‹ Pages choisiesChapitre 24 sur 26 · Tonips du -1^ mai 191o · texte numérisé non relu

Tonips du -1^ mai 191o

AUX ENFANTS /J/v DA NNEM A li l E — \\3

armements contre la guerre possible et proi)able ; mais on pressentait que cette guerre serait pour l'humanité une calamité comme l'histoire n'en avait pas encore vu, et l'on se demandait si quelqu'un oserait en prendre l'initiative.

Les relations de la France avec l'Allemagne étaient correctes. L'Allemagne ne désespérait pas de nous réconcilier avec elle. Par moments, elle suspendait ses menaces pour nous faire des caresses. Elle disait que, si nous nous entendions bien, elle et nous, nous serions ensemble les maîtres de l'Europe, et je crois qu'elle disait vrai ; c'eût été en tout cas pour nous le péril conjuré, la tranquillité certaine. Mais il aurait fallu déclarer que nous renoncions une fois encore, et cette fois-ci librement et pour toujours, à nos provinces perdues. 11 paraît que des hommes d'affaires et même des hommes de gouvernement — pas beaucoup, quelques-uns, — et dans le pays, des âmes molles, comme il s'en trouve en tous pays, étaient capables d'accepter ce pacte ; mais ils n'osaient pas, ils n'auraient jamais osé l'avouer ; et si un gouvernement et un parlement s'étaient rencontrés capables de conclure une alliance avec l'Allemagne, ils se seraient effondrés tout d'un coup devant la colère furieuse de la conscience nationale.

La France est donc demeurée en état de péril, attendant l'heure incertaine.

Que se passait-il dans l'âme française ? Vos maîtres allemands vous ont enseigné bien des mensonges sur notre France. Ils vous ont dit qu'elle est une vieille nation très lasse, corrompue, dépra-

llî — B UN EST LAVISSE

vée, pourrie, et, dans cette décomposition, travaillée par d'irréconciliables discordes. Nos npparences n'étaient pas belles, eneirel. Nous avons Tbabilude en France, à Paris surtout, de l.iisser voir et même d'étaler nos défauts et nos vices et do cacher le meilleur de nous-mêmes. En réalité, l'àme française se préparait et s'armait. Un souffle venait; il venait de par-delà les jours maudits de l'Année terrible; il venait des temps héroïques de la Révolution et de l'Empire, de plus loin encore, des lointains profonds de notre histoire. Il ranima les sentiments d'honneur, de vaillance, de gloire, un moment engourdis. Les jeunes s'étonnaient de la prudence des vieux. Gonflants, ils attendaient l'heure incertaine.

Cette heure, l'Allemagne l'a sonnée au mois d'août dernier.

Chers enfants, aujourd'hui, sur des champs de bataille grands comme des royaumes, se heurtent des millions de combattants de toutes les races, de toutes les couleurs humaines. Les sentiments qui les animent sont très divers ; quelqu'un qui les connaîtrait tous aurait de grandes lumières sur l'état actuel, si imparfait encore, de l'humanité.

Les soldats de la France combattent pour la liberté de la France, pour son honneur, pour sa gloire. Or la France ne sera pas libre tant qu'elle n'aura pas libéré cette précieuse partie d'elle-même, l'Alsace. Son honneur et sa gloire l'obligent à vous affranchir d'une domination dont elle n'a pas su vous préserver. Nous avons envers vous un devoir ; entre nos devoirs, celui-là est le plus sacré. Ils le savent, nos soldats...

AUX i:.\FANrs !)/■: danm-jm Mtn-j ii;i

C'est pourquoi , lorsque aujourcriiui vos iustiluteurs l'raneais vous parlcut de cette guerre que rinfernal géuie de l'Allemagne, [)our l'élc^riK^l opprobre de cette nation, a laite atroce au delà de toute prévision, lorsqu'ils célèbrent devant vous le courage, l'endurance, l'héroïsme de nos soldats, ijui forcent l'admiration de nos ennemis eux-mêmes» dites-vous bien : « Dans cette effroyable lutte, où ils tombent par milliers, ils pensent à nous, les soldats de la France ! »

L'empereur Guillaume a mis en congé les enfants des écoles allemandes pour qu'ils puissent travailler aux champs. 11 les a « mobilisés comme soldats de la terre », et leur a fait dire :

Le sillon est votre tranchée; les pommes de terre que vous sèmerez sont vos munitions, et la mauvaise herbe est l'ennemi que vous devez exterminer radicalement. Que chacun de vous se dise : « Je suis un soldat allemand pour qui la fatigue est inconnue. »

En Hanovre, une proclamation a été adressée aux écoliers par l'autorité provinciale, je suppose:

Au mois d'août dernier, on mobilisa les soldats: aujourd'hui, on mobilise les enfants. Vous savez bien que nous n'aurons rien à manger en automne et en hiver si nous ne cultivons pas les champs au printemps. C'est ce qu'espèrent nos ennemis, et ils se réjouissent déjà débattre nos soldats lorsqu'ils seront affaiblis par la faim et de dévaster notre bien-aimée patrie. Mais cela n'arrivera pas, car les enfants sont mobilisés. L'empereur vous donne des vacances pour vous permettre d'aider votre mère à cultiver votre champ pendant que votre père se bat pour la patrie... Si vous souffrez de la chaleur ou de la fatigue, pensez alors que vous êtes des soldats allemands au poste que l'empereur vous a assigné.

Page 1