V. H., tC'A. du Crip
J'ose dire aux élèves qui entrent aujourd'hui dans cette maison que les années de leiirs devancières ont été pleines, non seulement de travail, mais d'activit« d'esprit ; pleines de pensées et de sentiments. On a beaucoup étudié les livres ; mais en même temps on a réfléchi, on a cherché, on a douté, on a cru à la vérité, à l'esprit, on a cru au devoir, et en conséquence on a travaillé sur soi pour se réformer et s'améliorer j
on a aussi pensé aux autres, à la France, au peuple, aux écoles. Un esprit s'est formé et propagé, à la fois très haut sans être chimérique, et pratique sans tourner à l'empirisme ; esprit de foi à l'éd-ucation, c'est-à. dire à la conscience, à la dignité supérieure de l'hom. me, à la liberté morale, ainsi qu'aux destinées du pays et de la démocratie.
Pour ce qui est des résultats, apparents à tous les yeux, pensez aux quatre ou cinq cents professeurs de sciences et de lettres formées dans cette Ecole ou par ses méthodes, et avec l'aide de ses leçons transmises en province; aux soixante ou soixante-dix directrices, en province ; aux soixante ou soixante-dix directrices, anciennes élèves. Pensez au savoir agrandi, aux méthodes d'enseignement perfectionnées, à la discipline plus libérale, plus souple, plus douce, sans être moins sérieuse, au régime intérieur presque partout transformé ; enfin au renom de bonne instruction, de moralité, de bonne tenue, de zèle professionnel, dont jouissent la plupart des écoles normales, et qui réduit au silence leurs adversaires ou les met du moins dans l'embarras, si bien que les élèves tiennent à honneur d'y être admises, et les maîtresses d'y enseigner.
Il me serait facile autant qu'agréable do prolonger cette revue encourageante. Mais cela dit, combien il nous sied d'être modestes ! Ne craignons pas de constater ce que nous laissons perdre en chemin, en passant de Fontenay aux écoles normales, et des écoles normales aux écoles primaires, et combien le hon esprit que nous cherchons à cultiver ici, soit dans les études,
soit dans la pratique morale, risque — en partie par notre faute — d'arriver exténué, appauvri de lumière, de chaleur et de vertu, à son adresse véritable, aux filles du peuple. S'il s'agit des résultats qui se rapportent surtout à l'intelligence, rappelons, entre autres choses, combien il s'en faut encore que toutes nos jeunes institutrices normaliennes entretiennent et re. nouvellent leur instruction première par la lecture assidue des bons livi'es ; qu'elles gardent ainsi le goût désintéressé des choses de l'esprit, sans lequel leurs occupations professionnelles perdent bientôt de leur attrait et tournent à la pratique machinale.
S'agitril surtout de la moralité, n'oublions pas que la tâche de l'école primaire s'est considérablement agrandie. Nous ne sommes plus au temps où la plupart des filles du peuple, arrivées à l'adolescence ou à la jeunesse, continuaient de vivre dans leurs villages ou leurs bourgs, sous l'œil de la famille et des voisins, sous la garde de la vieàlle coutume. En leur apprenant à lire, à écrire, à faire des comptes, à rédiger une lettre, à consulter une carte du département ou de la France, nous leur donnons aussi l'envie et les moyens de travailler à améliorer leur condition. Elles vont en grand nombre dans les grandes ou moyennes villes, cherchant un© position à travers mille hasards. Nous qui savons à quels périls elles seront exposées, et qui avons charge d'elles durant les six ou sept années de l'âge scolaire, faisons-nous, et les jeunes institutrices, nos élèves, font-elles tout ce qui serait en notre pouvoir, soit po«r les éclairer sur les risques de toute
Borte qu'elles vont courir, soit pour les munir de fermes principes et de fortes habitudes ainsi que de prudence î Sommes-nous bien sûrs qu'au milieu des tentations multipliées du livre, du feuilleton, du roman, du spectacle, de l'atelier, à l'abri de tout contrôle, ces jeunes filles, devenues par nos soins plus intelligentes, plus instruites, plus aptes à se. tirer d'affaire, soient en même temps devenues plus vertueuses, à la fois plus claii-voyantes et plus aguerries contre le mal? Certes, on n'a pas à regi-etter de leui- avoir ouvert l'intelligence, et l'on ne peut pas non plus rendre l'instituteur responsable des chaugcments qui résultent pour elles des nouvelles conditions sociales, industrielles, morales ; rien de ce qui leur a été enseigné n'est à rétrarter : mais a-t-on mis, dans les leçons et les aver tissements, la vigueur et la netteté de langage, la chaleur et l'accent persuasif, Vautorité que donnent la foi morale et l'amour?
Que conclure de là en ce qui concerne Fontenay'/ En tout cas une chose : c'est qu'au lieu de nous cloîtrer dans nos belles et séduisantes études comme dans une tour d'ivoire, nous devons prendre soin, en vue des écoles populaires, de réformer l'impulsion initiale qui, partie d'ici, se fera sentir dans tout le pays. L'impulsion, c'est, dans tous les sens du mot, l'esprit de vie ; c'est l'esprit qui (pour ne citer que l'un de ses traits distinctifs) , tout en se défendant de mettre sans cesse tout en question et de rien changer à la .légère, se tient attentif à l'cspérinicc, pour ^iter le>
excès, les insuffisances, les erreurs de direction gé raie ou de procédés particuliers qu'elle révèle dans l'éducation, toujours prêt à corriger ou à compléter sans bouleverser. En le définissant ainsi, n'ai-je pas marqué les caractères de l'enseignement laïque?
Et vous, mesdemoiselles de deuxième et de troisième année, tracez la voie à vos compagnes nouvelles venues ; dirigez leur pensée et leur ambition vers le service du peuple, du vaste et puissant peuple, de qui dépend aujourd'hui la destinée de la nation entière ; aidez-nous efficacement à entretenir dans l'Ecole les habitudes établies de droiture, d'égards mutuels, de prévenances cordiales, de simplicité, de respect et de modestie.
Conférence du 6 janvier 1888. Ouverture de la nouvelle année et de la nouvelle salle de conférences
Que nous apportera la nouvelle année? Fautril croire, selon le mot d'un poète, que les astres qui président à notre destinée sont dans notre propre seini Non pas tous, assurément; nous sommes h maints égards dans une étroite dépendance de causes étrangères, inconnues ou imprévues, supérieures à notre prévoyance ou à notre pouvoir ; mais cela est vrai des principaux, et de ceux-là mêmes qui modifient, corrigent, règlent la plupart des autres. Nierez-vous que nous construisions chaque jour insensiblement notre destinée, en dépit des événements extérieurs, suivant la direction habituelle que nous imprimons à nos pensées, direction frivole ou sérieuse, égoïste ou généreuse ? Ce pli, volontairement contracté, de la pensée, du sentiment, de l'imagination, nous porte ensuite h prendre de certains partis, à suivre des voies, à choisir des relations qui répondent à notre état d'esprit : et notre vie se trouve ainsi déterminée, presque à notre insu, dans un sens ou dans un autre. Il dépend de nous que la présente année, quels qu'en soient les événements imprévus, contribue pour sa bonne part à
nous ménager un avenir heureux, puisque la première condition pour ôtre heureux, c'est d'être maître de soi, de faire l'ordre et la paix en soi, de ne pas rester à la merci des choses ni des hommes. Cela, il y a long, temps que les sages l'avaient dit ; et cette vieille vérité sera toujours nouvelle. Sans doute, elle ne renferme pas tout le secret du bonheur (le coeur de l'homme ne se suffit pas à lui-même), mais elle en marque un caractère essentiel. Et comme ce n'est pas l'œuvre d'un jour d'atteindre à cette maitriise, ni d'arriver A l'exercer sans défaillance, sans raideur, sans ostentation, vous ne sauriez commencer trop tôt de vous y ^appliquer. ^M
Cola dit, je me sens libre et heureux de vous souhaiter, à vous et à ceux que vous aimez, des • astres propices u. Puisse l'année ne %'ous apporter aucune des grandes épreuves de famille ou personnelles qui ébran. lent l'âme et troublent la vie jusqu'au fond ! Puissiezvous voir se réaliser vos vœux les meilleurs ! Et comme l'un des plus légitimes se rapporte, pour les élèves de deuxième année, à leur examen, souhaitona-leiur ensemble que le succès récompense leurs efforts ! Et enfin, comme la santé, en vue de ce résultat, vous est le bien le plus désirable, puissiez-vous faire des progrès dans l'art de la bien conduire, ovi vous êtes encore trop novices ! ^M
Avec la nouvelle année nous inaugurons aussi notre ^^ nouvelle salle de conférences. Vous aurez sans doute, ^i comme moi, quelque peine à vous séparer de l'ancien.^! ne ; déjà, il y a quelques années, nous n'avions pas ^4
qujtt-é sans regret celte qui l'avait précédée, le véritable berceau de l'Ecole, à la fois salle d'étude et salle de réuaion, à laquelle vos compagnes, aujoxu> d'hui diretrices ou professeurs des écoles normales, rattachent quelques-uns de leurs plus chers souvenirs. Ainsi nous prêtons aux lieux une partie de notre âme, aoit individuelle, soit collective. Ce qui fait l'attrait durable d'une salle de réunion comme celle-ci, c'est d'abord sans doute ce que l'on y entend, ce que l'on y ressent, ce que l'on y entreprend à part soi ; mais c'est aussi ce que l'on y a entendu, senti et résolu ensemble, dans l'intime entente des esprits, des cœurs, des volontés. Et lorsqu'à ces impressions se mêle celle de la jeunesse, lorsqu'on les a éprouvées et partagées à l'âge où tout en rious sourit à la vie et s'élance avoo espoir vers l'action, elles revêtent un charme indéfinissable, et font une .sorte de lieu sacré du lieu le pins vulïjaire oîi il nonp a été donné de les goûter pour la première fci-i. C'est de là que nous aimons à faire dater notre véritable entrée dans le monde de l'intelligence ou de l'âme.
Jouissez donc librement, et sans en rien perdre, de l'échange d'idées et de sentiments qui va se faire tous les jours ici ; approvisionnez-vous de ces précieux souvenirs où votre existence morale prendra ses plus for. tes racires ; ils vous seront une lumière et une force aux heures inévitables d'isolement et de tristesse. Jouissez des paroles et des chants ; mais comptez particulièrement sur ce que vous y apporterez de votre
propre fonds, curiosité séri^eose, amour de la vérité,
droite intention, bienveillance mutuelle.
