‹ Pages choisies et fragments inédits...PubChapitre 15 sur 17 · V. Hcao. — Chants du CriputcuU xixv · texte numérisé non relu

V. Hcao. — Chants du CriputcuU xixv

{Août 1888).

Les autres en tous aenti laissent aller leur vie, Leur Ame, leur déilr, leur instinct, leur envie.

Le présent les absorbe en sa brièveté.

Ils ne seront jamais et n'ont jamais été ; Ils sont; et voilà tout. . .

Ils vivent jour à jour et pensée il pensée.

Aucune rèelo au tond de leurs vœux n'est tracée Nul accord no les tient dans ses proportions.

Mais vous. . .

Vous savez que toute àme a sa règle auprès d'elle;

Tout en vous est serein, rayonnant et fidèle.

Victor Hugo trace ici le portrait d'une jeune femme; il l'idéalise sans doute, mais cet idéal n'a rien de chimérique; il n'est ni mystique, ni ascétique; c'esfc bien une femme jeune et belle, qui vit dans le mondvS, dans la famille, parmi nos joies et nos peines ; mais, tandis que la plupart dos autres laissent aller leur vie au hasard, absorbés dans le présent fugitif, dans leur désir, leur envie ; mobiles dans leur plaisir éphémère, destituées de véritable existence, elle, au contraire, obéit à la règle que toute âme porte en soi,

et sa vie offre un tout serein, fidèle (c'est-à-dire sûr, constant, harmonieux d'où rayonnent la paix et la joie).

Il n'y a pas un trait de cette admirable image qui ne mérite d'être commenté pour sa pleine signification morale et pour la beauté de l'expression. Je vous signale entre autre ces deux vers qui marquent avec une force singulière la pauvreté, le néant de la vie frivole du grand nombre.

« Ils ne seront jamais, ils n ont jamais été. Ils sont, et voilà tout. «

La force de l'expression tient à la profonde vérité de la pensée : le poète a su voir, à travers le mouvement et le bruit extérieurs, ce qui manque à la vie agitée de la plupart, et des femmes en particulier ; c'est la réalité même de l'existence. Cette vie manque d'unité, de « règle intérieure », a de loi ou d'accord qui la tienne dans ses proportions » et eu relie ensemble les moments consécutifs ; c'est pour cela qu'elle est vide d'existence. « Ils ne seront jamais, ils n'ont jamais été. »

Sur quoi, je vous invite à considérer que cette forte peinture ne se rapporte pas seulement à la vie des oisifs qu'on appelle les ■ gens du monde » — De l'fj-.iiiieurf véritable comme de la liberté, il est vrai de dire que nous ne la recevons pas en naissant ; la nature ne s'est chargée de nous la donner qu'à l'état virtuel ou latent ; et c'est à nous de la dégager et de la fixer par l'éducation, par l'effort personnel, par une vigilance assidue. On peut vivre longtemps sans avoir

existé autrement qu'au minime degré et en quelque sorte à l'état embryonnaire. Ne suffit-ii pas, en effet. de s'observer un instant pour être frappé du décousu^ de l'incohérence de notre vie intérieure, de celle qui ne se voit pas, que nous ne voyons guère nous- même? Regardez bien : on dirait d'un carrefour banal oîi «e succèdent incessamment, sa-ns notre aveu, pêle-mêle, vagues, informes, à demi-nées, des pensées, des désirs, des regrets, des craintes, des espoirs, des impressions de joie ou de tristesse, des mouvements de passions diverses, parmi lesquels se détachent quelques sentiments habituels et domi,nants, sans qu'aucune unité, aucune loi les rassemble sous notre gouvernement. Sont-ils bien nôtres? L'étaient-ils en surgissant? L'étaient-ils en s'évanouissant ? Ces ombres sans consistance qui floU/cnt confusément en nous, qui naissent et meurent hors de notre volonté et souvent hors

I notre regard, est-ce vraiment un moi ? Et est-ce bien re moi î Quoi ! si maigre, si mal achevé, si dépourvu d'intime solidarité ! Une vie si vide de substance, qui va son train presque à son insu, cela s'appeile-t-il exister? « Ils sont », dit le poète, o et voil^ tout ».

On peut dire que 1& problème moral peut se formuler en ces simples termes : comment se donner de l'existence, une existence d'hommes! Comment imprimer au tourbillon confus de la vie int«rieui'e, consistance, cohérence, unité? Comment le fixer et le régler sous l'œil de la conscience, de manière qu'au lieu de l'ignorer ou d'en être simplement spectateurs distraits, nous en ayons en même temps la claire cons-

cience, la pleine direction et la responsabilité 'J Comment enfin réduire si bien en notre pouvoir toute cette vie qui se passe en noua et qui néanmoins nous est presque étrangère, qu'elle finisse par être nous? Encore uiie fois comment nous donner un moi plein d'existence, c'est-à-dire consistant, cohérent, un ?

Ce fut l'honneur de la philosophie socratique d'appeler l'homme à résoudre théoriquement et pratiquement ce problème, le vrai problème humain, en l'invitant par dessus tout a à se connaître lui-même ». £t ce fut aussi l'honneur du christianisme d'initier à ce problème le vulgaire, la multitude des petits, des illettrés, des esclaves, des femmes. Ne parlons pas aujourd'hui des réponses que l'un et l'autre, Jésus et Socrate, y ont faites, des moyens de le résoudre pratiquement qu'ils ont recommandés : l'avoir posé, c'était déjà beaucoup, c'était tout. A leur suite, les philosophes, les théologiens, les prédicateurs, les poètes même, et ceux du xix'-' siècle avec plus de profondeur et d'insistance que tous les autres, n'ont cessé de nous le représenter. Mais sans entrer dans l'étude des voie» et moyens, disons du moins ce qu'aucune doctrine, aucune église ne contestera : c'est que pour arriver à nous donner de l'existence, à être et non pas seulement à vivre, il faut implanter en nous un grand intérêt, un dessein supérieur, digne de présider à toute la vie du dedans et du dehors, de la fixer, de l'ordonner, de la rassembler en un tout, qui soit à la fois nous et mieux que nous.

Et la mesure préparatoire à cet établissement de

notre existence personnelle, c'est de travailler sans relâche à purger notre âme des sentiments qui l'encombrent et la dispersent, des petites vanités, des ambitions égoïstes, des rêves malsains, des langueurs amollissantes, de tout ce qui l'empêche de se connaître, de se ramasser en elle-même, de se bien orienter. Faire ainsi la place nette pour que les hautes vérités, les habitudes d'esprit avouables et vraiment humaines, les affections naturelles légitimes, les résolutions viriles s'établissent chez nous à l'aise et à demeure ; pour que notre personnalité, dégagée de oe fatras incohérent de pensées et de désirs, acquière sa pleine vertu et fonde une existence libre, saine, forte, rayonnante, et pai- là même heui'euse.

J'ai dit rayonnante. J'entends par là qu'en acquérant ou en accroissant l'existence, l'existence personnelle, nous ne faisons pas œuvre égoïste, exclusivement individualiste, qui ne se rapporte qu'à nous. En nous concentrant en nous-même, nous acquérons une force nouvelle pour nous donner et nous répandre au dehors. C'est une misère de notre nature, que Pascal ne semble pas avoir nettement décrit* (si même il l'a connue), que celle des bornes étroites où est enfermé notre pouvoir de sympathie : est-ce le fait de l'imagination, qui ne peut pas se représenter longtemps ni avec une suffisante vivacité les ])eine8 ou les malheurs d'autruiî est-ce le fait de notre sensibilité même, qui semble s'épuiser en un petit nombre d'affections et en un temps trop court pour notre honneur? (rappelez-vous le passage de Larochefoucauld). Il est certain

que par ce côté aussi, comme par le côté de l'intelligence, il y a souvent lieu de rougir de la pauvreté, de la sécheresse, de la légèreté de nos sentiments.

