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Pages choisies

Etienne Zeromski (prononcer Jéromski) (1864" 1925) naquit au lendemain de la dernière insurrection pour l’indépendance de la Pologne. Il fit ses études dans un collège russe et eut à souffrir des persécutions que subissait la jeunesse à l’école, instrument de russification. Obligé, pour des raisons de santé, d’interrompre ses études universitaires, il fut nommé bibliothécaire au Musée Polonais de Rapperswil en Suisse, puis chez les Zamoyski à Varsovie. Zeromski débuta dans les lettres à l’âge de 32 ans; il en avait 61 , et il était en pleine possession de son talent, lorsque la mort l’arracha à son œuvre. Il publia une trentaine de volumes: récits, romans, drames, dont les plus populaires sont: Les travaux de Sisyphe^ Les sans-foyer. Les Cendres, L'histoire d'un péché, La Rose (drame), Sulkowski (drame), La beauté de la vie. Le fleuve fidèle. Le vent de la mer. Le renouveau, La caille évadée (drame).

Nommé en 1892 bibliothécaire à la bibliothèque du Musée polonais à Rapperswil en Suisse, Zeromski collectionne pieusement tous les souvenirs concernant Kosciuszko et Mickiewicz. Il désirait transformer les deux fondations de Rapperswil (( solitude muette et triste )) en un foyer vivant, d’où la pensée polonaise rayonnerait sur le pays.

De retour en Pologne, bibliothécaire adjoint à la bibliothèque des Zamoyski à Varsovie, Zeromski se plongea dans l’étude d(es vieux écrivains polonais. Le dictionnaire de Linde ne !e quittait jamais. Il le lisait comme on lirait un roman. Il acquit à ces études une maîtrise souveraine de la langue, un vocabulaire d’une richesse éblouissante, d’un coloris et d’une saveur hors ligne. DurantJes séjours qu il fit dans les montagnes de Tatras ou à la campagne, ce travailleur infatigable recueillait les expressions locales, s’intéressait au parler du peuple, tout en prenant une grande part à l’activité de la commune où il résidait en fondant à JNaleczow des sociétés coopératives, des caisses de secours mutuel, etc.

Après la révolution russe de 1905, suspect aux autorités, Zeromski dut quitter le pays.

Il passa quelques années à Paris qu’il connaissait déjà et subit profondément le charme de cette ville. Ses impressions sur la capitale de la France se retrouvent dans (( l’Histoire d’un péché )), (( Le charme de la vie », la (( Conversion de Judas ».

La guerre et les années qui lui succédèrent, virent Zeromski mener une existence pénible, le métier d’écrivain n’étant pas lucratif en Pologne. Néanmoins son activité s’exerçait plus intense et multiple que jamais. En 1924 le gouvernement lui concéda la jouissance d’un appartement au Château Royal de Varsovie, où Zeromski mourut le 20 Novembre 1925.

Dans les quelques lignes de cette biographie brièvement esquissée se reflète déjà la personnalité du grand romancier, patriote ardent. Il ne s’est pas confiné dans son labeur littéraire, il a pris part à toutes les manifestations de la vie collective, s’est prononcé sur toutes les questions qui préoccupaient l’opinion publique, a fondé des œuvres sociales. Sa vie, comme son œuvre, se résume en deux mots: (( Créer et agir ».

On peut diviser ses œuvres en romans inspirés par le passé, en romans où dominent les préoccupations sociales de Thèure actuelle et en romans psychologiques proprement dits. En outre des contes, des drames, des écrits lyriques comme la complainte sur Hetman,'et (( Le songe de l’épée » ou symboliques, tel (( Le roman de Valgour »; la belle et étrange œuvre: (( Le vent de la mer », qui est un aperçu des luttes séculaires entre Polonais et Allemands et dont la mer Baltique fut l’enjeu, et bien d’autres encore.

Les années qui virent éclore le talent de Zeromski ont été les plus tristes de l’histoire polonaise. Tous les espoirs politiques s’étaient éteints. La liberté paraissait un rêve chimérique. Où puiser l’enthousiasme et la foi, ces facteurs indispensables des grandes œuvres? Les meilleurs esprits, un Wyspianski,un Sienkiewiez, se tournaient vers le passé,pour éclairer de lueurs la nuit morne et glacée qui s’était appesantie sur la Pologne. La sensibilité aigüe et tragique de Zeromski s’est complue dans le passé le plus douloureux, celui qui a été marqué par les défaites. Mais les défaites matérielles, et non pas la déchéance morale. Avec une émotion in-

tense et virile, il a peint la beauté des forces morales qui triomphent en dépit de tout.

C’est ainsi qu’il raconte les atroces déceptions des légions polonaises qui s’étaient mises au service de Napoléon, mais bien que de ces légions jetées à travers le monde, il ne soit resté que des cendres, que les vents de Saragosse et de Saint-Domingue ont balayées aux quatre coins de la terre, leur oeuvre n’a pas été vaine; elles ont laissé une belle légende d’héroïsme et de dévouement qui est venue accroître le patrimoine moral de la nation.