Je n'oublie pas que cette salle n'est pas une chapelle, ni un autel où noua adorions en commun ; maie il dépend certainement de nous qu'elle soit, pour toute la durée de notre vie, un foyer de chaleur tt de lumière. Si l'on n'y célèbre pas des cérémonies religieuses, du moins l'on y parle, et quoi de plus auguste sax la terre que la parole humaine! Ici la parole est honorée, plus encore, respectée ; la parole, c'est-à-dire la pensée,^| c'est-à-dire l'âme. On y professe de croire à l'âme, c'est-à-dire à la destinée morale de l'homme ; à la destinée d'un être libre, qui n'est pas nn simple mécar nisme, une pièce dans la grande machine, qui est ratson, volonté, qui est conscience, qui est capable da concevoir eit ùe réaliser la vérité et la justice ; et quifl n'est tout cEla que parce que le principe suprême des ^ choses, au lieu d'être la force universelle aveugle, est aussi liberté, sagesse, amour. ^Ê
Ici l'on professe encore de croire que chacun de nous, non content d'avoir une existence et une desti- ^ née distinctes, personnelles, est relié à tous, particu>fl lièrement à la famille et à la patrie, par une étroite solidarité. On croit à la patrie, surtout parce qu'on la croit capable, comme l'individu lui-même, de choisir sa destinée et de s'y fixer; on l'aime avec ses faiblesses et ses forces ; on l'aime pour ce qu'elle a été, mais plus encore pour ce qu'elle pourrait être ; on la vent indépendante à l'égard de l'étranger, maîtresse d'ellemême à l'intérieur, fraternelle dans l'égalité de ses.
membres; cité de liberté et non de césarisme menteur ; cité de démocratie et non de privilège ; cité volontairement soumise à la loi et non anarchique ; digne à tous ces titres de la confiance et du respect des peuples. Et c'est pourquoi l'on professera dans cette salle, comme on a fait dans les deux précédentes, que c'est une bonne et belle chose de donner sa vie à l'éducation populaire; à une éducation vraiment libérale, qui, non contente de dégourdir l'int^elligeiice en vue d'un métier utile, prétend élever l'âme; qui, de tous les enfants du peuple, filles et garçons, ouvriers des villes et cultivateurs, veut faire des êtres libres, capables de se gouverner eux-mêmes, selon la loi morale, et par là même de concourir dignement au gouvernement du pays.
En voilà assez, je pense, pour nous rendre cette nouvelle salle à la fois attrayante et vénérable. Et pourquoi, dans chacune de nos écoles normales, la salle de réunion générale ne serait-elle pas aussi un lieu privilégié, par les pensées fécondes qui s'y échangeraient, par les émotions qu'on y ressentirait en commun, par les résolutions généreuses qu'on y forme, rait ensemble à l'entrée de la vie active?
La lecture. Première conférence. Mars 1887.
juin i896.
« Peu lire et beaucoup penser à ses lectures, Rousseau, c'est le moyen de les bien digérer. Vinet : « Notre siècle est malade de trop lire et de mal lire >. H
C'est, en effet, après la maladie de ne rien lire (laquelle sévit également, même parmi les gens d'école), celle qui fait le plus de ravages. Vinet écrivait il y a un demi-siècle environ : que dirait-il aujourd'hui à la vue des journaux, des romans en livraisons, des livres à vil prix qui vont chearcher les lecteurs jusque dans les villages reculés de France, de Suisse, de Belgique! On lit avec avidité, c'est dire peu, avec voracité; on ne lit pas pour s'instruire, mais en manière de passe^temps, poui' chasser l'ennui et ne pas sôj trouver seul avec Eoi-mênie, pour se procurer un plaisir presque sensuel d'imagination. Cet exercice, non seulement ne profite pas à lesprit, mais l'énervé et l'affadit, effaçant une impression fugitive par une autre, le dispensant de l'effort d'agir et de penser par^H lui-même; il émousse également la sensibilité, qu'il ^^
chatouille ou irrite à coups répétés, offrant sans relâ
che à son appétit d'émotions les sentiments d'autrui au lieu des siens propres. C'est ainsi que la lecture, dont la plus haute destination est sans doute d'évoquer et de nourrir la personnalité, en est un des dissolvants les plus actifs, tel qu'un narcotique, à la fois surexcitant et assoupissant.
Ce n'est pas précisément à quoi vous êtes exposées ici, durant vos deux années d'études, astreintes que vous êtes à des lectures austères et réglées. Mais c'est^ n'en doutez pas, la tentation dont tous aurez plus tard à vous défendre, dans les jours de loisir et aux heures inévitables d'ennui et d'isolement moral. Cest surtout le mal dont vous aurez à préserver vos jeunes institutrices, dont un grand nombre auront à passer les années de leur jeunesse et peut-être de leur âge mûr loin de leurs familles, ou dans le célibat. Que faire dans les longues soirées d'hiver, les jeudis et les dimanches, après que l'on a pourvu à la préparation des leçons et aux soins d'un petit ménage? L'ennui les guette ; pour s'échapper à elles-mêmes, elles seront tentées de beaucoup lire et de lire sans discernement, comme d'autres, poussées par le même mobile, dispersent leur temps et leur esprit dans les réunions mondaines.
Bousseau nous conseille de lire peu, et seulement en proportion de ce que nous pouvons en dlfit-nr par une réflexion active. A première vue, vous jugerez assurément que le conseil est bon, quoique d'air un peu sévère et de pratique difficile. Penser beaucoup à ses lectures, — après avoir eu, cela va sans dire.
la précaution de les bien choisir; repenger poiir soi, à la suite de l'auteur, au moins les idées principales, les passages qui nous ont le plus frappés, et que nous aurons sagement fait de marquer d'un léger signe ; les repenser à notre compte, afin de les digérer, c'està-dire de nous assimiler, et non pas seulement de retenir dans la mémoire, tout ce qui nous est assimilable, ce que nous avons réussi à bien comprendre, ce qui s'ajuste à notre état présent d'esprit, à notre culture, à notre expérience, en laissant tomber le reste jusqu'à nouvel ordre,... oui, c'est là incontestar blement la seule méthode qui convienne à une personne raisonnable, la seule qui assure ce qu'on pourrait appeler ia bonne nutrition mentale.
Peut-être serez-vous tentées de me dire qu'il ne dépend pas de vous, dans le présent, au cours de vos études, de lire peu ; qu'il y a beaucoup de livres iraportants, ou de fragments de livres, à étudier, à analyser, à retenir dans le court espace de ces deux an- fl nées scolaires, et que dès lors il est bien malaisé de ^ « penser en proportion de ce qu'on lit, et par conséquent de le bien différer ». ^Ê
C'est en effet l'écueil le plus redoutable de l'ensei-^^ gnement dans les hautes écoles, primaires ou secondaires ; c'est le vrai problème à résoudre, qui préoccu. fl pe sans cesse vos maîtres, et qu'on résout au jour le jour du mieux que l'on peut, sans y réussir jamais à son plein gré : lire assez, lire autant qu'il le faut pour satisfaire à une légitinae curiosité de savoir et aux exigences de l'examen final, lire autre chose que des)
m*nuels abrégés ; entrer, à l'aide d'ouvrages plus étendus et plus voisins des sources, en ra-ppoi-t direct avec les peuples et leurs moeurs, avec les personnages et leurs caractères, avec les situations et leurs traits principaux, ou bien avec la nature et l'inépuisable richesse de ses productions, la diversité de ses phénomènes, la régularité de ses lois ; eu un mot, pénétrer, sous la conduite des livres-maîtres en tout genre, jusqu'à la réalité même, jusqu'aux êtres vivants, hommes ou choses, au lieu de s'an-êter à de brèves généralités, exactes mais abstraites et stériles, cela n'eat-il pas l'a b c de l'art d'apprendre, et pouvons-nous vous demander moins?
Vous en convenez sans peine : Fontenay ne serait pas ce qu'il est, ce qu'il doit être, une école supérieure de pédagogie, si l'on ne vous invitait pas à ces longues, diverses, laborieuses lectures. Mais, d'autre part, où trouver le temps d'y réfléchir, de les repenser, afin de les différer, au milieu de cette succession presque ininterrompue de cours, de répétitions, d'exercices pratiques, de compositions? Réfléchir, penser, demande du loisir, du calme ; hors de cette condition, comment l'activité spontanée et originale de l'esprit entrerait-elle en jeu? Or c'est précisément le loisir et le calme qui manquent le plus.
Convenons ensemble qu'il n'est jamais facile, ici ni ailleurs, de concilier ces besoins contraires, l'un et l'autre légitimes. C'est ce qui m'a souvent fait insister auprès de vous, dans nos conférences, sur le bon emploi des vacances. Je vous ai rappelé, m appuyant sur
mon expérience personnelle de jeunesse, que les vj cances sont le temps prédestiné à la lecture ; je dis à la lecture intéressante autant qu'instructive, précisément parce que, l'esprit n'étant pas encombré ni incessamment tendu par des tâches prescrites, son énergie propre se' dégage sans effort et s'exerce utilement sur les idées ou les faits que lui présente un livre. Il les pense et les digère en vertu de sa fonction natu- i relie, sans en ressentir de fatigue. ^|
Telles ne sont pas, je le sais, les conditions où vous vous trouvez au cours de l'année scolaire. A l'épreuve, on s'aperçoit vite qu'à vouloir réfléchir sur tout ce qu'on lit, et sur ce que l'on entend, on serait arrêté à chaque pas, et l'on finirait par lire extrêmement ' peu. f
N'y art-il donc aucun remède à cet état de choses? De remède infaillible, certainement non. La meilleure organisation réglementaire des exercices de la journée n'y suffirait pas. C'est à chacun, selon ses moyens et son tempérament, de pourvoir au jour le jour, le mieux possible, à cette salutaire et indispensable obligation de repenser ce qu'il a lu. Néanmoins, cette réserve faite, peut-être n'est-il pas inutile de vous indiquer un moyen bien simple dont une pratique assez constante m'a démontré l'efficacité. Il n'a d'aillpurs rien de nouveau ; bien des gens, sans doute, en usent avec plus ou moins de régularité ; et vous-mêmes, il vous sera plus d'une fois arrivé de l'employer. fl
En dewi mot-s le voici. C'est de mettre à profit le^ moment qiu précède le sommeil, ou celui qui suit le
réveil pour évoquer sommairement toute l'histoire de votre journée, sorte d'examen quotidien, non de cons. cience, mais d'intelligence. Quand je dis l'histoire, j'entends seulement ce qui, dans vos lectures, dans les leçons, dans les lettres reçues, dans les entretiens, vous a particulièrement frappées, mais qui s'est promptement dissipé dans le tourbillon des occupations diverses. Nous recevons chaque jour de ces vives impressions, intellectuelles ou morales, qui peuvent être fécondes, si nous leis fixons uji temps suffisant sous l'œil de la conscience, mais qui restent ordinairement stériles parce qu'elles s'effacent, aussitôt formées. Les faire reparaître, ne fût-ce qu'un court instant, devant notre esprit, et leur donner figure distincte au lieu de les penser vaguement et en bloc, c'est les introdiure en quelque sorte dans notre circulation vitale, pour y devenir des fermente actifs de réflexion ultérieure.