« Qui peut savoir combien toute douleur s'éuiousse, Kl i-umbien .sur la ttirre uu jour d'Iieibe qui pousse « Efface (le tombeaux?

Mais il n'en est pas moins certain qu'au Heu de nous répandre en plaintes stériles, il dépend de nous d'élargir notre cœur, notre pouvoir de sympathie et de fidélité, en redoublant notre existence propre, et en faisant silence pour écouter les voix intérieures qui ne manqueront pas de nous rappeler les souffrances des autres et nos propres éprouves, dont la trace est prompte à s'effacer. Se souvenir, se souvenir longtemps, c'est noblesse, c'est humanité.

Lo poète en marquant la nécessité de la « règle », de a laccord » et de ses « propositions » n'a peut-être pas assez marqué dans ce morceau la nécessité de l'effort, de la lutte; en revani^he, il nous rappelle en vers admirables, bous à méditer à tout le monde, mais surtout à vous, jeunes femmes, que la vertu doit être harmonie, autant que justice et dignité, que le sacrifice même et le bon combat n'acquièrent tout leur prix qu'en se mêlant de grâce et de bonté aisée.

Bonté, vertu, beauté, frais sourire; œil de feu

Toute votre nature e.st un lijuiiie vers Dieu.

Il .semble, en vuu.s voyant si parfaite et ai belle,

Qu'une belle musique, égale et «olonnelle,

De tous vos miiuveniunts se dégage en niarclinnt.

Les autres sont des bruits, vous, vous êtes un chant.

Les instituteurs, hommes ou femmes lisent- ils ?(i)

On a regret à répoudre : non, malheureusement, ils ne lisent pas. Les Normaliens se distinguent-ils à cet égard de ceux qui n ont pas suivi les cours de l'Etat? On n'oserait l'affirmer poui- la plupart d'entre eux, lorsque l'impulsion reçue à l'Ecole normale a eu le temps de s'amortir. Sans doute il faut excepter une petite élite, mais le très grand nombre de nos maîtres bornent leur lecture au Journal scolaire qui leur facilite la tâche quotidienne, et à la petite feuille politique à 5 centimes le N", la plus accréditée dans la région.

Je ne parle pas, bien entendu, de la lecture des ouvrages techniques qu'ils ont conservés de leurs études primaires, Grammaire, Histoire, Géographie, Pédagogie, Arithmétique, Eléments des sciences physiques et naturelles. C'est à peu près à cela que se borne leur approvisionnement. Et quant aux bibliothèques pédagogiques ou cantonales, on sait assez qu'elles sont négligées du plus grand nombre, même les mieux pourvues.

(1) Conférences des 5 déoembre 1887, 30 juin 1859, 24 juin ISfe, etc.

Pourquoi nos maîtres ne lisent-ils pas? Ne les lais sons pas dire que le temps leur manque - — car il ne s'agit pas de lire beaucoup — ; ou qu'ils ne peuvent se procurer les livres instructifs — car les livres sont -à vil prix, 15, 20, 25 centimes ; et si on les demande ■aujourd'hui par la poste aux libraires, on les recevra de Paris deux jours après. — Non, la seule excuse que les instituteurs pourraient alléguer, c'est qu'ils ne savent pas bien quels livres se procurer de préférence : mais la principale, la vraie raison, c'est qu'ils n'ont pas le goût de lire, ils n'en éprouvent pas le besoin. ^M

C'est là, jei pense, l'une des causes qui paralysent le plus l'action des inspecteurs primaires et qui frappe de stérilité chez beaucoup de maîtres, l'instruction même qu'ils ont empoi-tée de l'Ecole normale. En effet, il est facile de comprendre que le savoir acquis à si grand peine, un savoir de bon aloi, s'appauvrit^Ê par le temps et même s'altère, parce qu'il doit conti-^^ nuellement se proportionner aux modestes nécessités des classes élémentaires ; il devient, par une sorte d'usure quotidienne, un simple rudiment qui, n'étant plus contrôlé ni rectifié par des lectures, s'altère sur plusieurs points de fait ou de démonstration. Mais ce qui est plu.s fâcheux encore, c'est qu'il se dessèche et perd une grande partie de sa vertu communicative, faute d'un m.ilieu uoorricier où il se retrempe incessamment. Nous ne mettons plus de chaleur à enseigner ce qui, par l'effet de la perpétuelle et identique répétition, a perdu son intérêt pour nous : ce n'est

plus qu'un résidu exact, mais inerte, d'où s'est retirée, avec la vie, la force éclairante et échauffante.

Ne sait-on pas d'ailleurs que l'Histoire et la Géographie ont subi depuis vingt ou trente ans des changements considérables, que les caxtes d'Afrique et d'Allemagne antérieiu'es à 1870 ou 1880 ne peuvent plus servir, que l'enseignement élémentaire des sciences vient à peine d'être fondé et demande d'être suivi de très près ; que celui de la morale est une nouveauté hardie autant que nécessaire qui réclame un. continuel effort ; qu'enfin toute la méthode d'enseigner a été renouvelée, et qu'elle est tout le contraire de la routine invariablement fixée ?

Mais il y a quelque chose de plus grave encore que tout ce qui précède. C'est que les maîtres, faute de lire, en arrivent à ne phis penner. Ils font leur claêne honnêtement ; mais, la classe terminée, rien ne le& suit, j'allais dire ne les poursuit : leur esprit est aussi dégagé de tous les sujets de la. journée scolaire que s'ils n avaient pas eu à les traiter. Aucun ne fait question pour eux ; aucun ne les trouble, soit pour y voir plus clair et plus avant, soit pour le mieux exposer, de même qu'un ouvrier, sa tâche achevée, n'a plus à y songer jusqu'au lendemain, ainsi l'instituteur garde son esprit libre de curiosité ou d'inquiétude concernant les matières d'histoire, de grammaire, de sciences. Tout au plus vaquera-t-il à la préparation prescrite de la classe prochaine, des devoirs à donner, de la correction des cahiers à mettre à jour, mais sans éprouver le besoin de se préparer lui-même en ranimant, rec-