Mais l’époque des faits d’armes était close et l’heure actuelle posait d’autre problèmes. Il s’agissait de vivre, de maintenir et d’accroître la conscience nationale dans le peuple, d’exploiter les ressources du pays, d’améliorer le sort des classes ouvrières. Zeromski croit à l’effort individuel, puissant facteur du progrès, et, s’inspirant des grands romantiques polonais, il érige en devoir le sacrifice de l’individu à la collectivité. Cette foi en l’efficacité de l’effort individuel n’est pas seulement un legs du passé, elle s’explique par la situation même du pays asservi, où la possibilité d’une action collective était exclue. L’idée du sacrifice revient souvent dans les oeuvres de Zeromski.

Il y eut des hommes, et Zeromski dans son dernier livre (( Le Renouveau, » leur rend un hommage ému, qui ont renoncé à une brillante carrière scientifique, pour n’être que de modestes vulgarisateurs de la science; il y eut des femmes, humbles institutrices, qui, partagées entre les devoirs de leur profession, et des devoirs supplémentaires: enseignement pour enfants pauvres, cours gratuits pour (illettrés, devoirs volontairement acceptés, n’ont pas trouvé le temps de se marier.

X Cette situation particulière de la Pologne assujettie, et ce côté de notre littérature qui la reflète, sont difficilement compréhensibles au lettré étranger. C’est ce que Zeromski a très bien senti. (( Nous avons en définitive, dit-il, dans une conférence faite à Zakopane en 1915, deux sortes de création littéraire, le genre européen et le genre polonais... Dans le second tout est imprégné de soucis politiques... Le roman est plus ou moins- franchement didactique. D’une façon particulièrement marquée, spécifiquement polonaise, il traite des questions qu’aillleurs règlent les Parlements, les Bourses de travail, les congrès, les partis politiques et les associations pour le développement social... Comment un étranger sau-

rait-il s’initier à ces affaires si intimement les nôtres? Comment ressentirait-il dans une mesure exacte notre grande puissance et notre déplorable misère... Mais, si nous sommes encore un organisme social vivant et conscient et non pas un troupeau apeuré que les loups dispersent, c’est grâcè sans doute à cette littérature )).

Ce sont donc les soucis d’ordre social qui font le sujet des romans de Zeromski tels que (( Les hommes sans foyer )), (( La conversion de Judas », (( Le renouveau », pour ne citer que les principaux. Il est secondé dans cette tâche par son immense pitié pour la souffrance, la détresse humaine. Il se fait le chantre des pauvres. Il n’est pas d’écrivain polonais qui ait parlé avec plus d’amertume de l’infortune des classes déshéritées, il n en est pas qui ait peint avec un réalisme plus violent, plus atroce, la laideur hideuse de la misère, le gouffre où se débat l’être humain que la vie terrasse et étrangle.

Les héros de ces romans, tout palpitants de charité et de pitié, entreprennent une lutte sans merci avec cette misère matérielle et morale. Mais la lutte est pacifique, c’est dans le travail, le sacrifice, l’évolution continue qu’ils voient l’amélioration des conditions sociales. Ces romans sont une glorification du travail, (( de l’infini, divin travail, du droit sacré à l’effort créateur ».

Zeromski, en fait, est un romantique. Il l’est dans ses personnages et dans la façon de conduire les évènements qui est non seulement romantique, mais souvent romanesque. Les héros de ses romans n’appartiennent pas à l’humanité moyenne, ils sont tous un peu plus que grandeur naturelle. Ce sont tous des natures riches, ^ exubérantes, complexes et passionnées qui ont une faculté suraiguë de sentir. Rêveurs autant qu’hommes d’action, susceptibles de profonds découragements, ils sont enthousiastes et spontanés; leur vie n’est qu’un long frémissement émotif.

Zeromski est de première force dans l’évocation des états d’âmes confus et délicats. Il sait traduire avec un art exquis les idées vagues, non formulées, les bouffées de sentiments qui montent des profondeurs de l’être, l’envahissent, pour se replonger aussitôt dans la nuit de l’inconscient. Et cependant ses personnages n’ont rien d’abstrait, ils sont vivants et compacts.

Les descriptions sont réalistes, les choses observées avec netteté; mais, emporté par sa fougue, le romancier

polonais les amplifie et, comme il a un don particulier de donner une âme aux objets matériels et qu il a du goût pour le lugubre, le monstrueux, les choses qu’il dépeint, usines, quartiers populaires, apparaissent comme des êtres animés d’une vie intense et farouche.

Il y a, certes, de l’exagération voulue dans ces descriptions, mais elle est si bien appropriée qu’elle donne «n effet de puissance et de naturel.

Zeromski adore la nature. Il ne la regarde pas en observateur distant, elle lui est proche, il est mêlé à elle (( il sent circuler en lui ces forces mystérieuses de l’univers qui font tout croître et éclore ». Il prête des sentiments à la nature, lui donne une physionomie humaine, la fait frémir et vibrer.