Remarquez bien, je vous prie, qu'il ne s'agit pas de se remettre en mémoire tout ce que l'on a lu ou entendu, ni même tout le principal, mais seulement ce qui vous a vivement touchées au passage, soit par son évidence, soit par sa beauté ou sa nouveauté, et qui risque de vous échapper sans retoui*, ou de rester lettre morte, faute d'avoir jjénétré assez avant dans votre intelligence, ou dans votre cœur.
n ne s'agit pas non plus, veuillez retenir cette observation, de Juger tout ce qui a passé devant votre esprit : cela excéderait manifestement votre pouvoir actuel et ne serait qu'une improvisation hâtive destituée de toute valeur. Non I repenser ata lectures^ ce
u'est pas les juger, ou du moins cela ne l'est qu'à un faible degré ; c'est, je le répète, les rappeler sous notre regard, pour que cett« impression renouvelée les mêle définitivement au courant de notre vie mentale, où ils serviront plus tard, presque à notre insu, sous le stimulant de l'expérience, à provoquer d'utiles rapprochements de pensées, et à préparer par là des jugemrnU de toute sorte, substance véritable de notre iu- , dividualité. fl
Je vous recommande cette pratique. Elle n'a rien de mertflUeuj, mais elle emprunte une vertu particulière à cett« heure privilégiée du soir ou du matin, H ou les objets se peignent plus vivement dans l'imagination, dépouillant la forme abstraite et revêtant une figure et des couleurs concrètes. Si vous y joignies fl une autre pi-écaution non moins simple et abrégée, celle de noter le lendemain d'un trait, d'vtne mention, > ne fût-ce même que d'un titre, d'une indication de fl page, le passage du livre, de la leçon, de la lettre, de l'entretien, qui a fait l'impression sur vous, le profit sera bien consolidé, et de jour en jour, n'en doutez pas, vous sentirez s'accroître à la fois votre acquis et ^ votre force de réflexion. ™
T7n mot en finissant. Le mot de Rousseati ' « Peu lire, et beaucoup penser ■■. me semble appeler un cor-
rectif. Encore est-il bon,j en vue de donner à soal libre jeu, sans se préoo de « digérer ». C'est la| rons des journaux, des <
•"ip nécessaire, de lire
^ir, de l'espace, du
irs de réfléchir I
ifit que nous
i, de tout le
merce social. Appliquer notre esprit avec suite, le plier à l'effort habituel de penser à tout ce qui se présente à lui, oui, c'est la règle par excellence de quiconque, professeur, instituteur, homme d'étude, veut arriver à parler de son fonds, avec un peu d'autorité personnelle. Mais la tension sans relâche, la réflexion obligée à la suite de chaque lecture, serait une autre cause de stérilité, en paralysant la spontanéité de la pensée et du sentiment, où se retrempe sans cesse le pouvoir même de réfléchir.
La lecture. Deuxième conférence. Décembre 1888.
Lt Tt.mptt a publié, ces jours-ci, un curieux autographe d'Auguste Comte, le fondateur du positivisme, qui se rattache à ce que nous avons dit plus d'une fois de la lecture. Vous aurez plaisir à l'entendre. Auguste Comte répond à l'éditeur M. Guyard, qui lui avait offert et recommandé des publications nouvelles ;
( Ayant bientôt reconnu que, chez les modernes, la lecture nuit à la méditation, j'ai, depuis de longues années, contracté l'habitude de ne lire que les grands poète occidentaux. Je lis chaque matin un chapitre de Vlmitation et chaque soir un chant du Dante, en résprvant pour mes instants de loisir mes autres lectures poétiques, de manière à relire annuellement tous les chefs-d'œuvre. Ce régime cérébral m'ayanfe^J toujours été très salutaire, je m'y suis tellement atta-^ ché que je n'y puis admettre que de rares et courtes exceptions, motivées d'après l'importance extraordinaire de quelques ouvrages, quoique je me trouve ainsi privé de communications intéressantes.
Salut et fraternité. »
10, rue Mousieur.le-Prince, Puris, il" Cliarlem»
Sur la date, vous remarquerez qu'Auguste Comte a substitué au calendrier universellement adopté en Occ'dent un caiendrier de son invention, où les mois portent les noms des plus grands personnages de l'histoire, et les jours ceux des hommes quib ayant le plus marqué dans les diverses branches de l'activité humaine, moralistes, législateurs, réformateurs, inventeurs, héros de tout ordre, se recommandent, comme
.-. ; Vb a une nouvelle espèce, à la commémoration
de la postérité. L'ère des poaitivisteii, au lieu de compter à partir de Jésus-Christ, est fixée à la grande Révolution ; et ainsi le vingt-septième jour du mois de Charlemagne de l'année 67 se trouve répondre au 14 juillet 1855.
Arrivons au contenu.
D'abord Auguste Comte « a reconnu que la lecture nuit à la méditation «, c'est-à-dire à l'activité réfléchie de l'esprit, par où l'on prend la direction de sa vie. C'est qu'en effet, on se laisse ainsi aller à vivre hors de soi, que lea livres soient sérieux et absorbants, ou frivoles et dissipanU, et même si on les « digère », pour parler avec J.-J. Rousseau ; à plus forte raison si l'on se borne à recevoir des impressions fugitive* ou à recueillir passivement des idées toutes faites.
Comte a raison de voir là une fâcheuse disposition des modernes, que tout notre zèle pour l'enseignemeut risque, si nous n'y prenons garde, de propager d'aggraver.
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Aussi s'en tient-il à un petit nombre de livres, toujours les mêmes : les grands poètes de l'Occident, parmi lesquels il range sans doute ceux de l'antiquité ; et selon son habitude de régler et d'organiser jusque dans le détail sa vie spirituelle, comme fait le reli-i gieux ou le prêtre catholique, il dispose ses lect de manière à relire annuellement tous les chefs-d'œa vre ; en outre, il s'impose la règle de lire chaque matin un chapitre de ['Iittii/itiuii, et chaque soir un chant du Dante, comme les protestants pieux lisent un chapitre de la Bible.
Sur quoi je vous invite à observer que ce grand travailleur, ce maître-novateur, dont l'influence a été un temps si considérable, et reste encore sensible, bien que diminuée, ne craint pas de relire c«t de relire encore. — Règle de grand prix, trop peu commune, qui est chez lui un trait de supériorité, et que je vous souhaite d'apprendre à pratiquer plus tard, en choisissant pour cela Vexrellent parmi le tri» bon, au Ueu d'éparpiller votre attention d'un volume à un autri volume, ce qui réduit peu à peu le plaisir intellectu de lire à une sorte de chatouillement des sens. Considérez ensuite que, non content do relire les chefs-
eu
d'œuvre poétiques, il place chacune de ses journées sous l'inspiration de deux de ses livres de chevet. C'est, dit-il, un régime cérébral qui lui a été très salutaire. Cette expression, toute physiologique, que les positivistes ont mise à la mode, est déplaisante par son air matérialiste autant qu'elle est arbitraire ; car la, lecture des poètes et de \'I mitatiun affecte peu, je pense, le bon état du cerveau : traduisons-la librement par régiiite intellectuel, ou mieux npirituel. 'Voici donc un penseur aussi affranchi que possible des dogmes et des pratiques des religioos positives, qui vers la fin de sa laborieuse carrière comprit !a nécessité d'encadrer la vie individuelle et la vie sociale dans des habitudes réffiiHèreg et même i/iiofidiennes de recueillement, de méditation, d' élevât in a, de lectures bien appropriées, afin de soutenir la débilité, la mobilité, le caprice des individus. Et c'est pour la même raison qu'il avait adopté, ainsi que je l'ai dit, un nouveau calendrier de Saint» la'iques, de représentants éminents de l'humanité, destiné selon son intention à présider de mois en mois et de jour en jour h, l'existence de chacun et de la communauté entière. — Encore un avertissement pour nous, qui volontiers abandonnerions la conduite de notre vie au hasard des bonnes résolutions, sinon au hasard plus incertain encore des « bonnes aspirations u. Pour qui estime à son vrai prix la santé de l'esprit et celle de l'âme, il y a des règles d'hygiène quotidiennes à observer; on ne les néglige pas plus impunément qu'on ne fait la régularité des repas en vue du ravitaillement des forces physiques.
Et de quelles lectures fait-il choix? De celles qiii ré. pondent à l'idée qu'il a conçue, et oîi il veut se confirmer, de la destinée humaine (si ce mot de destinée^ n'est pas impropre dans le langage positiviste) ; de celles qui maintiennent la direction normale de la pensée et de la pratique. Il lit chaque matin un cha-^| pitre de Vlmitatimt, et chaque soir un chant du Dante, sans doute parce que l'un et l'autre sont des poètes ^j (on peut bien appeler de ce nom l'auteur de VJmita^^ tion), des hommes de stntinitnt et non de rainonnement, d'intuition et non de démonstration, et aussi parce que tous deux, chacun à sa manière, expriment la direction de vie qu'Auguste Comte estime à sa manière être la meilleure direction normale, à savoir l'altruiame ou l'amour ; et Y Imitation, en particulier; 1 parce que. selon sa tendance mystique, ce livre nous prêche, dans chacune de ses pages, Vintdligenee »erv6\ du cœur. Or, c'est à cette grande conclusion qu'avait| finalement abouti la philosophie d'August* Comte , cette philosophie, d'abord si exclusivement intellectueJlf ou scientifique, qui proscrit la métaphysique et la morale rationnelle, la recherche de la cause première, des causes finales, de l'essence des choses ; qui écarte comme inaccessibles les question» de Dieu, de la liberté, de la personnalité, de l'âme et de sa nature ; qui prétend n'étudier que les faits, les phénomènes observés par les sens, et les rapports constants entre
les faits, et qui par ces omistion» favorise implicitement chez ses adeptes des nigatitms rorrespondantea. Cet bomme, ndonDt- toute sa vie à l'exercice de la pensée et à l'obsirvation, on vient à découvrir par delà, nous dirons plutôt dans le fond même de la pensée, une autre puissance encore plus intérieur;, non moins légitime et même plus distinctive de l'humanité, celle du cœur, à laquelle il subordonne la superbe intelligence. C'est pour s'entretenir dans cette manière do voir et d'être qu'il confie à des msîtres chrétiens, mystiques interfrètes d'un sentiment sem. blable, le soin d'inaugurer et de clore ses journées.
Sur quoi, faisons encore deux ou trois réflexions. La première, c'est qu'en effet l'homme ne vit pas seulement par l'intelligence ; mais que l'intelligence se retrempe et se renouvelle elle-même aux sources de la vie intérieure, à celles du coeur, et que s'il est bon, beau et véritablement humain de penser, c'est une fiuctîon encore meilleure et plus digne de l'homme à'ainifr.
A la condition toutefois d'aimer ce que la pensée peut avouer ; car si le cœur est la faculté inspiratrice, il reste néanmoins que la raison est la faculté régulatrice, sans le contrôle de laquelle Vamour risque souvent de s'égarer. Et cela nous conduit à cette seconde réflexion : qu'on peut s'étonner de la sorte de primau-
té qu'Auguste Comte assigne dans son régime spirituel à Y Imitation, à un livre digne de rester classique en ce qui est du recueillement, de la vie intérieure, de la vie en Dieu, du désabusement à l'égard des formules et du raisonnement scolastique, ombres vaines et trompeuses de la réalité religieuse et morale, comme aussi à l'égard de la vertu souveraine des pratiques ecclésiastiques ; mais livre de moine et non de séculier, qui, au lieu des vertus actives et courageuses, propres à la pratique des devoirs quotidiens, nous prêche le renoncement à la famille, à la société, à la science, à l'industrie, « à toutes les sortes de vanités passagères i, en un mot à toute la vie présente, qu'il absorbe dans la vie étemelle. Et ainsi la morale entière, laquelle n'a d'autre étoffe, d'autre contenu que ces divers devoirs séculiers, disparaît au profit d'un ascétisme spirituel, limité au salut de l'individu.