tifiant, approfondissant, ce qu'il a autrefois appris qu'il ne peut transmettre utilement à ses élèves qu'après s'en être pénétré de nouveau. Ne pas penser, ne pas chercher, n'être pas avide de savoir plus et mieux, n'avoir pas de curiosité réfléchie, en un mot être étranger à ce qu'on appelle la vie de l'intelligence, ce n'est sans doute pas, on en conviendra, une médiocre lacune chez des hommes dont le métier (s'il faut parler de métier) consiste précisément à éveiller les esprits, à les former au bon jugement, à les munir à la fois du sa-| voir indispensable et du goiît d'apprendre, c'est-à-di de compléter ce savoir par de bonnes lectures. U instituteur qui se borne à repasser ses cahiers et livres de classe, sans éprouver le besoin de se renouvi 1er fréquemment par quelque lecture, marque neti ment par là que son intelligence est endormie, quoi que d'ailleurs il remplisse correctement sa fonction ; la routine le menace, s'il n'y a déjà succombé; et l'on peut en tous cas lui prédire qu'il ne sera jamais un éveillcur d'esprits. N'est-ce pas là une' des raisons qui expliquent ce fait affligeant et trop généralemen' constaté, c'est qu'un, grand nombre de bons élèvi sortis de nos écoles avec leur certificat d'étudfes pri maires, oubliait en peu d'années une grande partie de ce qu'on leur a enseigné, n'ayant plus ouvert un livre et n'ayant aucune envie d'en ouvrir? Ils savent encore lire, écrire et compter, mais tout le reste est perdu pour eux; leur éducation a pris fin à l'âge de 11 à 12 ans, et ils n'ont pas souci de la poursuivre. Sans doute il est juste d'ajouter que les occasions et

lu^ iri''^^"

les sollicitations leur ont manqué après la sortie de l'école; et c'est à quoi les nouveaux cours d'adultes, avec leurs moyens variés, s'efforcent de pourvoir : mais si le mouvement de leur esprit s'est arrêté si prématurément, n'est-ce pas qu'à vrai dire, il n'avait jamais commencé, j'entends que la curiosité d'apprendre par eux-mêmes, par des lectures libres et instructives n'avait jamais été excitée? Et comment l'eûtr elle été, si le maître ne l'éprouvait pas lui-même?

On oublie trop que les livres de classe, je parle même des lirrex tltt Maître, plus développés et plus savants que ceux de l'élève, ne peuvent jamais être que des résumés, par conséquent des ouvrages abstraits ; comme ils no donnent pas la vision directe des choses en histoire, en géographie, en sciences naturelles, en morale, mais seulement l'ombre en raccourci, ils ne mettent pas en branle l'imagination, mère de l'invention, seule capable d'opérer l'union intime entre l'esprit et les objets, et par là de produire une connaissance vivante et féconde. Je dis bien une connaissance qui l'ive dans l'esprit, s'y meuve, y provoque des réflexions, des rapprochements, des comparaisons, enfin s'y établisse à demeure, non comme un résîdi» inerte, mais comme un ferment d'incessante activité. De quelle autre valeur, par exemple, et de quelle autre vertu suggestive ne sera pas le savoir d'un Maître qui euseigre ou les Croisades ou la •-■onquête de l'Angleterre par les Normands, selon qu'il se sera contenté soit du Manuel primaire, soit du Manuel d'école normale, ou bien qu'il aura lu à loisir, et pour

sa propre satisfaction, de longs extraits de Michau et d'Augustin Thierry. Cela est si vrai, que les récen petits livres d'histoire, de géographie, de sciences, à littérature élémentaire, font ingénieuscimcnt une piaci de plus en plus gi-ande aux récits, aux tableaux, a expériences simples et aux applications de physique ou de chimie, aux citations prolongées des maîtres de la langue. Lire ainsi, lire à loisir, non en vue de l'utilité prochaine, mais pour le plaisir de son esprit, c'est voir au lieu de faroir ; et, par cela même que la. lecture est désintéressée et libre, c'est entrer en comJ munion avec d'autres esprits, et des meilleurs, qui vous communiquent ce qui vaut mieux que leur savoir, leur mouvement intérieur, leur goût de connaître, leur respect de la vérité, de la scienccr, de l'intelligence humaine ; c'est leur présenter en quelque sorte toutes les ouvertures de son âme, pour que la semence pénétrant où tllc veut, y éveille des séries de pensét* latentes ; c'est se laisser doucement persuader par eux que la vie sprritUElle. celle de l'intelligence et de l'âme, n'est pas une chimère ni le lot exclusif d'une petit aristocratie, et qu'il vaut la peine de la cultiver ; c'est du même coup mieux déccuvrir la dignité et la beauté de l'humble enseignement élémentaire destiné à êtr( l'unique appareil d'éducation libérale pour les enfant*, du peuple ; c'est prendre un intérêt nouveau à chacune des matières des programmes — car la vie di l'esprit, aussitôt suscitée sur un point par une lecture instructive, se porte de proche en proche sur tous les autres et leur rend la fraîcheur perdue ; — ajoutons

enfin que c'est échapper pour un moment aux misères et aux petitesses de l'esprit local non moins qu'aux effets débilitants de la répétition monotone des mêmes leçons.

Hais quels ouvrages lire et comment te les procurer quand on dispose de minces ressources et que Ton n'a pas à sa portée une bibliothèque publique, ni même une bibliothèque pédagogique bien fournie? II ne s'agit pas seulement d'ouvrages techniques et spéciaux, utiles assurément, et auxquels chacun doit lecourir selon ses gaiits et ses besoins particuliers, mais surtout de livres à la fois instructifs et intéressants en des genres divers, lettres, sciences, morale, politique, propres à élever et à nourrir l'esprit et l'âme, à provoquer la réflexion, à enseigner la belle langue^ à révéler les belles choses, à entretenir 1* culture génénile de l'esprit.

Je répondrai d'abord que beaucoup de bibliothèques pédagogiques renfeiinent des ouvrages qui remplissent l'une ou l'autre de ces conditions, et que l'on n'ouvrirait pas sans plaisir et sans profit : j'ai dit qu'on ne les consulte guère. Mais, sans dédaigner le secours des bibliothèques, scolaires ou autres, c'est surtout des livres privés, c'est-à-dire appartenant à l'instituteur, que j'attendrais le plus de profit; soit parce qu'on attache plus de prix à ce qui nous a coûté un sacrifice d'argent et peut-être une privation péniBle ; soit parce

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ou, à notre choix des extraits

• que de Pithivicr»), à 10 cen-

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les plus remarquables de Voltaire,

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qu'ils sont toujours là, sous nos yeux, sous notre ma ne se lassant pas, comme des amis fidèles, de nou inviter à les entendre. Toutefois, la meilleure raison de la préférence que je leur donœ, c'est qu'après les avoir lus, bien lus une fois, on peut les relire, et que je souhaite à noa instituteurs de n'acheter, pour le» admettre dans leur société iintime, que des livres qui supportent d'être lus souvent : teux-Ià, et non pas, d'autres contribuent le plus à exciter la pensée et à li régler.

Voilà pourquoi l'objection de la dépense n'en eai pas xine. Peu lire et bien lii-e, on l'a dit, il y a longtemps, c'est le seid moyen de bien puiser et de bien savoir, parce qu on digère bien ce dont on s est nourri tout à loisir. Il n'est pas besoin de beaucoup de vo- Itunes, encore moins de volumes coûteux, pour amoi et entretenir le courant de vie intellectuelle : un seul, deux au plus par année suirisent, poui%'u qu'ils soient judicieusement choisis. Or la plupart des livres ^i chevet, de rcux qui font le plus d honneur à notre 2>ays ou à rhumacité, qui ont présidé à la formation de l'esprit national ou de l'esprit hiunain, ces chefsd'œuvre se vendent aujourd'hui à si vi] prix que per- .«onne ne peut s'excuser sur son indigence de ne pas les acquérir peu à peu. Les collections à 10, à 15, à 25 centimes mettent les trésors de la littérature, de l'histoire, de la morale à la portée des plus humbles ; il suffit de très petites économies réparties en quelques années pour se composer un fonds de bibliothèque capable d'approvisionner d'agrément et d'instruction