Il est intéressant à noter à quel point la sensibilité de Zeromski est riche et complexe. Ses sentiments, ses goûts se heurtent et presque s’excluent. Il vibre à tous les souffles. Enthousiaste des grandeurs morales, captivé, fasciné par le mystère de Tâme où la vertu et le vice se côtoient dans l’ombre, attiré par le monstrueux et le macabre, il aime pourtant la beauté de toutes forces de son âme. Il l’aime avec cette sorte d’idolâtrie sublime que l’on ne rencontre que dans la Grèce antique.

L’amour est pour lui une force tragique et fatale. Il n y entre rien de la galanterie, rien du libertinage. Il l’a peint cent fois sous ses aspects changeants de tendresse ineffable, d’ivresse sensuelle, d’extase où l’âme rejoint l’infini.. Nous n’avons rien de plus beau dans notre littérature.

Tout ce qui vient d être dit nous fait entrevoir la langue de Zeromski. Elle sera personnelle, s’accommodera aux choses qu’il exprime, épousera le rythme de son émotion. Son style est harmonieux, lent et grave ou bien nerveux, saccadé, haché. Zeromski emploie des mots désuets, vieillis, qui donnent 4 ses paroles le charme étrange des choses passées, tantôt des expressions familières, et même du patois et de l’argot; parfois un mot cru traverse sa prose avec un sifflement de cravache. Mais ce sont là incartades de grand écrivain. Il est le maître incontestable du verbe polonais.

La critique a analysé minutieusement les idées philosophiques et sociales de l’éminent romancier. Elle a souligné le flottement de ses opinions et une certaine obscurité dé sa pensée. Mais Zeromski est un grand poète dont le génie est dans le cœur. Il a apporté une nouvelle façon de sentir

qui a eu à son service une puissante imagination picturale, la langue aux sonTorités infinies d’un admirable artiste.

En somme, romantique par les sentiments, réaliste par les descriptions, Zeromski voit la vie sous un aspect qui est tragique et héroïque à la^fois. Dans ses ouvrages, la douceur de vivre et l’angoisse de vivre, comme la lumière et Tombre, se juxtaposent crûment. Il ne peut les fondre en un ensemble harmonieux et trouver la paix du cœur dans une résignation ou un optimisme faciles. Il accepte et proclame la lutte virile, la souffrance, le sacrifice pour le bien. (( Il a voulu, dit M. Grappin, en montrant le mal tel qu’il est, susciter l’énergie de le combattre et de le vaincre )). Et c’est ce qui fait que l’œuvre de Zeromski est réconfortante, pleine de jeunesse et de sève.

STANISLAWA HULANICKA

Les Travaux de Sisyphe (i 898 )

Le programme scolaire établi par le gouvernement russe ne visait quà la russification des élèves, était un système de dénationalisation avisée et savante,' Le cours de polonais, facultatif et traité avec dédain, se bornait à Ven" seignement de la grammaire expliquée en russe;par contre la langue russe, les exercices de style et les compositions y tenaient une large place, La littérature russe particulièrement soignée, une riche bibliothèque mise à la disposition des élèves, des cercles littéraires de jeunesse, encouragés par les autorités, tout cela tendait à poser une empreinte russe sur U esprit et V imagination des jeunes polonais, à les frapper à son coin.

Uhistoire de Vempire, surchargée des généalogies des princes russes les plus obscurs, s'agrémentait de lectures et de récits, où la Pologne était dénigrée. On faisait entendre aux enfants polonais que leur religion n était qu hypocrisie et que leur patrie, tombée sous ses propres fautes, ne méritait que le mépris. Les dociles se partageaient les diplômes et les médailles; sur les rebelles sévissaient les châtiments, La jeunesse scolaire de toute cette époque a vécu ballottée entre l'humiliation de ses sentiments les plus sacrés et la terreur de se voir expulser de l'école.

Mais le soir, les devoirs expédiés, on se grisait de lectures lectures prohibées et clandestines. Les Persiennes bien closes, un écolier à tour de rôle montant la garde a la porte, on s'enivrait des strophes enflammées de Mickiewiczÿ de Slowacki, de Victor Hugo, de Quinet, de mémoires sur l'insurrection. A un bruit de pas dans la rue, au son d'une voix qui leur rappelait celle de l'inspecteur visitant à tout propos les pensions des écoliers, les lecteurs se dispetsaient comme une bande de moineaux: la lampe éteinte, les uns fuyaient dans le jardin, les autres se blottissaient sous les lits et derrière les armoires, se bousculant et s'écrasant dans l'obscurité.

Ces lectures passionnées faites la nuit leur faisaient oublier, à ces petits collégiens, la fatigue, les persécutions à

Vécolcy les privations quotidiennes et germaient dans leurs cœurs en une levée de sentiments héroïques.

Zeromski a passé par cette vie scolaire et la relate dans les (( Travaux de Sisyphe ». C^est à cette époque et dans cette atmosphère sombre et ardente quont dû germer les sentiments et les idées qui, développés dans ses écrits pos--

térieursj eurent une influence immense sur les jeunes générations. Si, pendant la Grande Guerre, il y eut en Pologne autant de soldats volontaires quil y eut de jeunes bras capables de soulever un fusil, cesi parce que les œuvres telles que: (( Les travaux de Sisyphe », ont été le livre de chevet de la jeunesse polonaise.

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