Il semble donc qu'un régime vraiment normal unirait à ces lectures, qui ont leur prix et leur gfrande vertu, d'autres lectures, plus toniques, si je puis ainsi parler, plus fortifiantes, j»lus appropriées à la vie séculière, aux devoirs variés, pénibles de la société humaine. Tels les moralistes stoïciens, Epictète, Marc Aurèle, et au-dessus, leur maître à tous, Socrate. Telle aussi la Bible, livre bien autrement riche de leçons, d'inspirations, de fortes impulsions que ne l'est Vlmitati-on, pourtant émanée d'elle ; qui a formé non pas des religieux cloîtrés, mais des caractères virils en grand nombre, des âmes de héros capables d'oser, d'affirmer et de nier; capables d'entreprendre et de
résister, sur un grand théâtre ou dans l'obscurité de la vie privée ; capables de réformer le monde autour d'eux en se réformant d'abord eux-mêmes ; un livre dont un grand philosophe peu suspect de superstition crédule, M. Renouvier, a. pu dire « que toute considération religieuse mise à part, s'il avait un livre à donner pour occuper, consoler, distraire, instruire, faire penser à toute sorte de sujets, les plus variés et les plus profonds », il choisirait la Bible. Mais ce livre est malheureusement à peu près étranger à la tradition française laïque, et bien peu familier aussi à la tradition ecclésiastique, ainsi qu'aux habitudes aujourd'hui régnantes.
Finissons par cette remarque. Auguste Comte reconnaît qu'en bornant ainsi ses lectures à ce petit nombre d'œuvres poétiques ou édifiantes, afin de ne pas se distraire de la mtdi-tation, « il se trouve ainsi privé de communications intéressantes ». En quoi il a siirement plus raison qu'il ne le pense. On peut dire que sur bien des points ce puissant esprit a eu jusqu'à la fin comme des œillères, qui l'empêchaient de voir bi«n des choses à côté, choses d'histoire ou de morale en particulier, qui auraient élargi l'horizon de aa pensée et corrigé maints de ses jugements sur les doctrines et les institutions. Peut-être que, moins absorbé dans < la méditation >, plus familier avec
l'histoire étudiée aux sources, il eût appris à recMinaître, à côté de l'intelligence et du cœur, une autre puissance, qui, elle aussi, a fait ses preuves de fécondité, celle de la conscience : puissance souveraine, elle aussi, hors de laquelle l'humanité, même savante ou altruiste, apparaît déeouronnée, et qui, heureusement pour la dignité de notre espèce, fonde et consacre, dans la religion, dans la morale, dans ia politique, dans l'éducaticn, la noble doctrine de Vindividualhme, suspecte aux positivistes.
On ne s'isole pas impunément du plein courant de l'humanité et de la vie contemporaine, même quand ce courant est trouble. Relire assidfiraent les meilleurs maîtres spirituels est une règle excellente : n'être pas VJiomme d'un seul livre, ni de quelques-uns seulement, surtout des livres mystiques, en est une autre, qui complète et corrige la première.
Comment l'enseignement pourrait-il atteindre toutes les élèves d'une Ecole normale nombreuse?
(au ketouii o'uni tourkëe d'imspkction)
J'ai été frappé une fois de plus, en visitant les écoles noraiales, de voir combien il est difficile aux professeurs, dans une classe nombreuse, d'atteindre efficacement chacune des élèves. On peut sans doute jeter à travers la leçon de brèves questions, appelant une brève réponse, qui, sans rompre le fil de l'exposé, tiennent les jeunes esprits en haleine. Mais ce procédé, tout nécessaire qu'il est dans la conduite d'une leçon, n'a qu'ime portée très restreinte. La vérité est qu'on n'inculque le savoir, on ne fait bien comprendre ce que Ton enseigne, et à plus forte raison on ne forme l'esprit d'un élève, qu'en le faisant souvent parler ; parler à son aise et assez longuement sur la chose qu'il a entendue ou étudiée ; parler, c'est-à-dire penter pour ton compte, et non pas seulement se rappeler ; penser er.tnine on est obligé de penser tn vue de parler, c'est-à-dire, non pao vaguement, à peu près, mais ave: exactitude, avec précision, en distinguant l'une de l'autre les différentes idées, enfin avec ordre.
C'est le problème qui hante à bon droit les meil-
ieures maîtresses et les directrices des écoles normales. Comment faire parler toutes les élèves? Oii en trouver le temps et les moyens? On y fait assurément de son mieux ; mais songez que le moins de temps que réclame en moyenne une sérieuse interrogation individuelle, sur des points tant soit peu difficiles, c'est six à sept minutes ; que par conséquent quatre élèves au plus poiirront être soumises utilement à l'exercice dans la demi-heure qu'il est de règle ou d'habitude d'y affecter. De sorte que, la classe comptant vingtcinq, trente élèves, et la leçon revenant une seule fois par semaine ou au plus deux fois, le tour de chaque élève d'avoir à parler aingi risque de n'arriver qu'une fois par mois dans chaque branche du programme, c'est-à-dire huit ou neuf fois par an, et, au plus, dix ou douze fois.
On s'explique par là comment les maîtresses sont surprises et déçues lorsque, n'ayant rien négligé durant les trois années d'études pour se mettre à la portée des jeunes filles, et celles-ci ne s'étant point épargnées à la peine d'apprendre et de comprendre, elles les entendent, à l'examen du brevet supérieur, balbutier et donner des réponses informes à des questions dont on avait lieu de les croire bien instniites. Faut-il s'en prendre à l'impéritie du professeur, ou au peu d'intelligence de l'élève? Ni à l'un ni à l'autre. Mais l'élève n'a pas été assez souvent mise en demeure de dépasser, en écoutant la leçon, ou en l'étudiant, l'état de compréhension passive et crépusculaire, pour
atteindre vtne pensée nette, claire, bien ordonnée, qui se prête sans peine à l'expression parlée.
Si maintenant vous considérez que ces jeunes filles, ne sont pas des élèves ordinaires, qui puissent à la rigueur se contenter d'un savoir peu défini et flottant, qu'elles seront demain institutrices, obligées cette fois ■ de parler pour enseigner, vous comprendrez sans peine quel gi'and dommage c'est pour leur avenir professionnel de n'avoir pas été rompues par une suffisante pratique à penser tout ce qu'elles étudient de manière à le pouvoir exprimer fidèlement. Beaucoup sans doute feront un peu tard leur apprentissage sous l'aiguillon de la nécessité, et aux dépens de leurs élèves : mais combien en est^il qui, livrées désormais à elles-mêmes, ne sauront jamais réparer ce vice de leur éducation et contracter les qualités d'esprit et de savoir qui donnent au plus humble enseignement toute son efficacité !
A ce mal, inhérent aux écoles nombreuses, y a>-t-il des remèdes! On ne saurait évidemment songer ni à multiplier ]e,8 leçons communes, ni à les prolonger assez pour y loger autant d'interrogations suivies qu'il faudrait : outre que le temps ferait défaut, les meilleures élèves ne gagneraient rien à être les auditeurs muets de ce long défilé d'épreuves. Pourtant, les maîtresses ne manquent pas qui sont pénétrées de ce
principe capita] : à savoir que cela seul est parfaitement compris de la jeune fille, qu'elle a exprimé, soit de vive voix, soit par écrit. Elles s'ingénient de leur mieux, prodiguant temps et peine, instituant des con. férences ou exercices extraordinaires : mais avec le plus louable zèle du monde, elles ne peuvent suffire à tout. Ce qu'elles font, vous le ferez à votre tour, et au grand profit de vos élèves, particulièrement des plus faibles ; mais vous ne réussirez encore pas à votre gi"é à atteindre toutes vos jeunes filles.
Cette difficulté, qui m'a souvent préoccupé à Fontenay, cù l'on dispose pourtant d'un personnel de répétitrices d'élite, a bien plus vivement attiré mes réflexions dans les Ecoles nonnales, oii les élèves arrivent beaucoup moins cultivées, et oîi le corps des professeurs se réduit à un très petit nombre. Jo ne prétends pas vous apporter des procédés merveilleux, ni tout à fait nouveaux, ni d'une exécution si aisée ^ qu'elle ne coûte aucun effort et n'entraîne aucun in- ^| convénient. J'ai dit seulement à quelques-unes de no» ~ directrices que si j'avais l'honneur d'être à leur place, j'en ferais l'essai, sauf à les modifier selon les besoins et les circonstances.
D'abord, je m'appliquerais à choisir parmi les premières élèves de troisième année, et, au besoin, de deuxième, quelques répétitrices, en très petit nombre, à qui, selon leurs aptitudes diverses, je confierais des groupes de trois ou quatre élèves. Cette délégation ne serait que temporaire, pouvant se porter sur d'autres élèves qui viendraient à faire preuve dans une bran-
che ou dans une partie de cette branche, d'une certaine supériorité. Je les formerais à interroger successivement leurs csimarades, c'est-à-dire à les faire parler avec un peu d'étendue et de continuité sur des points de quelque importance, mais sous mes yeux et sous mon contrôle direct. Durant une demi-heure ou trois quarts d'heure au plus (car il faut ménager le temps), les deux, trois, quatre groupes de répétitrices fonctionneraient ensemble dans la même salle, chaque élève à son tour disposant de quelques minutes, et le groupe entier défilerait ainsi un à un. Je serais là pour redresser la gaucherie ou l'erreur de nos jeunes maîtresses improvisées; et je craindrais peu de les voir s'enfler de vanité et blesser leurs condisciples, parce que ma présence assidue et mes corrections de toute sorte, administrées publiquement, suffiraient à rabattre leur amour-propre, et que, d'aiUeurs, maîtresses aujourd'hui sur tel chapitre, elles pourraient n'être plus jugées digne de l'être demain sur tel autre. Je ne me dissimule pas que le procédé, s'il est appli. cable à des choses de mémoire, aux faits et aux dates, aux éléments de la Géographie, aux récitations littéraires, à tout ce qti réclame une reproduction textuelle ; si même il peut servir dans l'enseignement des sciences, mathématiques, physique, où la rigueur logique et l'indispensable propriété des termes facilitent, loin de la compliquer, la communication du savoir ; en revanche, il est d'un emploi bien délicat dans les choses d'intelligence et de goût, en particulier (mais non pas exclusivement, tant s'en faut) dans
l'ordre des lettres : ainsi de la lecture expliquée, des appréciations littéraires, des jugements historiques, où la nuance, la juste mesure, le trait exact, demandent, pour être observés, plus d'expérience et de sens critique que n'en ont la plupart des jeunes filles de rage de nos Nonnaliennes.