vu-

iroei^l leul,™

fia entière. On ne s'imagine pas encore assez quelle extraordinaire révolution démocratique s'est accomplie depuis quelques années dans la irbrairie. Quelques sous — je dis bien quelques sous — nous permettent d'avoir en notre propriété le Nouveau Testament, l'Iliade et l'Odyssée, l'Apologie de Socrate, le Phédon, Epictète, des discours de Cicéron ou de Démoslhènes, une tragédie grecque, le Discours de la Méthode de Descartes, de longs extraits des Provinciales de Pascal et des Pensées, une tragédie de Corneille, de Racine, une comédie de Molière, ou, à notre choix des extraits fort, bien chois's (bibliothèque de Pithiviers), à 10 centimes) de plusieui-s de nos classiques ; et de même pour les oeuvres les plus remarquables de Voltaire, Buffon, Rousseau, et pour des pages choisies ou des œuvres entières de nos poètes et de nos historiens du xix'' siècle, ainsi que des grands écrivains étrangers, Shakespearei, par exemple. Enfin un recueil de longs fragments tels qus la Chrestomathie de Vinet compose à lui seul une véritable bibliothèque à la fois choisie et variée.

En dehors des chefs-d'œuvre consacrés, il y a tel volume, par exemple les moralistes latins de Martha, la Révolution ou la République d'Angleterre de Guizot, et combien d'autres dont la lecture occuperait les loisirs de tout un hiver. Je ne parle pas des publications de Ecienca vulgarisée, de voyages et découvertes, ni des bons romans français ou étrangers qui s'offrent également à des prix très bas. Et j'entends bien ne pas exclure les journaux politiques, mais ceux-là seu-

lement qui traitent de la politique comme d'une affaire sérieuse, et non comme d'un thème à invectives, à calomnies ou à amplifications banales, et qui, en outre des questions du jour, publient des articles instructifs de science, de littérature, de géographie.

Nous ne finirons pas de dénombrer les œuvres importantes qui sont désormais à la portée des plus petites bourses, et dont une seule suffit à alimenter l'esprit durant une année entière; des œuvres pleines d'humauitf, c'est-à-dire de raison, de sentiment, d'imagination, accessibles, en totalité ou en quelques parties principales, à la portée moyenne de nos maîtres intel- \ ligeuts ainsi que de nos maîtresses. Hâtons- nous né&n. moins d'ajouter que tout livre sérieux, si clair ou si intéressant qu'il soit, réclame une certaine initiation ; il n'y a que les œuvres frivoles où l'on pénètre sans s'être' d'abord muni de clés. "Un livre plein de pensées ^j et d'observations physiques ou morales, de faits ou ^M de considérations historiques, ne se laisse pas comprendre ni épuiser d'un coup, pas plus qu'une belle œuvre musicale ne livre tout son sens à la première audition ; il demande un effort, suivi d'un second qui sera mieux récompensé que le premier; et de même pour le troisième. C'est ce que les instituteurs auront soin de ne pas oublier dans le choix des ouvrages peu nombreux mais substantiels et résistante, dont ils ont à fair: leur société habituelle. Les œuvres mêmes de littérateurs les plus simples en apparence et du style le plus clair ne révéleront pleinement leur secret ni leur beauté qu'à ceux qui savent les relire avec atten-

tion et réflexion, marquant au passage les endroits notables, y retixmvant leur propre expérience agrandie, approfondie et traduit© en un langage exemplaire. C'est ainsi que l'on voit des hommes n'ayant reçu dans leur enfance qu'une bonne éducation primaire, jomr et profiter des chefs-d'œuvre de nos écrivains ou de traités élémentaires de science, plus que des bacheliers ou des licenciés, dont tout le savoir n'a été que teinture superficielle et éphémère : qu'ont-ils de plus? ils ont le goût de lire; ils savent relire; et ils pensent à ce qu'ils lisent.

« Tout est pur, a-t-on dit, à ceux qui sont purs ». Et de même, tout profite à ceux qui ont apprit à lire, chose peu commune, j'entends à pénétrer ce qu'ils lisent et à en extraire quelque chose qui charme, ou lea instruit, ou les provoque à penser : et ce n'est pas toujours un livre, c'est un article de journal, un simple récit. Ils ont vite fait de rejeter les publications frivoles ou grossières qui sont une injure au lecteur autant qu'une honte à l'auteur : leur esprit exercé par l'habitude, finit par s'arrêter et se fixer spontanément sur des œuvres ou des pages pleines de sens et d'instruction.

in.

J'ai dit ce que je souhaiterais à nos maîtres et maîtresses d'école. Et vraiment est-ce trop leur demandert Ou s'offenseraient-ils d'un vœu qui n'est dans notre

pensée qu'un hommage rendu à leur profession, à la place qu'ils occupent déjà dans la vie sociale, à la place bien plus grande qu'ils sont appelés à y occuper, s'ils s'en rendent capables et dignes. Lorsqu'on observe attentivement la disposition de l'esprit public en France, en est frappé de le voir si endormi et si peu actif à l'ordinaire, et une fois éveillé à la suite d'un choc imprévu, de le voir si peu capable de se diriger. Ni la presse ni la littérature ne remplissent comme il faudrait l'office d'excitateur et de régulateur. Certes, il serait chimérique d'attendre de tous les citoyens d'une démocratie, même intelligente, même éclairée, qu'ils fussent en état de penser par eux-mêmes et avec sagesse sur les questions politiques, économiques, moraies qui s'imposent de jour en jour à l'attention du public. Mais on peut et on doit souhaiter, comme la condition normale d'un esprit public sain et vigoureux, qu'il y ait dans tout le pays, dans los villages et les bourgs aussi biem que dans les centres populeux, des foyers, si j'ose ainsi dire, de raison d'oix se répande tout à l'entour la chaleur et la lumière, je veux dire des manières de penser et de juger actives, sensées, équitables, libérales. Nos divisions civiles ont malheureusement troublé le jeu naturel des grandes influences sociales; les grands propriétaires terriens et le clergé ont mérité, généralement, pour leur malheur et le nôtre, de n'être plus les conseillers préférés du peuple qui les entoure. 'Dès lors comment ne pas souhaiter que les maîtres de la jeunesse remplissent un rôle laissé vacant que, sans s'ériger en arbi-

très de l'opinion, ils donnent en toute occasion à leuvs et l'exemple du culte de la vérité, de l'examen attenélèves, anciens ou nouveaux, et aux familles, la leçon tif, du bon jugement porté sur les questions du jour, ùu respect du droit, de la loi, de la moralité publique ! Encore une fois, ce n'est plus à un rôle d'agitateurs politiques ni de meneurs électoraux que je convierai nos maîtres ; mais que, plus instruits en général que leurs voisins, ils prennent plus d'intérêt et un intérêt plus éclairé à la chose publique, sous ses diverses formes, qu'ils se montrent gens de bon conseil, attentifs et circonspects, ni précipités ni violents, capables de con. dure et capables de suspendre leur conclusion, il n'y a rien là, semble-t-iJ qui ne réponde à l'idée que l'on doit se faire, dans une démocratie, d'un homme investi de la fonction d'instituteur.

Seulement il apparaît avec d'autant plus d'évidence qu'on ne remplit pas un tel rôle, sans s'y préparer continuellement, sans t«nir son esprit en éveil par des lectures sérieuses, sans se mettre en état de penser pour soi-même et, au besoin, de conseiller les autres avec tagesse et décwon.

