nation.