Et cependant je ne renoncerais pas, même dans cet ordre d'exercices, à mettre en jeu les répétitrices, bien entendu sous mon contrôle. Loin d'avoir scrupule à leur dérober pour cet usage un peu de leur temps ai précieux, j'estimerais leur rendre un grand service et les former de la meilleure manière à l'ai't d'enseigner, en les obligeant de passer au crible leur propre savoir, en vue d'éprouver ensuite le savoir et le langage de leurs camarades; j'en prendrais occasion de relever sur le fait et de redresser les erreurs des unes et des autres. Mais assez sur ce point. Vous aviserez plus tard au parti que vous pourrez tirer de cette indication
Il est, pour atteindre toutes les élèves, un second procédé, dont l'efficacité, à mes yeux, n'est pas douteuse, pourvu que la maîtresse le manie avec discernement et sans s'y attarder aux dépens du principal de la leçon. Je le conseille sans hésiter dans toutes les Ecoles normales, mais à plus forte raison dans les classes nombreuses. Il consiste à répartir, sinon à chaque leçon, du moins assez fréquemment, entre dee
groupes de trois, quatre, cinq élèves, de petits exposés à faire par écrit, d'une demi-pnge au plus, en réponse à des questions d'intelligence bien déterminées, portant sur la leçon déjà faite, sur une démonstration scientifique, sur un point précis d'histoire, sur l'explication littéraire d'une phrase ou deux, parmi celle» qui ont été commentées en classe, de manière que les thèmet proposés aux divers groupes fassent passer en revue les points les plus difficiles de la leçon. A la séance suivante, j'inviterais une élève de chaque groupe à lire à haute voix sa réponse, et mes corrections profit-eraient non seulement à ses compagnes du même groupe, mais à toute la classe, qui verrait ainsi reparaître en bref les traits les plus importants de la leçon précédente. Il va sans dire que je corrigerais de vive voix, et en quelque sorte au vol, ces petits exposés, sans m'astreindre au travail excessif d'annoter en mon particulier de si nombreuses copies. Nul doute, à mon avis, que cet appareil fort simple, s'il est employé avec quelque suit«, n'{issouplisse singulièrement l'intelligence en la pliant à l'exactitude et à la sûreté de l'expression. Quelquefois, pour ménager le temps et aussi pour habituer les élèves à une prompte mise en train, on pourra leur répartir par groupes des questions tout à fait limitées, comportant une réponse de quelques lignes, qu'elles auront à éclaircir dans l'espace de huit à dix minutes. Ce serait une interrogation indirecte qui atteindrait infailliblement la classe entière en l'obligeant à. un effort énergique de comprendre et de s'exprimer.
Ai-je besoin de vous avertir que la correction au vol, brève, sûre, précise, oii l'on doit intéresser toute la classe, en provoquant ça et là l'aide des unes et des autres, demande au professeur une forte préparation, sans quoi l'exercice n'aboutira qu'à embrouiller l'intelligeuce au lieu d'y porter un supplément de lumière. En ceci comme en tout, leu meilleurs appareilsS pédagogiques ne valent que par la main du pédagogue.
L'expérience vous enseignera plus tard quelle énor. me déperdition se fait dans l'esprit des élèves parmi ce qu'elles ont entendu et même compris au cours des leçons. Vous en serez plus d'une fois découragées. Le moyen que je vous propose me semble particulièrement propre à diminuer cette perte déplorable, en ramenant, par un salutaire effort de mémoire, d'intelligence et de parole, l'attention de toute la classe sur le champ déjà parcouru. Considérons d'ailleurs que cette nouvelle épreuve empiète peu sur l'emploi du temp.s, d'abord parce que la rédaction prescrite est fort courte, et ensuite parce que les frait d'invention, pour ainsi parler, sont déjà plus d'à moitié faits, la leçon y ayant pourvu d'avance. Et néanmoins il reste encore une bien suffisante marge ouverte au travail personnel de l'élève, qui doit ressaisir l'explication du maître, et la reproduire en termes justes et clairs.
La poésie à l'école primaire. — Conférence.
A propos du morceau Unité, par Victoh Ht;oa [Contemplai tout, recueil Stkeo, p. 219.)
Par-(lusau8 l'Iiorizoti aux colIhioH brunicfl,
Le aoleil, cette Heur ûea snlencieura intinieii,
Se peiiciiait sur la teiie il l'heure du couchant.
Une liuitible niarguei ite, éclosp au hord d'un champ,
Sur un mur gris croulant parmi l'avoine folle,
Blanche, épanoulH^ait sa candide auréole.
Kt la petite Henr, par-dea.'iua le vieux mur,
Kegardait li.xenient d«uM réternel azur
he grand astre épanchant sa lumière immortelle.
Kt moi, j'ai des rayons aussi, se disait-ello.
J'ai dit ailleiirs, et l'on ne saurait trop répéter, que c'est une des plus intelligentes, et tout ensemble des plus bienfaisantes nouveautés de notre pédagogie contemporaine, d'avoir introduit la poésie dans l'écolo primaire. On ne saurait l'offrir trop tôt à l'enfant, ni la lui choisir trop belle. Ce serait une singulière erreur d'attendre qu'il fût en état d'en comprendre tout le sens et tous les mots ; autant vaudrait lui demander d'éprouver par anticipation tous les sentiments, joies ou douleurs, que les progrès de l'âge et l'expérience de la vie lui réservent. Il la comprend toutefois, ou
plutôt il la sent, et de très bonne heure ; omis à sa manière et à son degré, par le sentiment plus que par l'intelligence, et par l'imagination plus que par !e sentiment. Ayez seulement le soin de la très bien lire ; et aussitôt, pour peu qu'il ait l'esprit dégrossi et que le vocabulaire français lui soit familier, il sera ému, quelquefois transporté ; et si haut d'ailleurs qu'en soit le ton ou plutôt en proportion même de cette hauteur, soit religieuse, soit patriotique, vous n'aurez pas de peine à lui suggérer l'envie de l'appren. dre par cœur. Elle s'insinuera en lui par toutes les voies, par l'harmonie, par l'oreille et le cœur, sans qu'il ait souci ni besoin de saisir nettement toutes les pensées, encore moins d'en épuiser toute la signification. Ainsi par exemple, de la pièce de V. Hugo : « Waterloo, Waterloo, Waterloo, mome plaine ». Ainsi que du morceau que nous venons de lire. ^Ê Si l'enfant est ém^u, ravi, c'est que la poésie trouve ^^ déjà un écho en lui, c'est donc qu'elle ne lui est pas étrangère, si fort qu'elle dépasse la partie présente de son expérience ; c'est que, semblable à la morale et à la religion, elle exprime à la fois ce qui lo touche de plus près et le plus au vif, ce qu'il y a de plus profond en lui, et par oii il est uni à tous et à tout. Ne vous étonnez pas s'il est difficile, ou même impossible de la définir, si l'homme mûr, déjà cultivé, n'a pas moins de peine que l'enfant à en épuiser le contenu : eJlQ>^H déborde les définitions et les descriptions. N'en est-it^^ pas de même de la religion, que l'on définit misérablement par un ensemble d'institutions, de rites, de
croyances, de prescriptions, de devoirs se rapportant à Dieu, c'est-à-dire par autant de manifestations variables, d'ordre cérémoniel, pratique, intellectuel, qui n'atteignent pas le fond! Elle a été, elle peut être aujourd'hui encore tout cela, mais elle est encore autre chose.
Ne tentez pas, non plus, d'expliquer la poésie soit par le rythme, la mesure, la cadence, soit pai- l'harmonie des mots et des périodes, par la splendeur des images, et encore moins par la richesse des rimes ; elle ne se réduit ni à la musique ni à la peinture, auxquelles elle communique seule leur plus haut essor ; elle est tout cela sans doute, mais elle est autre chose, qui résonne, s'épanche, éclate ou soupire, pleure ou chante par ces voix diverses. Nous pouvons toutefois, si l'on nous presse, nous hasarder à dire que c'est l'intuition du mystère de la vie elle-même en son intime fond ; mystère de l'âme, de la nature, de la destinée de l'homme et de toutes choses ; c'est encore, si on veut, le sentiment immédiat de la loi universelle qui relie ensemble tous les êtres, depuis la plante obs. cure jusqu'à l'astre lumineux, depuis l'animal jusqu'à l'homme intelligent. Cette vue. chez le poète confine à l'intuition religieuse la plus haute ; il franchit peutêtre le pas lorsque, prenant plus nettement conscience de lui-même, en tant qu'être personnel, raisonnable, moral, il se refuse à concevoir sous des traits moindres le Principe de la vie universelle où plonge par ses dernières racines son propre être : dès lors le sentiment poétique devient un sentiment actif, celui
du moi humain qui ose, en son infirme langage, parler au toi suprême, étai'.t de la même famille ; c'est ce dialogue intime qui a produit, au cours des siècles mo- ^ demes, les plus grands caractères, les honunes d'initia-^H tiative ou de résistance les plus énergiques. ^^
Ce que l'homme mûr, avec toute sa raison développée et exercée, n'arrive jamais qu'à voir confusément, et qui néanmoins le ravit et le transforme en le révélant à lui-même, en l'élevant au-dessus de lui-même, laissons l'enfant l'entrevoir et en jouir à sa manière, à la faveur du langage poétique et de ses multiples enchantements. N'a-t-il pas de tout temps fait ainsi, ^i lorsqu'il était bercé par les chants de sa mère, on^f lorsque, en écoutant àe> bonne heure les hymnes chré-^" tiennes, il buvait, selon le mot expressif de Renan, le a philtre galiléen » ; ou bien lorsque jadis il apprenait des rapsodes ou des troubadours les nobles chansons des vieux gestes/ C'est là sa constante et naturelle première éducation, qui lui ébauche une âme, le meilleur de son âme ; et le malheur est presque irréparable lorsque cette première initiation à une vie supérieure vient à lui manquer, comme c'est, hélas! le cas de plus en plus fréquent dans nos populations ouvrières et même dans beaucoup de familles aisées. Assurément il ne comprend pas tout ce qu'il entend, tout ce qu'il chante ; mais cette haute ou profonde conception de la vie s'insinue en lui, mêlée à ses plus fraîches, impressions d'enfance.
Ne nous piquons pas, encore une fois, de lui en ex-1 pliquer prématurément le secret : l'expérience rêvé-
lera peu à peu à son intelligence, s'il sait regarder et réfléchir, le sens caché des paroles profondes ou vaillantes qui avaient autrefois charmé son imagination : mais d'avance il l'avait vaguement aperçu; et c'est, à vrai dire, par cet obscur sentiment de la destinée humaine associée à la vie divine qu'il entre dans l'auguste et sainte humanité, fille du ciel ainsi que de la terre, appelée, à réaliser, ici et ailleurs, un dessein idéal, et à cause de cela même tourmentée de désirs, de regrets, de repentirs, d'espérances qu'exprime la poésie, et qui dépassent de toutes parts les réalités du monde visible. Ne pa« ioiitier le plus misérable des enfants du peuple à la haute poésie, qui en son dernier fond est religieuse, c'est le frustrer de son bien par excellence, c'est mutiler sa natiu-e jusqu'au vif.
La petite pièce de Victor-Hugo, de dix vers seulement, que nous avons sous les yeux, nous permet d'apprécier ce qu'il y a de vertu éducative dans la poésie, même lorsque la pensée dépasse à quelques égards la portée d'esprit du jeune âge. De composition simple, d'expression splendide, de sens profond, elle est également propre à charmer l'enfant par la magnificence du tableau et à captiver l'esprit de l'homme mûr en ouvrant à sa méditation un champ sans bornes. Le poète n'observe pas la nature avec l'œil du savant, mathématicien, physicien, chimiste, naturalis-
te, qui mesure, pèse, compte, analyse les éléments composants des choses, leurs proportions et leurs fonctions; il la regarde avec l'œil de l'homm^e simple et du voyaut, qui n'est pas dupe de ces explications mécaniques, et qui, par delà les parties ou les conditions d'existence, perçoit la vie même, rebelle à toute analyse, et péuèti'e au dedans de la vie même, si l'on ose ainsi parler, jusqu'à Vesprit, répandu à des degrés divers dans lx>ute la création.