Se trouverart-il quelqu'un pour nous objecter qu'en provoquant ainsi les instituteurs à ne pas se borner au train accoutvimé de leur classe, mais à se ménager des lectures instructives, nous courons un grand risque : le même, à vrai dire, que celui d'initier tous Ic.i enfants du peuple à la lecture ; celui de les déclasser ou, si l'on veut, de les désacclimater ; de les faire passer

imprudemment d'une occupation circonscrite, régalière, paisible, et en quelque sorte salubre par sa médiocrité même, à une activité d'esprit pleine de pièges et d'incertitudes. A choisir des livres, lesquels choisiront-ils? et quel usage sauront- ils en faire? N'est-il pas à craindre qu'au lieu du Don jugement ovi l'on veut les hausser, ils ne perdent, au contact de notre littérature contemporaine, le bon sens, timide et borné mais BÛr dans sa modeste sphère, qu'on leur reconnaît généralement '{ Leur sens moral même résistera-t-il à l'éprouve quand ils seront entrés dans la mêlée confuse des opinions, des thèses contradictoires sur les questions vitales? En morale, en politique, en économie sociale, leur esprit trop peu cultivé et mal armé ne ae portera-t-il pas d'abord aux conclusions les plus logiques en apparence, les plus séduisantes par leur hardiesse et par leur simplicité sans tempéraments !

Ces craintes ne sont pas chimériques ; mais elles no nous touchent pas. Oui, sans doute, il ne se peut que la littérature d'un pay.3 n'agisse fortement sur tous ceux qui lisent et, à plus forte raison sur tous ceux qui enseignent à lire : elle leur apporte le doute ou la foi, les croyances fortifiantes et les sentiments moraux, ou le scepticisme, selon la direction que prend l'esprit régnant. Cela ne se peut autrement. On n'échapperait à cette contagion qu'en s'isolant par l'ignorance et la crédulité systématique, c'est-à-diro en renonçant à penser et à savoir, c'est-à-dire à être hommes. N'est-ce pas le problèma des libertés publiques et de la démocratie qui se dresse devant nous

cans toutes les voies de l'activité : le risque est grand, mais il est de la dignité d'une nation civilisée, et c'est Aussi son intérêt suprême de le courir en s'imposant les efforts, les sacrifices et la discipline morale nécessaires pour n'y pas succomber. Pour ce qui est en particulier des instituteurs, outre que leur enseignement élémentaire lui-même ne peut échapper à la .stérilité de la routine que par la pratique assidue des bonnes lectures, nous avens la confiance que leur bon sens plébéien, aidé des conseils de leurs supérieurs respectés, les préservera, mieux que d'autres classes de la nation, des doctrines énervantes ou corruptrices.

Bersot.

17 janvier 1886

« La vie n'eFt que d'un instant ; mais cet instant « suffit pour entreprendre des choses étemelles, la a vérité, le bien, les affaires commencées, qui doivent « être continuées. On pense, on aime, et voilà tout « l'homme. Non la vie ne nous trompe point. »

L'homme qui a écrit cela, philosophe, écrivain, directeur de l'Ecole Normale Supérieure, voyait, en pleine force de l'âge, de l'esprit, du caractère, en plei. ne jouissance de la vie, de la considération publique, de l'influence, en pleine activité et en plein renom, approcher à grands pas la mort, une mort horrible et cruelle. Il se consolait, non seulement en suivant le conseil de Sénèque, « user de chaque jour comme si c'était la vie entière », mais en y mettant des choses appelées à durer plus que lui, et surtout des choses qui portent en elles la garantie de l'éternité. Lesquelles? La vérité, toute vérité, en particulier les vérités supérieures oii les autres se rattachent par un lien secret ou manifeste, qui dominent la vie et qui survivent à la mort; le bien, toute œuvre soit privée, soit publique oîi il entré de la justice, du respect, du courage civil et de la bonté; V affection pour

les proches, les amis, les élèves, la patrie, les affaires commencées qui ne doivent souffrir ni de notre maladie, ni de notre mort, où sont engagés des intérêts plus ou moins graves dont nous avons charge. C'est dans cette activité régulière et consciencieuse, mais c'est surtout dans le commerce habituel de sa pensée, de son cœur, avec des choses supérieures à lui et pourtant présentes en lui, vraies en tous les temps et dans tous les mondes, universelles et étemelles, que Bersot se voyant envahi par un mal affreux qui l'isolait de jour en jour de ses semblables, a osé dire : Non ! la vie ne nous trompe point.

Ce privilège de l'homme, d'iin être si éphémère, de penser l'Universel et l'Etemel, qu'il s'appelle vérité, bien, beauté, et non seulement de les penser, mais (nous compléterons ainsi le mot de Bersot) de les aimer, et même de travailler à les réaliser en construisant sur ce modèle idéal la vie individuelle, la famille, la cité, c'est à nos yeux im gage assiiré d'immortalité, s'il y en a au monde. L'être qui a cherché, pressenti, adoré de loin la vérité suprême, le Bien, le Beau, c'est dans son esprit, c'est en soi qu'il les a en. trevus; il n'est donc pas étranger à Dieu, à l'Universel, à l'Eternel ; il est de sa race, ayant eu la hardiesse inouïe de le penser, de le nommer, de l'aimer, de lui parler. Ce fils de l'Etemel qui a pris conscience de cette relation, comment imaginer qu'il soit mortel, voué au néant? Celui-là ne croira pas aisément à la mort, qui aura rempli son ârao et sa vie de pensées, de desseins, d'affections marquées du sceau de l'éternité.

Toutefois revenons à la parole de Bersot, sans l'éten. dre plus qu'il n'eût peut-être voulu. • Non, la vie ne nous trompe point. » Qu'elle nous fasse rougir à l'avance de tout ce qu'il y a de petitesse, de pauvreté d'âme, d'égoïsme, de lâcheté dans les plaintes que nous serions tentés, à l'exemple de tant d'autres (entre les plus éminents), d exprimer à notre tour. Si la vie nous trompe, c'est que nous n'y avons pas su mettre ce qui en eût fait le prix, même au sein de la souffrance, ce qu'il convenait à des hommes, à des êtres faits pour la vérité, le bien, l'action, l'amour, de lui demander.

Rapprochez de ce mot le passage final du discours de Jouffroy (distribution des prix du lycée Charlemagne) :

I L'accomplissement du devoir, voilà le véritable

« but de la vie eit le véritable bien Tout est juste,

u tout est conséquent, tout est bien ordonné dans la « vie, quand on ]a comprend comme Dieu l'a faite. « Abordez la vie avec cette conviction, et vous n'y

« trouverez pas de mécomptes ; vous vous senti-

< rez toujours dans l'ordre, associés aux desseins de « la Providence, y concourant librement par votre

« volonté Qu'importe aux autres et à nous quand

« nous quittons ce monde, les plaisirs et les peines « que nous y avons éprouvés ! Tout cela n'existe qu'au « moment oïl il est senti ; la trace du vent dans les « feuilles n'est pas plus fugitive. Nous n'emportons ■ de cette vie que la perfection que nous avons don-

< uée à notre âme ; noiis n'y laissons que le bien que

« nous avons fait >

Mettez encore en présence de la vaillante conclusion de Bersot la sentence célèbre de l'Ecclésiaste : c Vanité des vanités, tout est vanité ! » corrigés dans le livre de l'Imitatioa de Jésus-Christ par ces mots : « excepté de servir Dieu, > et complétée dans la traduction de Lamennais par cette addition : c et les hommes pour Dieu >. La comparaison de ces différentes sentences vous sera intéressante et instructive.

Victor Hugo.

« Mais, parmi les procfrès dont notre âi^e se vante. Dans tout ce grand éclat, d'un siècle éblouissant, Une chose, ô Jésux, en secret m'épouvante :

C'est l'écho de la voix qui va s'afiaiblissant .

{Voix iiUérieure», I)

Ces vers terminent le premier morceau des Voix intérieures ; ils le résument et» le complètent. Il roule tout entier sur l'antithèse de ces deux termes : d'une part le siècle actuel, grand, et fort par l'Idée missionnaire qui se réalise dans la politique, dans la législation, dans la poésie, dans les mœurs, dans les relations sociales, dans la science pure et la science appliquée d'un grand siècle

« Oii le bruit du travail plein de parole humaine, <( Se mêle au bruit divin de la création . »

< Oii contemplant de loin de lumineuses rives. « L'homme voit son destin comme un fleuve élargi

et, d'autre part, la voix de Jésus qui résonne toujours plus faible.

Ce second terme frappe d'autant plus l'eaprifc qu'il est inattendu, venant à la suite d'une longue et pompeuse description des progrès du siècle, résumée dans les deux vers qui ouvrent la strophe, et qu'il est resserré en deux vers dont l'accent triste et inquiet contraste avec le ton triomphant de toute la pièce.

Qu'est-ce qui fait la beauté poétique de cette strophe] D'abord l'antithèse, l'opposition si magnifiquement développée et si habilement ramassée entre l'éclat de cô siècle, où l'Idée marche de victoire en victoire, et la secrète défaillance intérieure qui menace de stérilité tous ses progrès. Ce n'est pas là, remarquez-le, une simple figure de rhétorique, un heureux artifice de langage : l'antithèse n'est pas seulement dans les mots, ni dans la composition générale du morceau; ou si ion veut, elle n'est dans la forme, elle n'y est à ce point saisissant«, puissante, que parce qu'elle est dans la pensée même ; dans une vue pénétrante de la vérité, de l'état vrai des choses à notre époque.

Cette obser\'ation se vérifie par l'étude plus attentive du détail. Admirez ici par quoi la poésie, la belle poésie l'emporte sur la prose, non pas seulement (comme le \Tilgaire se laisse toujours aller à le croire) par l'harmonie musicale, mais par le mode même de penser, par l'intuition vive et directe de la vérité.

Exemple : Demandez-vous comment un philosophe, un moraliste, écrivain ou professeur, aurait exprimé la pensée des deux derniers vers? Â peu près ainsi - « Ce qui m'inquiète, c'est que les principes moraux.

les vieilles croyances religieuses, les doctrines consolantes du christianisme perdent de jour en jour

de leur crédit » Mais le poète, lui, entend la voix

même de Jésus, et au milieu de son hymne en l'hon^H neiir d'un siècle si glorieux, il « s'épouvante » de ce^^ que l'écho de cette voix divine s'éteint peu à peu dans l'éloignement. Et par un tour hardi autant que familier qui donne plus d'intimité à son accent confie à Jésus lui-même son inquiétude.

'I Une choKC, â .téiiue, in'cipouvaiite,

Ainsi, ce que le philosophe concevrait sous la forme absti'aite et sèche des idées, le poète le voit par^^ l'imaginatron, le sent par le cœur ; et cette vUion va^| plus au vif, plus au vrai de la situation, que la prose la plus rigoureuse : là ou celle-ci analyse, celle-là embrasse d'un coup d'œil direct et pénètre jusqu'au , point central, jusqu'à la source du chnstianisme ; &tt^| lieu d'une doctrine, nous voyons apparaître le pro-^^ pbèt« inspiré lui-même ; nous entendons sa parole grave et douce qui a été autrefois la maîtresse bien' faisante et incontestée des âmes, qui, aujourd'hui, en s'aifaiblissant, les laisse désarmées et appauvries au sein de leur richesse extérieure. |

Je n'ai pas besoin de vous faire remarquer l'admi rable composition de la strophe qui se balance entre deux couples de vers, l'un à rimes masculines, l'autn à rimes féminines, ni l'ampleur du rythmo, la pleine sonorité de la langue, la simplicité familière du d

(« "Une chose, ô Jésus) » le tour si expressif par lequel s'exprime le sujet de l'inquiétude « c'est l'écho de la voix qui va en s'affaiblissant », au lieu du tour ordinaire plus abstrait; c'est que l'écho de la voix va s'affaiblissant ».

Si maintenant, fidèles à notre règle habituelle d'étudier, après le style, la pensée même, nous cherchons à nous expliquer avec plus de précision, de quoi « s'épou. vantes Victor Hugo, et comment la voix de Jésus, l'antique Bonne Nouvelle nous devient, à nous et h nos contemporains une langue presque étrangère, voici ce qui nous paraît le plus plausible à craindre de faire : de la théologie confessionnelle, et simplement en nous mettant au point de vue libéral ou rationaliste.

Ce qui va se perdant, c'est d'abord, à n'en pas douter le commerce habituel avec Jésus lui-même. On désapprend de l'écouter et de le lire ; vous-mêmes qui avez toutes reçu une^ éducation chrétienne et qui ne la répudiez pas, vous ignorez, ou peu s'en faut, l'Evangile ; vous gardez peut-être quelque souvenir des définitions du catéchisme, mais quant à la voix même de Jésus, elle s'éloigne, et l'écho ne vous en arrive plus qu'effacé à travers les bruits de la vie privée et de la vie publique, de l'école, de la presse, de la tri-

bune. Le mot célèbre de Renan se présente ici à l'esprit : on vit du parfum qui s'exhale d'un vase brisé.

Serrons la question de plus près. Que perd notre temps si agité, si actif, si savant, que perd d'effectif notre civilisation, en désapprenant la lan^e de Jésus i Des dogmes? Des pratiques? Ce serait relativement peu, et l'on pourrait peut-être ne pas « s'en épouvan. ter » : car les dogmes se modifient d'âge en âge, et les pratiques n'ont jamais prétendu à être perpétuelles. Ce qui se perd, c'est, à n'en paa douter, le sens religieux et chrétien lui-même, le sens de la vie intérieure et recueillie, de Dieu présent au cœur et à la vie, do la valeur intime de l'âme; le sens des sentences à la fois populaires et profondes qui ouvrent l'Evangile ; celles du repentir, de l'humilité, de la pureté du cœur, de la faim et de la soif de la justice, de l'esprit de paix, de l'amour des petits, des pauvres, des déshéri tés ; eu un mot, le sens de cet idéal austère et tendre, à la fois divin et humain, qui, depuis la prédication du Christ, a imprimé à la destinée la plus obscure, une dignité, une grandeur inconnues jusqu'alors, et la font inviolable en la faisant sainte.