La scène, disions-nous, est simple et grande. Elle met en face l'un de l'autre, dans un dialogue muet, deux personnages bien différents en dignité : d'un côté le soleil, le grand astre du jour, a fleur des splendeurs infinies » (c'est-à-dire du firmament aux mille lumières étincelantes), qui, à l'heure calme et silencieuse du couchant, se penche vers la terre par-dessus l'horizon des collines, qu'il brunit de ses derniers rayons ; — et de l'autre, une « humble marguerite », fleur commune, qui épanouit, joyeuse et na'ive, sa blanche auréole dans l'entourage le plus vulgaire, au bord d'un champ, sur un vieux mur croulant où pousse la folle avoine. Les voici en présence l'un de l'autre : le grand astre « épanchant » comme d'un vase inépuisable « sa liunière immortelle » ; la petite fleur par-dessus le vieux mur, le a regardant fixement dans l'éterael azur », comme fascinée de sa beauté. Et tout à coup de cette entrevue silencieuse s'échappe le cri de la petite marguerite, cri d'admiration et de fierté tout ensemble : si beau que soit l'astre rayonnant, • elle aussi a ses rayons », qui dérivent de la même
source in&nie. Voilà, non pas s&ns doute expliqué, mais reconnu, proclamé, le mystère de Dieu présent en toutes choses, et leur communiquant, avec l'être, leur beauté et leur dignité.
D'autres, mieux que moi, vous feront remarquer la grandeur et tout à la fois la simplicité de la scène, qui, avec ses deux seuls acteurs muets, s'agrandit de tout ce que lui prêtent « l'horizon des collines brunies », « l'azur étemel » ; ils vous expliqueront l'ampleur magnifique des images, la riche résonance des paroles, la vivacité charmante du cri de la petite fleur. Je me contente d'attirer votre attention sur le sens profond de cet entretien silencieux, qui se résume dans la naïve saillie de o l'humble mai-guerite ». La fleur contemple l'astre dans son « étemel azur » ; mais elle ne s'absorbe pas, elle ne se perd pas dans cette contemplation ; elle ose regarder fixement ; et dans ce simple mot, dont le tour familier fait éclater la sublimité, « et moi aussi, j'ai des rayons », elle atteste sa vie à la fois semblable et individuelle. Sa beauté, à elle, est bien modest* auprès de l'éclat puissant de l'astre ; mais elle n'est pas méprisable, car elle a, elle aussi, des rayons, et à ce titre elle n'est pas indigne de lui être comparée et « de le regarder fixement. »
Ai-je besoin de faire ressortir la leçon morale qui se dégage de ce tableau, si riche en son raccourci ? La contemplation de Dieu, principe et idéal suprême, doit, au lieu de nous absorber, susciter en nous la vie morale, pleine du sentiment de notre essentielle parenté avec Dieu, mais une vie « rayonnante », c'est-à-
dire individuelle et marquée de notre énergie propre. De la sphère obscure où s'écoule notre vie, du cercle étroit qui limite de toutes parts nos pauvres moyens d'intelligence et d'influence, il nous est permis d'oser regarder fixement le « soleil èes esprits », qui « épanche libéralement sa lumière i sur les fils des hommes : comme lui, nous pouvons avoir des rayons, semblables aux siens et à ceux des plus grands de la famille humaine ; nous sommes des personnes, des foyers d'action et de lumière perxannrJn, et non pas seulement des reflets. N'y a-t^il pas là de quoi agrandir et illnminor notre humble existence, sans la noyer dans l'extase mystique!
Il serait superflu, je pense, d'insister sur les applications pratiques, qui varieraient selon l'âge et la situation. Le fond en serait toujours le même : le plus petit d'entre nous, dans la plus humble condition, le cultivateur sur son champ, l'ouvrier à son atelier, le serviteur ou la servante dans la maison du maître. le commis dans sa boutique, chacun a sa dignité de raison et de conscience, par où il ressemble à Dieu même; chacun doit la respecter en soi et la faire ^| rayonner en bonne influence et en bons exemples sur ^ sa famille, ses voisins, la société dont il fait partie. Mais il n'est pas indifférent que cette leçon se présente- revêtue de la plus brillante panire et d'une sokniJelle harmonie; elle reparaîtra aux yeux de l'enfent à toutes les heures graves de sa vie.
Les forces vives d'une nation (i).
J'ai souvent exprimé devanl vous le vœu que l'école de Fonteuay, avec les Ecoles normales issues d'elle, devînt une des forces vives de notre pays. Ces mots sonnent bien à l'oreille et flattent l'imagination ; mais que signifient-ils eu ju5t«î (qu'est-ce qui fait une force vive; qu'est-ce qui l'entretient? Comment est-elle nécessaire à la vie normale d'une nation? A quel titre pouvons-nous, sans sortir de notre obscurité, prétendre à être une de ces forces vives?
On ne se trompera pas, je pense, en disant que les forces vives d'un pays ne consistent pas simplement en de grands appareils fortement constitués ; si utiles d'ailleurs, si indispensables même que soient les cadres administratifs, scolaires, militaires, judiciaires, etc. Comme l'expression l'indique clairement, ce sont des forces animées d'une vie propre, et qui se renouvellent d'elles-mêmes en vertu d'un principe intérieur, d'une pensée, d'une tradition, d'un s'?ntinicnt dominants ; qui, étant capables d'agir, sont également car
(1) Conférence* des il Juin 1885, 28 février UW7, 15 juin 1891 2 août 1894 et 12 niar* 189'j.
pables de résister, et qui, par le jeu de leur action particulière, concourent à la vie de l'ensemble. Parmi ^ ces forces il peut s'en l'encontrer qui, au lieu de favo- ^M riser le développement normal de la nation, le troublent ou le paralysent. Heureux le peuple dont toutes les forces vives, après des conflits plus ou moins violents, finissent pas travailler dans le même sens, chacune en son ordre. Ces peuples sont rares ; le nôtre, malheureusement, n'est pas encore du nombre.
Des exemples nous aideront à mieux comprendre ce qu'est une force vive et à en mesurer l'importance.
Il est des pays, l'Angleterre par exemple, où certaines classes de la nation, l'aristocratie, 1& petite noblesse, les grands et moyens propriétaires ruraux, ont pu être longtemps considérées comme l'une des grandes forces vives. Dépositaires des traditions et du vieux droit, elles étaient habituées, do génération en génération, à s'occuper de la politique, comme de leur affaire. Familières avec les questions d'intérêt général, notamment celles de politique étrangère, elles y apportaient une application, une suite, une circonspection, un besoin d'informations exactes, un souci de la grandeur nationale, une habitude de discipline, enfin les qualités qui composent par excellence l'esprit politique. Grâce a elles, l'Angleterre avait' une tête, une tête dirigeante, condition sans laquelle les Etats libres, et particulièrement les Etats démocratiques, ne sauraient fournir une longue carrière.
La France n'a pas eu cette bonne fortune. Ni son aristocratie ni sa petite noblesse n'ont su former une
classe politique et dirigeante, dévouée à l'intérêt général du pays, et en particidier à la revendication et au maintien des libertés publiques. La bourgeoisie, la grande propriété n'ont pas su davantage, depuis la Révolution, remplir ou consei-ver ce haut office ; elles ont perdu leur prééminencei sociale ; et depuis l'institution du suffrage universel, on ne les a pas vues se mêler franchement au peuple ni entreprendre de lui communiquer les lumières, les vertus, l'esprit d'initiative et de conduit© dont elles étaient trop destituées elles-mêmes.
C'est sans doute une force vive en France que la petite propriété, tout un peuple de modestes travailleurs, jaloux de conserver ou d'accroître ce qu'ils ont à grand'peine amassé, croyant encore aux vieilles vertus de la prévoyance, de l'économie, de l'abstinence volontaire en vue de l'avenir, et les pratiquant avec persévérance. Mais c'est une force de stabilité, ou conservatrice, plutôt que libérale, ou de progrès ; une sagesse neutre et de courte vue, oublieuse ou ignorante dos leçons du passé, et qui, insouciante de l'ave, nir, s'accommode trop aisément de tout régime qui garantit l'ordre et la sécurité dans le présent.
J'ai nommé, en commençant, Vannée : elle se présente la première à l'esprit, lorsqu'on veut se faire une idée des forces effectives d'une nation Et assurément elle mérite de s'appeler une force vive, lorsqu'au lieu d'être seulement une multitude bien encadrée, disciplinée, exercée, elle a un esprit propre et des traditions qui ne jurent pas avec le sentiment gêné-
raJ de la nation ; esprit d'honneur, de dévouement au drapeau, de subordination, et sussi de respect de la loi et des institutions.
Les Eglises sont une force vive lorsqu'elles ne bornent pas leur rôle à la célébration des ritee et à la répétition de fommles sacrées ; lorsqu'elles ne se résignent pas à n'être qu'une institution d'ordre social ou une coutume organisée, encore moins une institution politique, un moyen de gouvernement ; lorsque, portant plus haut leur ambition, elles veulent être, au sens vrai, uue institution religieusf, entretenant la flamme sacrée au foyer de la famille, dans l'âme de la jeunesse, dans la conscience de la nation ; la flamme sacrée, c'est-à-dire les croyances, les principes d'action, les sentiments qui arrachent l'homme à l'égoîsme naturel, qui le détournent de penser et de se conduire comme s'il n'était qu'un fils de la terre, et qui par le devoir le rattachent à Dieu.
C'est incontestablement une de nos forces vives que Vetprit de famille, quoi qu'en pensent les étrangers, et quoi que notre littérature de romans ou de théâtre les autorise à penser. Un esprit qui resserre le lien so. cial, qui suscite en foule les dévouements obscurs, les efforts prolongés et les sacrifices de tout genre, qui est pour beaucoup de parents et de jeunes gens l'unique frein moral (bten insuffisant !) et la seule religion restée debout, qui maintient dans les âmes les plus usées quelque fraîcheur de sentiments. La discipline domestique, il est vrai, s'est relâchée par le fait des lois, des mœurs et des circonstances ; mais pour ce qui
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est de l'affection et du respect, il est permis de croire que le r^me moderne est loin de le céder à l'ancien.
C'est une force vive — malheureusement trop peu active, trop timide, dans les choses de l'éducation, trop dominée par la dévotion littéiairc — que l'Université, avec son esprit invinciblunent libéral, avec son culte de la vérité en tout, avec son recours constant à la raison comme à la règle unique de tous ses enseignements.
C'est aussi une force vive, c'est même la principale, que le patriotisme!, l'esprit de la famille nationale. Ce sentiment est devenu, depuis l'année terrible, plus intense qu'il ne l'avait jamais été ; l'école primaire d'une part, le service militaire universel de l'autre l'ont propagé dans tous les rangs de la nation. Jamais n'a été plus forte ni plus réfléchie, parmi les Français, la volonté de vivre ensemble dans la mauvaise comme dans la bonne fortune, si divisés que l'on soit d'opinions politiques, philosophiques, religieuses.