Oui, c'est bien là, si je ne me trompe, ce qui se; perd, de jour en jour, de « la voix de J^us », sans que l'on puisse justifier sérieusement cette perte, comme on explique celle d'une doctrine, par des raisons tirées de la philosophie ou de la science, de la critique historique ou des nécessités sociales. C'est bien une langue qui se désapprend, fautei d'usage, ou dont les mots se vident de leur substance ; et avec les mots,

c'est l'âme elle-même qui se vide et s'appauvrit. C'est une corde qui se relâche ou se rompt dans la lyre intérieure. Est-ce à dire pour cela que l'humaEité mo^ dôme soit démunie de toutes provisions spirituelles'! Assurément non : elle en a recueilli en chemin, qui lui manquaient dans les temps oîi la voix de Jésus était le plus écoutée. Elle a appris, entre autre choses, à respecter en tout homme une personne, un être capable de s'élever à la liberté et à la moralité ; elle a appris à mettre à son rang, qui n'est inférieur à aucun autre, le droit, et à orienter dans ce sens, la morale, l'éducation, la politique, la législation civile, l'économie sociale dle-niénu!. Elle a appris à s'incliner, dans la conduite de la vie publique et privée, devant les lois naturelles, lois austères dont on ne se joue pas, dont on n'élude pas les effets, et qui, en nous imposant la prévision, le travail intelligent, la soumission, donnent à la moralité son plein sers, en bannissent lu fantaisie et la superstition, et suscitent toutes nos énergies latentes. Enfin c'est de re double enseignement qu'est sorti l'immense effort démocratique, honneur de notre temps, pour élever la multitude à la dignité d'hommes raisonnables et libres, et pour l'affranchir peu h, peu de la misère et de l'ignorance dégradante.

Dans tous ces progrès que le poète passe lui-même en revue, il y a sans doute « l'idée en mission, » il y a la pen.sée et la parole humaine, il y a la philosophie du xvin" siècle, il y a la poésie et la science du XîX' ; mais il y a aussi — qui oserait le nier? — un écho nullement affaibli de « la voix de Jésus > : la pitié, la

charité issues d» l'Evangile, n'ont rien perdu à se renforcer du « devoir, fils du droit ». Mais cela dit, l'inquiétude du poète, son épouvante n'en reste pa* moins justifiée : si la vérité mieux connue nous a com. mandé l'abandon de mainte tradition, si elle a ébranle plus d'une croyance sans que l'activité morale en souffre un mortel dommage. En revanche ce n'est pas impunément que notre pays laisserait s'éteindre a l'écho même de la voix de Jésus ». L'hori. zon de la vie publique, comme celui de la vie individuelle et de la famille, en serait rétréci et abaissé, la moralité perdrait en profondeur, en intimité, en tendresse, et risquerait de dériver toujours plus vers une vertu esthétique ou utilitaire ; la golidarité civique et humaine, où, beaucoup de nos contemporains s'effor-^— cent de se ménager une religion et une morale, échouei^f rait à devenir une fraternité.

Le poète a raison de nous avertir : si « grand et fort » que soit le siècle, il y a pour lui un intérêt à écouter l'une et l'autre « voix » ; celle de la pensée humaine active, entreprenante, réformatrice et créatrice : science, art, poésie ; et celle de Jésus, qui, elle aussi, est humaine, étant sortie des entrailles d'un fils d'homme, de l'un des nôtres. Et je pense qu'il appartient particulièrement à des femmes de réveiller, ei elles-mêmes et autour d'elles, l'écho de cette parole aussi nécessaire aux jours nouveavix qu'elle le fut aux anciens jours ; et à des femmes instruites, de ne pas la confondre avec la légende ni avec les voix bruyantes de la superstition.

Sous réserve expresse des explications qui précèdent, citons le remarquable passage de Taine qui touche au même sujet.

« Sous son enveloppe grecque, catholique ou pro- « testante, le christianisme est encore, pour quatre « cent millions de créatures humaines, l'organe spi- « rituel, la grande paire d'ailes indispensable pour « soulever l'homme au-dessus de lui-même, de sa vie « rampant* et de ses horizons bornés ; pour la con- « duire à travers la patience, la résignation et l'es- « pérance jusqu'à la sérénité; pour l'emporter par delà a la tempérance, la pureté et la bonté, jusqu'au dé- « vouement et au sacrifice. Toujours et partout, sitôt « que ces ailes défaillent ou qu'on les casse, les mœurs

€ publiques et privées se dégradent On peut aussi

« évaluer l'apport du christianisme dans nos sociétés « modernes, ce qu'il y introduit de pudeur, de dou- « ceur et d'humanité, ce qu'il y maintient d'honnèa teté, de bonne foi et de justice. Ni la raison philot sophique. ni la culture artistique et littéraire, ni a l'honneur féodal, militaire et chevaleresque, aucun c code, aucune administration, aucun gouvernement € ne suffit à le suppléer dans ce service. Il n'y a que « lui pour nous retenir sur notre pente natale, pour ■ enrayer le glissement insensible par lequel, ince»- < samment et de tout son poids original, notre race « rétograde vers ses bas fonds ; et le vieil Evangile, « quelle qu'en soit l'enveloppe présente, est encore le c meilleur auxiliaire de l'instinct social. ■

Conférence de rentrée (novembre 1894).

J'ai regretté de n'avoir pas assisté à votre rentrée, retenu que j'étais dans le Midi par une indisposition. Ma pensée n'en était pas moins au milieu de vous, et en particulier avec les nouvelles venues qui, au début de l'année scolaire, ont le plus droit à notre sollicitude. J'étais sans inquiétude à leur sujet, sachant qu'ell ne manquaient ni de directions ni d'assistance de tou te sorte, et qu'elles n'étaient pas exposées à se sentir seules, entre leurs maîtresses dévouées et leurs compagnes de la promotion supérieiu'e.

Cette abondance de ressources, qui me rassurait, a ramené vivement ma pensée vers les premiers joi de l'Ecole. Je me suis pris à mesurer la différence d< temps, et combien ce début de la quatorzième win de Fontenay ressemble peu à celui de la première. Aujourd'hui, vous trouvez, en arrivant, tout préparé pour vous recevoir, une maison d'aspect riant et hospitalier, que dépare seul un vieux bâtiment voué à la reconstruction ; des chambres commodes ; des salles spacieuses de classe et d'étude ; un non moins ample réfectoire et une salle de récréation oii jeux et danses peuvent se déployer; des bibliothèques, des cabinets physique et d'histoire naturelle j un laboratoire chimie. Avec cela, tout le régime bien organisé leçons, des répétitions, des exercices divers de sciences ou de lettres. Outre les professeurs réguliers, institués.

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>eu-

dès l'origine, vous avez auprès de vous, à l'intérieur, pour vous prêter aide et conseil, six répétitrices, deux pour les sciences, deux pour les lettres, deux pour les langues vivantes ; et en vérité, vous n'auriez qu'à vous en prendre à vous-mêmes, si vous ne profitiez pas de tout leur bon vouloir. Je ne pense pas qu'il y ait nulle autre part-, dans l'un ou l'autre hémisphère, une maù son d'éducation publique où les secours soient offerts avec tant de libéralité aux élèves de votre sexe.

Combien différente était la situation à la rentrée do 1880 ! Des bâtiments disparates, délabrés, d'aspect sordide au dehors et lépreux au dedans, dépendances de l'ancien château de Fontenay, plus tard propriété et demeure du sculpteur Pajou, oîi s'installaient durant l'été, jusqu'à la veille même de notre arrivée, plusieurs familles de Paris. Le beau parc rachetait seul l'air déplaisant des pavillons. C'est là que noua entrâmes aux premiers jours de novembre 1880, après que l'architecte du gouvernement, M. Lecœur, pax des prodiges d'activité et d'ingéniosité, eut mis, dans l'espace de trois semaines, la vieille demeure en état de nous recevoir. On avait eu hâte de quitter l'école normale de Batignolles, oii nous avions trouvé un abri provisoii'e, pour s'installer tant bien que mal dans la résidence définitive, parmi une multitude d'ouvriers de tout corps de métier, occupés nuit et jour à cloupf, peindre, entoiler des cloisons de planches, et à les sécher à grand renfort de braseros.