C'est encore une force vive — d'autant plus précieuse qu'elle est libre et non officielle — que les nombreuses gnriétiis qui, dans nos grandes et moyennes villes, sous des noms et des auspices divers, s'emploient sans bruit, avec une activité régulière et continue, à instruire, à civiliser, à humaniser ceux qui, ayant appris a lire, n'ont pas appris à se conduire. Si le mal moral et social peut sembler à quelques égards, non pas plus profond (nous préserve le Ciel des turpitudes cachées ou déclarées des classes supé-
rieures an xvii° siècle : clergé, noblesse et cour!)^ mais plus étendu qu'il ne l'était autrefois ; si la grande réserve de santé populaire, de saines coutumes, de simplicité et d'honnêteté des mœurs, a été entamée à mesure que la petite bourgeoisie et l'élite ouvrière étaient appelées à l'aisance, à l'action publique, à l'instruction; s'il n'y a plus, pour tenir ce mal en échec, ni la puissance de la coutume, ni celle de doctrines morales universellement acceptées ; si le péril extérieur, devenu plus menaçant, rend plus redoutables les effets du désordre intérieur,... d'autre part il est certain qu'en aucun temps il ne s'est déployé chez nous plus d'influences réparatrices ou préventives, privées ou collectives, religieuses ou simplement morales ; jamais le corps social n'a fait preuve de plus j d'a-rtion médicatrirt pour éliminer les éléments mor-^H bides et pour fortifier son tempérament. J'oserais dire que si notre fin de siècle peut être comparée, en fait do mœurs publiques et privées, à la seconde moitié du grand siècle, telle que nous la révèlent des témoins non suspects, elle lui est supérieure en ce que, la cons. cience générale étant plus éveillée et mieux avertie,^H les efforts de l'Etat et des particuliers pour conjurer ' le danger sont autrement multipliés et vont plus di- i rectement au but. Les classes aisées en viennent pea^f à peu à reconnaître leur égoïsme séculaire et leur de- ^ voir présent. La solidarité de destinée entre toutes ^i les parties de la nation, en se révélant aux yeux da^| tous avec une clarté toute nouvelle, les dispose à des '' «acrifices inaccoutumés en vue de prévenir la ruina
commune. Si ce n'est pas encore la fraternité, c'est au moins l'intérêt bien entendu, et parfois une vision de justice. Et cependant un besoin presque nouveau apparaît et se propage de jour en jour, celui d'unu communauté cflcrlivc. c'est-à-dire spirituelle, entra tous les membres de la cité, entre ceux d'en haut et ceux d'en bas ; communauté de principes d'action, d'habitudes de penser et de sentiments, do plaisirs intellectuels et esthétiques ; communauté d'inspiration morale au sein de la liberté.
Je ne sais à cet, égard rien de plus encourageant, de plus propre à donner confiance au présent et espoir en l'avenir, que le spectacle offert le 2 août demior, en pleine Sorbonne, à l'élite de la France savante ou politique. A s'arrêter aux . apparences, les deux discours prononcés ce jour-là par M. Desjardins et par M. Rambaud pouvaient témoigner d'une disposition inquiète, lasse et presque découragée de l'esprit public, le premier la dépeignant en traits douloureux, lo second lui opposant les leçors do l'histoire. Mais si l'on y regarde de plus près, on se demandera si aucun pays, entre les plus civilisés, donnerait aujourd'hui en public, en présence de la jeunesse et de ses maîtres, un témoignage plus réconfortant de virile sincérité que celui d'un Ministre de l'Instruction publique, historien de profession, et d'un littérateur publiciete, professeur de lycée, traitant l'un en face de l'autre avec une parfaite liberté et dans un langage exempt de vaine rhétorique, l'une des plus graves questions qui concernent l'existence nationale; tous deux éga-
ne
lement préoccupés de l'unité morale de la, France moderue, 3e Vâme qu'elle cherche ou qui l'anime à son insu ; tous deux unis par leur ardente piété patriotique et par une égale confiance dans la liberté et dans la raison ; mais chacun parlant de son point de vue particulier, sans autre souci que celui de la vérité. Aussi longtemps que Ton entendra parmi nous des voix si franches et d'un accent si sérieux, et tant qu'elles éveilleront de l'écho, il ne sera pas permis de douter de la vitalité de la France ; car cette vaillante sincérité de raison, n'est-ce pas le fond même de la vie ?
C'est aussi une force que la Presse. En est-il de pi grande dans une démocratie libérale? Redoutable au-' tant que nécessaire. Egalement propre à faire le plus grand mal et le plus grand bien ; gardienne des libertés publiques, et leur dissolvant le plus actif ; censeur vigilant des moeurs et corruptrice irrésistible ; conseillère de sagesse politique et de paix civile, ou mai tvoEse infatigable de discordes et d'aventures péril' leuses. Nulle puissance n'égale la sienne ; elle devieni de jour en jour la véritable institution du peuple ; elle l'est déjà ; elle discute, prêche, endoctrine, dénonce sans trêve ni relâche, parlant chaque matin à tout I( monde, à tous ceux qui savent lire, sur les tons les plus variés et dans les plus divers langages. C'est de^y la presse qu'on serait porté à dire désormais qu'aUt^J élève ou abaisse \es nations, qu'elle fait leur décadence ou leur prospérité,... si l'on ne se rappelait qu'elle-même est l'expression bruyante de l'état gêné-
ce 1 es^^
rai du pays. Qu'est-elle aujourd'hui en France? Un afont de décadence et de dissolution, ou une conseillère de sagesse et d'union? S'inspire-t-elle de l'amour de la vérit« et du bien public, des leçons de l'expérience et de l'histoire? Enseigne-t-elle à la démocratie, encore jeune et inexpérimentée, incertaine et mobile, les vertus politiques et morales qui fixeraient sa destinée en la rendant capable de supporter à son honpour le gouvernement libre et populaire? En un mot, cette force sans pareille est-elle une force nit qui aide le pays à vivre ; ou l'achemine-t-elle à mourir? A voir déborder chaque jour la calomnie, le sophisme, la rhétorique déclamatoire, les incitations à la haine, les cyniques prédications de mauvaises mœurs, on serait porté parfois à n'y voir qu'une puissance de destruction ; mais on se ravise en songeant que son silence empêcherait les voix les plus salutaires de par. 1er, sans étouffer pour cela les plus pernicieuses.
Dans cette revue des forces vives, il semble que nous oublions celle qu'on invoque, qu'on exalte tous les jours, le peuple. Mais pour qui ne se paie pas de mots il est trop évident que le peuple, la multitude électo. raie, n'est pas actuellement une force qui ait en ellemême son principe moteur, qui ne varie pas au gré des circonstances et des accidents politiques, économiques, militaires, qui ne soit pas au service, aujour. d'hui de la république libérale, hier du cés&risme bou. langiste, demain do l'inconnu. Ce n'est pas sur lui qu'on peut faire fond, dès à présent, pour le progrès ni pour la résistance. Mais, d'a.utre part, comment
ne pas voir qu'il est le seul réservoir d'énergies IS~ tentes ; que de son sein et de nulle part ailleurs peu- ^^ vent surgir des forces de salut ou de destruction. A^| défaut des anciennes cla-sses supérieures, il faut qu'il se devienne à lui-même classe dirigeante : qu'il Ir devienne, dis-je ; car il s'em faut qu'il le soit, et ce| sont des amis bien imprudents qui lui laissent igno- ' rer ce commencement de toute sagesse qui consiste à se connaître soi-même. Il faut, pour dire la chose plus exactement, qu'il se forme dans son sein une élite capable de le conduire et sachant faire accepter sa direc tion à force de bon sens, de justice et d esprit frater-l nel ; une élite de bon conseil, répandue partout, dans les champs, dans les ateliers, dans les usines ; une élite qui ose surtout çlire aux travailleui's la vérité sur euxmêmes.
n II est besoin pour cela d'un grand courage, écri- « vait Edgar Quinet en 1861, en parlant des ouvriers. « Ils n'ont guère entendu que le langage de la flatte- 1 « rie : supporteront-ils celui de !a vérité ? Les flatter, K c'est achever de les perdre ; leur dire la vérité, c'est « leur déplaire, et, ce qu'il y a de plus probable, c'est J « parler dans le désert. Pourtant, c'est là pour eux la « seule, la deniière voie do salut. » (LeUrff d'exil.)
Les austères paroles d'un homme que nul n'accusera de n'avoir pas aimé et servi le peuple sont , aussi opportunes aujourd'hui, en pleine République, qu'elles l'étaient sous l'Empire. Mais qui fera surgir! cette élite poulaire? qui la formara aux saines habitu.1 dos d'esprit et de cai-actère! qui lui communiquerai
un savoir plein de substance, non de mots et d'apparences? qui lui révélera les lois naturelles et morale» c)ui régissent la vie, et qui ne se laissent pas violer impunément .' qui lui transmettra, simplifiée, dépouillée, appropriée aux besoins nouveaux, la sagesse des siècles passés? A quels maîtres recourir, qui soient bien de sa famille, qui parlent sa langue, la langue de l'esprit moderne, qui ne se chargent de l'élever que pour l'affranchir; qui ne l'aliènent pas plus de la science, de la liberté, do la nature, de la vie, que de la loi morale et de Dieu ; enfin qui s'emploient fraternellement, comme dit encore Edgar Quinet, « à la chose la plus indispensable, la plus urgente, c'est de l'aider à ranimer ou plutôt à refaire l'âme, la conscience, qui disparait chaque jour? » A quels maîtres, dis-je, recourir, à quelle institution, sinon à l'Ecole ï Ce sont d'humbles maîtres, j'en conviens, et c'est une humble institution, dont les moyens parais, sent bien limités, en regai-d d'une si vaste tiiche ! Mais en savezvous d'autres, et de meilleurs?
C'est pourquoi je ne me lasse pas de vous convier î prendre une part active à cette œuvre du salut national (car il ne s'agit pas de moins que cela) par l'éducation populaire ; c'est votre lot particulier. D'autres s'occupent d'une classe plus restreinte : ne leur portez pas envie ; votre champ à voua, c'est la
iiiulti/iiilf, obscure et ignorante d'elle-même, mais jour en jour plus souveraine ; champ immense et neuf, oi'i la j)lus noble niribition peiat se donner indéfin!nienf. carrière, où I on ne risque guère de se heurter à 1 indifférence rjvilleusc, au scepLiciame précoce, et à la volonté inerte; où l'on ti-ouve communément une attention docile et une application vigoureuse ; où les bonnes paroles éveillent de l'écho, où 1 on croit encore à ce que l'on entend et à ce que l'on fait.
Votre privilège à vous, le privilège des institutrices que vous êtes appelées à former, c'est que, occupant de bonne lieui'e autant que la famille, en son nom tt avec son autorité ainsi qu'au nom et avec l'autorité de l'Etat, toutes les avenues, encore libres, de l'âme de l'enfant, sa conscience, son cœur, son imagination, non moins que son intelligence ; les occupant plusieurs heures chaque jour durant six ou sept ans, vous êtes en position, si vraiment vous êtes des forces vives (c'est-ii-dire si à une intelligence active et bien nouirie vous joignez un cœur pm- et généreux) de susciter autour de vous des forces semblables qui entretiendront la vie du pays. Et comme votre action, l'action de vos écoles, est quotidienne, continue, autant qu'elle est directe et pénétrante ; comme elle s'étend partout, vous pouvez prétendre, sans folle présomption, à modifier dans un sens favorable les chances de l'avenir, soit en élevant de quelques degrés le niveau de l'instruction et des mœurs, soit en suscitant des individualités vaillantes qui, à leur tour, provoque-
ront autour d'elles l'activité nationale sous les formel, les plus saines.