Tout était rudimentaire, le matériel et l'organisation scolaire : une salle d'étude unique, au premier

étage, réservée aujourd'hui aux expériences ordinaires de physique, réunissait les deux s.ections ; c'est là que, dès le premier jour, nous inaugurâmes les conférences familières du matin. Deux salles de classe, au rez-dechaussée, l'une pour les leçons de sciences, aujourd'hui encore affectée au même usage ; l'autre pour les leçons de lettres, oîi sont maintenant déposés nos plus grands appareils de physique, et où enseignèrent au début Marion, Croizet, Charles Bigot, Albert Sorel, et com. bien d'autres. Des petites cellules à coucher, dont il reste malheureusement encore quelques spécimens, ce- ^j quettement arrangées, avec tout ce qu'on avait pu y ^H introduire de commodité ou de sécurité, mais exposées aux intempéries des saisons et aux risques du feu ; un réfectoire ovi l'on pouvait à grand'peine trouver place. ^É

Dix-neuf élèves composèrent d'abord toute l'école, ^^ dont l'existence était à peine connue et la destination mal comprise ; tandis qu'aujourd'hui deux cents aspirantes des deux ordres se présentent au concours annuel. Aucune répétitrice : songez qu'il n'y avait dans toute la France qu'une douzaine au plus de femmes pourvues du nouveau titre de pritfefueur des écoles normales, et que l'on eût difficilement trouvé chez une seule, quel que fût d'ailleurs leur mérite, les qualités requises pour une fonction si nouvelle. Nous pûmes cependant nous adjoindre au bout de quelques mois Mlle Layet, professeur à 'Versailles, qui s'acquitta de sa tâche délicate et laborieuse à notre entière satisfaction.

Mais si l'extérieur était à ce point peu attrayant, si l'organisation même des études était encoi-e à l'essai, je ne pense pas qu'à l'intérieur l'Ecole connaisse jamais de meilleui's jours. L'automne de 1880 fut notre vrai printemps, plein de lumière, de sourires et de promesses. Jam.ais les professeurs ne donneront leurs leçons avec plus d ardeur, de sérieux et de Joie ; jamais les élèves ne s'ouvriront à la parole des maîtres avec plus d'empressement. On respirait dans la maison un air de Liberté, de respect, de confiance mutuelle. Tous, maîtres et disciples, avaient le sentiment de travailler à une œuvre bonne et grande, de portée infinie poiir le pays, et dont la valeur, dans la suite, serait en proportion de ce que chacun y aurait mis de travail personnel, de réflexion, de sagesse, de mor.v tité. En dépit des inconvénients de la mauvaise installation, l'E-'ole se constituait au jour le jour, par le zèl'S et la bonne entente des professeurs, par le bon vouloir des élèves : d'abord ses programmes et l'organisation de ses cours; mais surtout son esprit, qui naissait en quelque sorte de lui-même, et que chacun de nous reconnaissait aussitôt pour sien. Au-dessus de la communauté planait, invisible, l'image de la patrie ; ses malheurs récents, son avenir obscur, ses efforts de relèvement dans tous les sens, étaient sans cesse présents à l'esprit de tous, et donnaient secrètement le ton aux enseignements les plus divers. C'était notre commun et ardent désir de contribuer de tous nos moyens à lui assurer une meilleure destinée.

On peut voir par le tableau de ces débuts, ingrats

en apparence, combien est vrai le mot de l'antiquité : tpiritui iiitufi alit: c'est l'esprit intérieur qui nourrit. Avec un mécanisme encore informe, la vie de lEcolo était aussi animée, aussi pleine, aussi réglée, et sans^n doute aussi féconde qu'elle pourra jamais l'être; <^3l^^ on savait où l'on allait, on avait un but autre que l'exaniL-n et le diplôme; on servait un haut dessein; et à la lumière de ce dessein, chaque professeur s'appliquait de son côté à mieux choisir la matière, \*i^Ê méthode et les procédés de ses leçons, à perfectionner l'appareil des interrogations, des compositions, des exercices oraux ou écrits ; on mesurait avec plus <1<^| sûreté le point qu'il ne fallait pas dépasser, ce qui, en^H chaque partie, était à dire ou à ne pas dire, ce que les jeuneB esprits pouvaient supporter et ce qui eût excé dé leurs moyens ou les besoins de leiu- future profei sion. La liberté individuelle de théorie et de pratiqu s'accordait le plus aisément du monde avec les nécessités de l'ordre général. On cherchait le mieux, mais on le cherchait dans un sentiment de déférence mutuelle, en consxiltation quotidienne et en parfait accord avec la directrice et l'inspecteur général, sans qu'aucune susceptibilité d'amour-propre ait troublé une seule fois le cordial échange des observations. I Comment ne rappell«rais-je pas ici tout ce que feu Mme de Friedberg mêlait de courage, d'entrain, de gaîté, en même temps que de savoir-vivre et de bonne tenue féminine, au régime austère d'une maison d'études, où le travail intellectuel à outrance menaçait d'envahir la vie entière! Les anciennes vous diront

quelle vaillante et généreuse femme fut la première directrice de Fontenay, et quelle grande place elle savait se faire avec aisance et dignité, sans sortir de son rôle ni de son sexe, au milieu de tant de maîtres éminents, qui la voyaient avec plaisir s'asseoir souvent au pied de leur chaire, plus sérieuse, plus attentive, plus prompte à l'admiration que ses fille* ellesmêmes.

Ce beau printemps est passé sans retour, comme passe le printemps de la jeunesse. Mais si la fraîcheur des commencements est unique et éphémère, l'eaprit qui les animait reste le même ; et s'il vient à faiblir, malgré que nos ressources de tout genre se soient multipliées, ce n'est pas aux circonstances adverses qu'il faut s'en prendre, c'est aux hommes, c'est à nous. De toutes les ciixonstances, a dit, je crois, Mme de Staël, un homme est la plus grande. Il dépend de nous, professeurs et maîtresses, il dépend de vous, élèves, et en particulier de celles de deuxième et troL sième années, dépositaires de la tradition, que les an. nées de maturité de l'école répondent à ces premiers jours, et que, chacun y mettant le sien, tout le sien, on y sente abonder la vie et une perpétuelle jeunesse.

Conférence de rentrée (octobre 1893).

Nous ouvrons aujourd'hui la quatorzième année de l'Ecole. Quatorze ans, c'est une courte période ; mais les années d'une institution, comme celles d'une vie d'homme, comme les heures mêmes d'une do vos journées d'étude, valent moins par le nombre que par ce qui les a remplies, par le but que "l'on s'est proposé, par la sincérité intense de l'effort. Pascal, mort à l'âge de trente-neuf ans, Spinoza à quarante-cinq ans, ont vécu longtemps. Mais combien meurent enfants à soixante-dix ans !

Ils na seront jamais et n'ont jamaU été.

Ils aont, et voilà tout.

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