C'est ainsi que. par un merveilleux phénomène, les forces vives peuvent balancer en quelque mesure la furet même den e)iosr«. Ne pas croire à cela, c'est se résigner à être vaincu, non seulement dans la bataille de la vie, mais dans les luttes morales du dehors et du dedans : toute grandeur, politique ou morale, individuelle ou nationale, est à ce prix. Quoi donc ! la f tirée dté rhiieni ne serait-elle qu'un mot .' Tant s'en faut : si Ce n'est pas une invincible fatalité, c'est au moins une logique immanente à toute existence, à celle de l'individu et à celle de la nation; qui fait la généra' tion présente solidaire du passé, des fautes commises ou évitées, dea habitudes contractées, du régime moral adopté, des institutions subies, enfin de toutes les influences qui, ayant concouru à former nos pères et nDUs-mêmes. nous inclinent aujourd'hui encore à penser, à vouloir, à agir dans un sens ou dans un autre. C'est le caractère national, avec ses traits persistants, ce sont les manières d'être et de vivre séculaires oîi l'on s'est abandonné ; c'est aussi la direction générale de l'esprit public, à une certaine époque, déterminée par des causes diverses, telles que les révolutions politiques, scientifiques, industrielles.
Est-il iine force capable de rompre celle-là, ou même de l'interrompre temporairement, et par suite de la modifier? Oui, sans doute : quelquefois cc> sont de.s causes extérieures, fléaux de la nature, bouleverse ments sociaux, qui agissent profondément sur l'esprit
fu'litir ; ciuclquefois aussi de simples causes morales, de,s doctrines de longue portée, d'où sortent des impulsions si fortes qu'elles substituent de nouvelles manières de penser et de yivre a\iz anciiennes ; témoin! le monde gréco-romain à l'avènement du christianis- 1 me, et la chrétienté occidentale à l'époque de la Réforme. A un moindre degré, et dans un cercle moins | étendu, ce sont des causes, des inergit» individuelles qui changent le cours des choses dans une famille, dans un pays même : des esprits lucides et vigoureux, des caractères forts et hardis, des âmes dévouées à la vérité. (Jui mesurera ce qu'un homme tel que Luther au xvi" siècle, ou Fichte vers la fin des invasions napoléoniennes, ont introduit de nouveau par leur seule action personnelle dans la trame des événements' de leuj" pays !
Au reste, cette possibilité d'interrompre et de mo-| difier la force des choses apparaît déjà dans l'expérience individuelle. S'il est vrai qu'il soit au-dessus de nos moyens de nous refondre en entier, de mettre"] à néant le naturel, c'est-à-dire la force des choses] en nous, il l'est aussi que le propre de l'homme, c'est! de se faire violence pour se faire meilleur, et que^ nul ne peut marquer. la limite où expire son pouvoir:] il le doit, il le peut, pourvu qu'il ait en lui une force] vive, une volonté raisonnable et vigilante. Et de mêmej s'il est vrai qu'un peuple porte le poids ou qu'il! jouisse du bénéfice de son passé, et que les mœurs 1 séculaires favorisent ou entravent son essor, il l'est I aussi qu'il peut se réformer, remonter les mauvaises
pentes, créer des courants nouveaux d'opinion et do sentiments, adopter un régime plus sain de gouvemetnent, d'éducation, de religion même. Il y a, Dieu merci, pour les peuples comme poiu- les particuliers, une liberté de clioix, une faculté de renouvellement intérieiu-, une possibilité d'ajourner la décadence. Encore faut-il qu'il surgisse des forces vives, des hommes de foi et d'action, pour avertir et animer leurs concitoyens, et pour créer çà et là des centres d'impulsion qui durent après eux et multiplient leur initiative.
Et bien ! si tout cela est vrai, comprendrait-on que les Ecoles normales de l'un et de l'autre sexe ne fus- .■rent pas une de ces forces vives qui comptent pour quelque chose dans la destinée d'un peuple, qui ont leur principe de mouvement en "elles-mêmes, leur rapri/ propre ; qui font pénétrer par des milliers de canaux l'activité saine et honnête, la vie normale, jusqu'aux extrémités du pays; qui entretiennent par tout le sentiment de la dignité jiersonnelle et celui de la dignité nationale, le respect de la pensée et celui de la parole? 'Votre situation, en vous conférant une influence exceptionnelle, vous impose des devoirs exceptionnels : vous pouvez y manquer, mais vous ne pouvez pas échapoer à la responsabilité attachée ii votre fonction.
Que si vous me demandez de v^i'iinir avec précision ce que vous avez à faire, la réponse sera facile.
Vous êtes à la fois professjuis et institutrices, vouées a l'enseignement et à l'éducation. Mais c'est l'enseignement qui remplit vos journées comme il remplira plus tard celle do vos élèves-maîtresses à l'école primaire. C'est donc surtout par l'enseignement — je ne pai'le pas du bon exemple et du bon conseiJ — que s'exercera votre influence. O est par toutes vos leçons que vous aurez non seulement à transmettre le savoir utile et utilisable à bref délai, mais (ce qui regarde plus directement l'avenir du pays) à forra.*r des esprits actifs et droits, des âmes sincères et honnêtes.
Cela même vous parait-il encore vague ! Essayons de préciser. Vous rappelez-vous le remarquable portrait qu'a tracé de la nation française l'un de nos principaux historiens contemporains, Mignet, un juge dont personne ne soupçonnera ni la clairvoyance ni le patriotisme. Relisons-le ensemble.
• Spirituel et brave, hardi dans ses idées, prompt dans ses conclusions, aventureux dans ses entreprises, brusque dans sec progrès, changeant dans ses lois, peu disposé à développer avec patience ce qu'il a conquis avec fougue, ce peuple généreux mais mobile, plus capable de grandes choses que de choses suivies, errant sans cesse de l'obéissance à l'insurrection, mettant la même passion à poursuivre, tantôt la liberté, tantôt l'ordre, tantôt la grandeur, tantôt le bien-être,
a plus que tout autre besoin de se contenir pour ëtvû libre, et de se modérer pour être heureux. »
Comparez ce portrait à celui que Tocqueville a tracé, et qui sur presque tous les points confirme et développe le premier eu l'accentuant plus fortement.
Je voudrais que les professeui'S et instituteurs do France, non contents d'enseigner selon les règles et pour l'amour de l'art les matières spéciales du programme, eussent ce portrait sous les yeux, et qu'il présidât à leurs leçons. Car il est trop manifeste qu'un* peuple si richement doté, mais de dons si contraire?, court aujourd'hui, dans l'état présent de r£urope, les plus grands périls pour son existence même, à travers les aventm-es du dedans ou du dehors. Et la preuve, s'il en fallait une nouvelle que l'illustre écrivain n'a pas eu le temps de connaître, nous la trouvons, hélas! gravée en caractères ineffaçables dans la folle gueire de 1870, dans les désastres sans précédents de Sedan, de Metz, de Paris, de la Commune ; enfi.n, ce qui résume tout, dans le démembrement de la patrie, jusqu'alors réputée inviolable. A qui donc, je vous prie, confierez-vous le soin vraiment sacré de mettre dans ce carax.'tère national, si plein de contradictions, un peu d'unité et d'équilibre? Oii chercher une garantie contre de nouvelles fautes et d'irréparables malheurs, sinon dans une éducation plus sincère et plus profon. de, moins complaisante aux défauts de l'esprit et du caractère, plus dégagée des lâches timidités; comme aussi dans une instruction moins superficielle, exemp-
te «les superstitions historiques et de la frivolité littéraire, plus docile aux faits, plus attentive aux i<iécs, ea un mot plus vraie et plus virile? Une instruction et une éducation qui préparent des hommes i libres, capables d'obéir à la voix de la raison et de i la conscience, maîtres d'eux-mêmes, et par là maîtres de la destinée !
Enfin, si vous me demandiez encore, émues de cette responsabilité et tout à la fois attii-ées, comment vous mettre eu état de la porter avec honneur : d'abord, vous dirais-je, en étendart et en approfondissant votre instruction ; car vous ne saui'iez trop savoir, ai ti-op bien, |,our être capables de former de bons esprits. Mais cette première condition nettement réservée, le vieux conseil de Mai'c Aurèle reste et restera toujours le mot souverain : « Assez de livres. C'est au dedans de toi qu'il faut regarder ; là est la souree du bien, source intarissable, pourvu que tu creuses toujours. »
Après cette voix qui nous arrive de l'antiquité, écoutez ctUe d un moderne, de notre Michelet ; c'est le même conseil, le même accent : « Pour aider au renouvellement de la France, n'attendez pas les autres ; commencez par vous réformer vous-même. Vous croyez la chose difficile ? Non ! rien n'est plus simple : vous y arriverez par le travail, le sacrifice volontaire de chaque joui, par la pratique des vertus efficaces. Alors la France sera sauvée par vous, et vmiti jtar rite. N'en doutez point, l'avenir est en vous, dans votre cœur. » {^Revut des Deux Monde», 15 novembre).
Le grand sirtvt est donc là; et non pas ailleurs; vous recueillir, vous concentrer. « fuir la dispersion, qui énerve la volonté, efface la personnalité », et par là devenir pour vous-même une force vive, ayant en elle son point d'appui et sa règle, supérieure aux accidents quotidiens et variables du dehors. Eu méritant ainsi d'agir salutairement sur la société dont vous faites partie, elle agira par un juste retour sur vous. Remarquez le mot si juste et si profond de Michelet : < la France sera sauvée par vous, et vous par fl/e. » Cette idée de solidarité, de réaction niutnelle, corrige, ou plutôt complète le sens énergiquement individualiste du mot précédent ; et Michelet l'explique avec sa grande autorité d'historien en ajoutant : « Celui qui enseigne la morale et l'histoire sait que l'intensité ou la défaillance de la vie nationale décide ein grande partie de celle de l'individu. Il faut se défaire de cette idée qu'il puisse être gi'and avec une patrie petite, j'nttrndi! moriiîtment timuindrie ; car nous la ressf nions partout, nous la respirons ; in eâ movemur et sumus (en elle noua nous mouvons ; en elle nous sommes). .\ inm en vivons, Xous tn mouriiiiK. »
On ne saurait enfermer une plus forte sagesse en moins Ja mots.
Pour achever, oscrai-je vous dire le fond de ma pensée? Saurai-je me faire comprendre, si je dis qu'une force vive spiritueUe comme la vôtre, une force qui
n'agit que par l'esprit, par l'ascendant de la vérité,] de la raison, de l'amour, n'atteint son plus haut de-gré d'intensité, ne déploie toute sa vertu persuasive, que lorsqu'elle se sait l'auxiliaire de l'esprit infini « qui | travaille incessamment le monde » ; lorsque les grands | intérêts qu'elle sert, patrie, liberté, justice, démocra- 1 tie, science, civilisation, lui apparaissent étroitement | liés au dessein divin universel, dont la présence invisible les agrandit au delà de notre petite mesure, les soustrait à la mobilité de nos affections et nous] les rend sacrés, c'est-à-dire dignes de notre respect ' autant que de notre désir ; qui par là nous interdit .'tj l'égal d'une apostasie de jamais les abjurer par calculj d'utilité sociale ou par lassitude. Qu'est-ce à dire, si-l non que l'homme n'est tout lui-même que s'il a cons^ cience de Dieu présent? Les stoïciens l'avaient déjà dit : Parère Deo, ea libertas. « Obéir à Dieu, c'est laf liberté. » Et c'est aussi la force, la force active et ré-, sistante... Je parle du Dieu des consciences libres.